Sexe

Des travailleuses du sexe belges nous parlent de l'importance de la simulation

« Pour nous, le but c’est que le client parte le plus vite possible ; donc on simule. »

par Kathleen Wuyard; illustrations Zéphir Moreels
20 March 2020, 1:41pm

Rue d’Aerschot, entre « Le Jacuzzi » et « La Fontaine », une façade immaculée abrite UTSOPI, un collectif de travailleur·ses du sexe (TDS) dont l’objectif est d’améliorer leurs conditions de travail, en militant notamment pour des changements législatifs, mais aussi en offrant un lieu de rencontre et de partage, avec des formations données par et pour des TDS. Au programme : workshop sur le bondage, cours d’auto-défense ou encore ateliers de simulation. Les rapports avec les clients peuvent parfois être longs, surtout lorsqu'ils ressentent le besoin de donner du plaisir ; simuler s’avère alors être un outil essentiel de travail et de survie.

Au bout du fil, Maxime, l’administrateur d’UTSOPI, dont la voix douce cache un visage orné de nombreux piercings, hésite : le principe même de ces formations mensuelles, est que seules les TDS ont le droit de s’y rendre. Plus que des cours, ce sont des échanges à bâtons rompus, avec une parole d’autant plus libérée qu’on y est entre soi. Finalement, quatre participantes acceptent de se mettre autour de la table pour parler simulation avec moi : Amandine*, 37 ans, lunettes, cheveux hésitant entre le roux et le châtain et jolies rondeurs qui la rajeunissent; B.*, passionnée de sexe, dont elle parle avec une voix rocailleuse et un rire communicatif ; Alice*, yeux bleus, taches de rousseur, silhouette en triangle, et puis Sonia*, presque 4 décennies de « putanat » (ses mots), et dont le goût pour la sociologie se ressent dans sa manière de parler de son métier.

Peut-on prendre du plaisir lors d’un rapport tarifé ? Quelle est importance de la simulation face à un client ? Alice*, Amandine*, Sonia* et B.* sont TDS, certaines depuis quelques mois, d’autres depuis plusieurs décennies. Elles répondent sans tabou à mes questions indiscrètes.

Amandine*, 37 ans, Mons, bientôt 4 ans de métier

« On me dit souvent que je fais plus jeune que mon âge, d’ailleurs les clients me demandent parfois si je ne mens pas à ce sujet, mais je ne vois pas bien pourquoi je me vieillirais exprès ! Avant, j’avais un travail classique, et côté vie privée, j’étais déjà une adepte du sexe léger sans engagement. Un jour, j’ai réalisé que j’étais fauchée, j’avais envie d’être indépendante et j’étais à l’aise avec les rencontres, donc ça a fait tilt, j’ai un peu réfléchi à ma reconversion, et puis je me suis lancée.

« Savoir comment simuler est hyper utile. Il faut pouvoir exprimer son plaisir, parce que ça fidélise les clients. »

En devenant escort, j’ai l’impression d’avoir trouvé le job de mes rêves : un travail qui respecte mon rythme, qui m’accorde une sécurité financière et qui ne m’use pas. J’ai la chance d’avoir une sexualité épanouie et de jouir direct, même avec mes clients, mais ça ne veut pas dire que la simulation ne fait pas partie de mon quotidien pour autant.

Savoir comment simuler est hyper utile. Il faut pouvoir exprimer son plaisir, parce que ça fidélise les clients, on joue sur l’excitation et du coup la rencontre se passe mieux. Ceci étant, c’est très rare que je simule, c’est vraiment juste quand j’ai des clients maladroits, et encore : je choisis les moments où ils s’y prennent le moins mal pour simuler, comme ça j’encourage ce qu’ils font de mieux. »

B.*, 40 ans, Bruxelles, 3 ans de métier

« J’ai toujours eu envie de devenir pute. Déjà, quand j’étais petite fille, ce métier me faisait rêver. Je sais que ça va à l’encontre de ce que disent les abolitionnistes, mais moi, j’ai toujours été passionnée par le sexe, même enfant. Ce métier, c’est vraiment une vocation pour moi : j’ai toujours adoré lire, et à la cour de récré, je m’improvisais professeure de sexe pour les autres. Je suis une experte dans le domaine, et j’adore ce que je fais : être payée pour baiser et parfois même pour jouir, c’est carrément dingue non ?

Pour moi tout a commencé en janvier 2017, quand j’ai commencé à bosser dans des bars à champagne. J’ai été choquée de réaliser qu’on proposait des pipes aux clients, que ça durait 15 minutes et puis basta : ils veulent venir, se faire sucer, ne rien partager avec l’autre et puis s’en aller. C’est limite même plus sexuel pour moi, et je trouve ça dommage que le rapport se réduise à ça pour eux. Après les bars à champagne, j’ai travaillé brièvement dans les bordels qui longent l’autoroute à Sombreffe, ça m’a permis de me faire une idée claire de ce qui me plaisait ou non avant de me lancer à mon compte. Je me suis spécialisée dans le « care », les moments d’intimité, et ça m’a fait pas mal réfléchir à tout ce que j’offrais gratuitement aux hommes avant.

« C’est important d’organiser des ateliers sur le sujet, parce que notre jouissance est très importante pour le client, qui a grandi dans notre système patriarcal et qui croit que tout tourne autour de lui et de sa bite. »

Comme la sexualité a toujours été très importante dans ma vie, j’atteins l’orgasme facilement et rapidement : c’est un peu comme la guitare, quand on en joue tous les jours depuis des années, on finit par avoir ça en soi. Mais je trouve que c’est important d’organiser des ateliers sur le sujet, parce que notre jouissance est très importante pour le client, qui a grandi dans notre système patriarcal et qui croit que tout tourne autour de lui et de sa bite. Ça flatte leur ego, ça les déculpabilise, et ils pensent qu’ils ont une bite magique.

Ceux qui ne pensent qu’à notre jouissance et pas à la leur, j’appelle ça les petits chimistes : ils analysent le moindre signe, c’est pénible, ça empêche de profiter. Les pires ce sont les fantasmeurs, qui nous appellent « pour un rendez-vous », font semblant de s’intéresser à ce qu’on aime « pour se préparer », et ont juste envie de se branler gratuitement au téléphone. Sans oublier ceux qui souffrent du « syndrome ‘Pretty Woman’, où ils se disent qu’ils vont nous sauver, et que ça passe par le fait de nous donner du plaisir.

C’est fou quand même, parce que c’est pas compliqué de faire jouir une fille, le truc le plus difficile c’est qu’elle soit en confiance, mais après, ça va tout seul. La preuve : à force d’étudier ma sexualité en profondeur, les frontières du sexe sont devenues floues pour moi, je peux avoir des orgasmes grâce à un livre ou une chanson. J’ai fontainé rien qu’en écoutant ”Avalanche” de Leonard Cohen, par exemple. »

Alice*, 34 ans, Namur, TDS depuis 6 mois

« Dans une autre vie, j’étais architecte, et puis j’ai perdu mon travail du jour au lendemain et j’ai décidé d’entamer une reconversion à 180 degrés : j’avais toujours eu le fantasme d’exercer le métier d’escort alors je me suis lancée. Faut pas croire : Namur a beau avoir une réputation de “ville endormie”, elle cache bien son jeu et j’ai pas mal de clients réguliers que je retrouve dans des love hotels de la région.

« Il faut savoir travailler sur le souffle, les cris et les contractions pour finir plus vite et flatter l’ego du client. »

Je suis arrivée très en retard à la formation “Comment simuler”, donc je n’ai pas vraiment eu l’occasion d’en parler et je trouve ça dommage, parce que ce n’est pas toujours facile d’avoir des personnes avec qui partager ça, surtout des personnes qui le vivent comme on le vit.

Il faut savoir travailler sur le souffle, les cris et les contractions pour finir plus vite et flatter l’ego du client, y a un accomplissement pour eux là-dedans. Mais ce n’est pas qu’une question d’ego non plus : la plupart de mes clients me disent que l’échange doit être basé sur le plaisir mutuel, beaucoup sont très attentifs pendant l’acte, et ne vont pas hésiter à me faire un cunni par exemple. D’ailleurs, c’est bien simple : la plupart de mes clients sont beaucoup plus attentifs au plaisir féminin que les hommes que je pourrais rencontrer sur Tinder ».

Sonia*, 68 ans, Bruxelles, 36 ans de métier

« Plus jeune, j’étais le sosie de Monica Vitti, et j’avais un succès fou. J’ai toujours travaillé dans le quartier Nord, et il y avait des files dans la rue pour entrer chez moi. Je n’étais pas quelqu’un chez qui tu faisais la passe et tu sortais : mes clients, je leur donnais du sexe, mais aussi mon temps, ma tendresse, ce dont ils avaient besoin. J’ai eu des pères qui ont amené leurs fils chez moi pour que je les dépucelle, et je trouve ça émouvant de me dire qu’ils pensent peut-être encore toujours à moi comme “leur première”.

Mon métier m’a beaucoup apporté : ça m’a donné du pouvoir sur les hommes, j’ai appris à connaître mon corps, et à aimer les hommes aussi, parce qu’avant mes clients, les hommes de ma vie, c’était des nuls. Je n’ai jamais eu honte de dire que j’étais une pute, au contraire : je trouve ça important de se réapproprier l’insulte, et j’adorais dire fièrement mon métier dans les dîners mondains, il fallait voir la tête des gens !

« La prostitution c’est un jeu de rôle : je sais que les clients ne me disent pas leur vrai nom et métier, eux savent que je fais semblant, chacun joue son rôle. »

J’ai pris du plaisir avec mes clients, même si socialement, c’est très tabou à dire : les seules putes qui sont considérées par la société, ce sont les victimes, alors il ne faut surtout pas dire qu’on prend du plaisir dans notre boulot. Moi c’est clair que j’ai joui, mais j’en ai préservé les personnes qui partageaient ma vie : on leur dit que c’est un acte purement technique, ça les rassure, on ne peut pas leur dire qu’on prend du plaisir.

La simulation fait partie de notre métier : quand le client rentre, on doit faire semblant d’avoir du plaisir. Le client est content donc il peut revenir, il se dit « je la fais jouir donc je suis un vrai homme », ça le rassure en tant que mec, ça le fait chauffer et il jouit beaucoup plus vite. Si une femme est comme une planche, ça va durer plus longtemps, or pour nous le but est qu’il parte le plus vite possible et content, donc on simule. La prostitution c’est un jeu de rôle : je sais que les clients ne me disent pas leur vrai nom et métier, eux savent que je fais semblant, chacun joue son rôle. »

*à l’exception de B., il s’agit de leurs prénoms de travail.

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