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Pourquoi j’ai arrêté de militer pour le climat

J'ai compris que les organisations pour le climat ne faisaient appel à moi que lorsqu’elles avaient besoin d'un récit édifiant, d'une voix « diversifiée » et de contacts pour une campagne.

par Karin Louise Hermes; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
12 March 2020, 8:58pm

Illustration : Hunter French 

En 2013, le typhon Haiyan a frappé l’Asie du Sud-Est et tué 6 300 personnes rien qu’aux Philippines. La vague de trois étages a balayé certaines parties de la ville de Tacloban, et plus particulièrement le quartier où vivait ma famille. Les écoles qui avaient été désignées comme abris anti-tempête ont enterré celleux qui se réfugiaient dans les eaux montantes. Ma tante, comme beaucoup de femmes aux Philippines – un pays composé de 7 000 îles – ne sait pas nager. Mon oncle, mon cousin et elle ont été porté·es disparu·es ou présumé·es mort·es.

Après trois jours de deuil, nous avons appris qu'iels avaient survécu, grâce à un membre de leur famille qui avait traversé la province ravagée avec l'armée. Leur maison et la ferme piscicole dont iels dépendaient pour leur subsistance ont été dévastées, et ils ne se sont pas encore complètement remis·es.

En tant que militante pour le climat, je me suis sentie obligée de raconter l'expérience de ma famille philippine lors de discours et de rassemblements, car cette forme de « narration » était la seule chose qui pouvait inciter un public européen majoritairement blanc à réagir émotionnellement à l'urgence climatique – même si c'était épuisant de raconter cette histoire, d'autant plus que toute mention d'ouragans aux infos m’angoisse terriblement.

« Super discours », « c’était tellement émouvant quand votre voix s’est brisée », me félicitait-on. Mais au bout d'un moment, j'ai compris que les organisations pour le climat ne faisaient appel à moi que lorsqu’elles avaient besoin d'un récit édifiant, d'une voix « diversifiée », de contacts pour une campagne, ou de ma participation « volontaire » à un atelier où tous les autres intervenant·es (blanc·hes, évidemment) étaient rémunérés.

Chaque fois que je remettais en question la blancheur de ces espaces et la façon dont les stratégies ne tenaient pas compte de la race, je me heurtais à des silences gênants. La dernière fois, lors d'un atelier en avril dernier, on m'a demandé : « Dans ce cas, pourquoi vous êtes encore là ? »

Alors j’ai décidé d’arrêter tout ça. Après quatre ans passés à organiser des actions directes, des discours, des ateliers et d'innombrables appels vidéo, j'ai commencé à me cacher et à décliner les demandes. J'étais épuisée.

Karin Louise Hermes
Karin Louise Hermes à Sibaltan (El Nido), dans la province de Palawan, aux Philippines. Photo publiée avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Je me suis sentie coupable, comme si je laissais tomber mon peuple. Mais je me suis aussi sentie déçue par le manque de soutien que j’ai reçu. J'ai cessé de parler aux gens qui ne comprenaient pas, y compris des ami·es qui me demandaient de les rejoindre maintenant que les marches devenaient plus populaires. J'étais aussi souvent malade et clouée au lit. Je suis restée chez moi pendant les marches pour le climat.

Mais être présent ne signifie pas toujours être vu ou entendu. Lors du Forum économique mondial de Davos, la militante ougandaise Vanessa Nakate s'est vue retirée d’une photo sur laquelle elle posait en compagnie de quatre militantes blanches. « Cela a montré à quel point nous sommes apprécié·es », en a-t-elle conclu.

De nombreux·ses autres militant·es de couleur décrivent des expériences similaires de tokisme [politique ou pratique consistant à faire un geste superficiel pour l'inclusion des membres des groupes minoritaires, ndlr]. La militante maorie pour les droits des personnes handicapées Kera Sherwood-O'Regan a constaté qu'en tant qu'indigène aux conférences des Nations unies sur le climat, les organisateur·ices montraient leur soutien en lui « passant le micro », mais que ce sont ces mêmes personnes qui monopolisaient les négociations et les prises de parole dans les médias.

En même temps, parce que je suis philippino-allemande et que j'ai l'air ethniquement ambiguë, il m'est difficile de souligner l'urgence ou le danger de l'activisme climatique en tant que Philippine – je suis aussi Allemande après tout. Comme l'a dit l'activiste colombo-américaine Jamie Margolin, ma présence « a fait la différence entre inclusion et exclusion ».

Lorsque j'ai exprimé mon exaspération sur Twitter, Jefferson Estela, un militant de 21 ans du Youth Strike 4 Climate Philippines, a répondu : « Les gens attendent de nous que nous fassions tant de choses, mais lorsque nous demandons du soutien, personne ne nous entend. Les militant·es blanc·hes peuvent protester quand iels veulent parce qu'iels ont un logement, un travail, une grande liberté d'expression. Croyez-moi, nous voulons faire de grandes choses, alors qu'est-ce qui nous en empêche ? Un avenir et une vie en danger. »

En Allemagne, l’activisme environnemental est très répandu grâce à la longévité et à la popularité des Verts allemands, un parti écologiste fondé en 1980. Mais de manière générale, ce mouvement est un espace blanc, où l'on est peu conscient de l'inégalité mondiale dans la crise climatique. C’est justement l'incapacité du mouvement à remédier à ces inégalités est ce qui m’a poussée à le quitter.

Ces dernières années, les Philippines ont connu un grand nombre d'assassinats de défenseur·ses de l'environnement, les arrestations et les disparitions étant attribuées à la lutte contre « l'insurrection communiste ». Les groupes ciblés comprennent l'ONG philippine de recherche avec laquelle j'ai fait du bénévolat lors de la conférence des Nations unies sur le climat à Bonn, en Allemagne, et le collectif de femmes philippines Gabriela, avec lequel j'ai également travaillé à Berlin avant de prendre du recul.

L'antiracisme et l'anticapitalisme doivent faire partie du mouvement. Si les politiques « vertes » ne tiennent pas compte de l'antiracisme et des droits des migrant·es, comment une personne de couleur est-elle censée voter pour elles ou de s'organiser dans les mêmes espaces ?

Heureusement, il existe aujourd'hui un collectif noir/indigène/de couleur pour la justice environnementale et climatique à Berlin, où nous partageons ces expériences de mises sous silence et travaillons ensemble sur la façon de lier l'antiracisme et l'inégalité dans la justice climatique.

Comme l'a dit Sherwood-O'Regan, « À mesure que nous nous développons et que le changement climatique devient une réalité, les militants privilégiés doivent apprendre à se décentrer et à soutenir de manière significative les indigènes, les handicapé·es, les homosexuel·les et toutes les autres personnes marginalisées qui sont en première ligne du changement climatique ».

Nous devons nous sentir respectés et valorisés dans notre action en faveur du climat. Tant que le mouvement ne comprendra pas que nos histoires peuvent apporter des solutions, je militerai selon mes propres conditions.

Karin Louise Hermes a vécu en Indonésie, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, à Hawaii et aux Philippines. Elle est actuellement doctorante en études américaines à Berlin, en Allemagne. Vous pouvez la suivre sur Twitter.

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Cet article a été publié sur VICE CA.

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