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Culture

Pourquoi Palm Springs incarne-t-elle une terre de liberté LGBTQ+ ?

Perdue en plein cœur du désert de Coachella, dans le sud de la Californie, Palm Springs incarne une sorte de flower power 2.0, en même temps qu'une terre de liberté pour la communauté LGBTQ+.
03 July 2020, 2:21pm

« Bienvenue à Palm Springs », indique le panneau à l'entrée de la ville. La typographie est la même que celle utilisée par les publicitaires pour vendre des destinations de rêves à des familles aisées, en quête de soleil et de tranquillité. Cela n'a rien d'une coïncidence : depuis plusieurs décennies, cette petite ville du Sud de la Californie, située à environ deux heures de Los Angeles et protégée par les monts San Jacinto, est devenue un havre de paix pour les gens qui ont fait fortune et peuvent se permettre d’acheter n’importe quelle maison secondaire à grands coups d’American Express.

La définition même d’une ville barbante, où de vieux couples viennent entamer des parties de golf sous un soleil harassant avant d’aller se détendre au spa et de terminer leur journée dans un des nombreux restaurants luxueux des environs ? Pas vraiment.

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Photo : Romain Laprade

Avant d’être le refuge de quelques privilégié·es, Palm Springs a longtemps été celui des stars du cinéma qui, dès les années 1950, ne pouvant contractuellement pas s’éloigner à plus de deux heures de Los Angeles, s’y installent dans l’idée de fuir le chant des sirènes hollywoodien. Depuis, Palm Springs est devenue la Mecque de tou·tes les joyeux·ses excentriques, en quête de soirées déjantées et de ces évènements qui donnent l’impression de pouvoir tout expérimenter, tout arborer.

Le Coachella Festival en atteste avec éclat : organisé chaque année au Printemps, l’événement voit défiler des milliers de festivalier·es parfois plus attiré·es par la liberté qu’il promet et son ambiance « instagrammable » que par la programmation musicale en elle-même. Pour une réussite incontestable et incontestée : chaque édition générant en moyenne 85 millions de dollars de bénéfice.

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Photo : Romain Laprade

Dans les faits, pourtant, le Coachella Festival, sponsorisé par Google et Amazon, n’est que la vitrine hype et populaire de ce que souhaite incarner Palm Springs : une terre de fantasmes, un symbole de l’hédonisme à l’Américaine. Il suffit en effet de parcourir la ville pour se rendre compte que tout ici, de ces groupes de naturistes à ces villas bâties dans le pur style art déco, est pensé comme une façon de prolonger le rêve américain. À l’image de ces nombreux festivals, qui attirent chaque année cinq millions de touristes, la plupart en quête de fêtes délurées, qui s’étirent bien souvent au-delà du lever du jour.

Le Dinah Shore Weekend est l’un d’entre eux : l'évènement est 100% lesbien, ne promet fondamentalement pas grand-chose d'autre qu'un week-end de fête animé par les grands noms de la pop music (Lizzo, Katy Perry, Lady Gaga, Iggy Azalea ou Kesha), mais il attire chaque année plus de 20 000 fidèles, toutes parfaitement conscientes de mettre les pieds dans un endroit un peu à part. Car, si Palm Springs a vu augmenter sa population de 10% en dix ans, c’est aussi parce que la ville est devenue une terre d’accueil pour les minorités. Sur une population de 49 000 habitant·es, 25% seraient hispaniques et 40% gays. « Si c’était moi, je laisserais n’importe qui repeindre la ville aux couleurs de l’arc-en-ciel », plaisante d'ailleurs J.R. Roberts, dans un entretien accordé à Slate. C’est le maire-adjoint de Palm Springs, il est homosexuel et cela n’a jamais constitué un frein à sa carrière politique dans cette ville composée d’un conseil municipal 100% LGBTQ+ - une première aux États-Unis.

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Photo : Romain Laprade

Parmi les élu·es, il y a également le maire, Robert Moon, mais aussi Lisa Middleton, 68 ans, lesbienne et transgenre, qui a pris l’habitude de profiter de ses interviews pour réaffirmer la nécessité « d'écouter chaque voix, d'entendre la vision et le vécu de toutes les voix ».

Le piège serait en effet de créer une société où les problèmes sont inversés, où la communauté LGBTQ+ serait privilégiée au détriment du reste de la population, ce que refuse Christy Holstege, 35 ans, lesbienne également, qui se bat quotidiennement au sein du conseil pour l'égalité entre les sexes, l'aide aux sans-abri et aux sans-papiers.

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Photo : Romain Laprade

Pourtant, force est de constater que Palm Springs a fait de son ouverture d’esprit sur la cause LGBTQ+ un atout séduction. Ces dernières années, elle est ainsi devenue la première ville des États-Unis à reconnaître les transgenres, pour qui elle incarne une sorte de paradis à ciel ouvert avec tous ces shows de drag queen proposés au sein des différents clubs de la ville, pendant que le reste de la population brûle en silence sous des températures qui peuvent grimper jusqu’à 52 degrés.

Jasmine est drag queen. Pour gagner sa vie, il/elle performe dans des cabarets et, à l’entendre raconter son quotidien dans un reportage de M6, Palm Springs n’a pas son pareil pour son métier – ici, les pourboires peuvent aller de 200 à 800 dollars. « J’aime me métamorphoser, ça me rend heureux. En fait, rien ne me rend plus heureux. Et ici, j’ai l’impression que je peux tout dire, tout faire ».

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Photo : Romain Laprade

Sous la bannière libertaire et tolérante derrière laquelle se mêlent hippies perché·es, bandes de potes en virées et bourgeois·es en quête de répit, se cache malgré tout une triste réalité : Palm Springs peut bien se présenter comme l’une des villes les plus libres d’Amérique, l’une des plus ouvertes aux mélanges des genres également, les moins fortuné·es restent encore et toujours à l'écart de ce monde fabriqué de toute pièce. Romain Laprade : « Au sein de ma série de photographies, certaines images ont été réalisées dans une zone appelée « Sahara Mobile Home Park ». Là, derrière un portail, on découvre de charmantes petites allées bordées de petites maisons préfabriquées, toutes différentes les unes des autres, pas très grandes. Ici, il n’y a pas de villa d’architectes ou de grosses fortunes, simplement des retraité·es ou des personnes modestes qui ont tout donné pour vivre ici ».

Sur sa lancée, le photographe français tient à rappeler qu’il y a également des appartements à Palm Springs, « où certaines personnes, souvent le personnel qui travaille au service des riches ou dans les supermarchés, vivent parfois en colocation ».

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Photo : Romain Laprade

Comme partout ailleurs, il y aurait donc une fissure à l’intérieur de monde voulu parfait. Reste que tout semble bel et bien possible à Palm Springs : observer des riches en pleine séance de yoga du rire, discuter avec des retraité·es qui ont décidé de retarder l’horloge biologique en s’habillant de façon extravagante, regarder des agent·es immobilier·es vendre des maisons estimées à 8 millions de dollars, noyer son spleen dans des night-clubs à une centaine d’euros l’entrée, croiser l'écrivain Bret Easton Ellis à l'Hôtel Parker, un établissement 4 étoiles au charme délicieusement rétro, ou simplement se rendre au Splash House, un festival célèbre pour sa programmation pétaradante et ses pool parties, où il n’y a ni couvre-feu, ni modérateur de bruits, ou simplement des jeunes courtement vêtu·es qui ne revendiquent rien, si ce n’est l’adhésion pour quelques jours à un hédonisme euphorique : « Je vis à Palm Springs, j’y suis né et j'y ai grandi. Les gens du coin adorent cet évènement. C'est bon pour les affaires, bon pour notre communauté, et ça rapporte beaucoup d'argent », expliquait Trevor, un festivalier, dans une interview pour VICE. Avant de conclure, comme pour signifier la puissance de séduction de sa ville natale : « Ce n'est rien d'autre que de l'amour. C'est génial ».

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Cet article a été publié sur VICE FR.