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Culture

L'histoire des frères albinos enlevés pour devenir des bêtes de foire

Au tout début du XXe siècle, les frangins Muse ont été kidnappés par un cirque ambulant, à une époque où les Noir·es étaient considéré·es comme de vulgaires marchandises.

par Seth Ferranti
11 February 2020, 2:54pm

À l'occasion du Black History Month, on revient sur l'histoire de la diaspora africaine, on célèbre sa culture et on creuse les questions que soulèvent le colonialisme.

À l'âge de neuf et six ans, George et Willie Muse ont été enlevés à Truevine et contraints de rejoindre un cirque. C'était en 1899. Les deux frères sont nés albinos, de parents afro-américains, à une époque où les droits des Noir·es dans le sud des États-Unis se résumaient à presque rien. Leur peau blanche contrastait avec leurs traits et leur assignait une allure exotique qui n'a pas échappé aux frères Ringling. Ces derniers les ont exploités en les faisant passer dans leurs spectacles pour des cannibales, des erreurs de la nature ou des « ambassadeurs de Mars ».

Des décennies avant l'apparition de la télévision, les frères Muse étaient des célébrités internationales, invitées à livrer des performances devant des hordes de spectateur·ices de Buckingham Palace jusqu'au Madison Square Garden. En parallèle, leur mère Harriet refusait d'accepter cette situation. Elle a donc consacré des décennies entières à tenter de les faire revenir.

Dans son ouvrage Truevine :Two Brothers, a Kidnapping, and a Mother's Quest : A True Story of the Jim Crow South publié le 18 octobre aux éditions Little, Brown and Company, la journaliste Beth Macy dresse un tableau fascinant de ce qui a été l'une des périodes les plus oppressantes pour les Noir·es à l'aube du XXe siècle. Évidemment, elle relate l'histoire de ces deux frères. Plus important encore, elle livre davantage de détails sur la recherche entreprise par leur mère pour les retrouver.

Durant des décennies après leur mort, seule la famille Muse savait comment « Eko » et « Iko » – comme on les appelait au cirque – étaient redevenus George et Willie. Malheureusement, beaucoup d'entre eux étaient analphabètes. Beth a mis 25 années à récolter l'intégralité des faits, faisant preuve d'une « légère ténacité » en instaurant des liens de confiance avec les descendant·es de cette famille avant qu'iels ne partagent leur histoire.

Dans son livre, Beth Macy livre un portrait saisissant de la Virginie rurale. Elle évoque les moments de gloire de ces bêtes de foire et l'incroyable histoire d'une femme noire qui a défié des hommes blancs pour que ses fils ne soient plus considérés comme des marchandises. Je me suis récemment entretenu avec elle afin d'évoquer le périple des frères Muse.

VICE : Avant de lire le livre, je ne connaissais pas du tout l'histoire des frères Muse. Pouvez-vous me dire à quoi ressemblait leur vie lorsqu'ils étaient au sommet de ce que l'on pourrait appeler leur « gloire » ?
Beth Macy : Ils faisaient partie des plus grosses attractions du cirque des frères Ringling pendant toutes les années 1920 et 1930, à une époque où celui-ci régnait en maître dans le domaine du divertissement. Après le jour de Noël, le jour du cirque – c'est-à-dire lorsque celui-ci arrivait dans votre ville – était le moment le plus important de l'année. Les gens s'y rendaient en masse pour voir le train décharger à des heures très matinales, même s'ils n'avaient pas les moyens d'assister aux spectacles une fois le cirque installé.

Les frères Muse ont joué devant les membres de la famille royale britannique et dans des spectacles à guichets fermés au Madison Square Garden. Leurs performances étaient parfois relatées à la une du New York Times. Quand ils n'étaient encore qu'adolescents, ils étaient présentés comme de simples bêtes de foire – leur peau laiteuse et leurs yeux bleus suffisaient à captiver. Après quelques années, leurs managers leur ont donné des instruments comme simples accessoires. Il s'avère que ces frères avaient la faculté de pouvoir rejouer à la perfection une musique qu'ils avaient entendue et ce sur n'importe quel instrument – du xylophone au saxophone en passant par la mandoline.

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Photo publiée avec l'aimable autorisation de Little Brown and Company

Vous avez consacré 25 années de votre vie à approfondir cette histoire. Comment s'est passée votre recherche ?
Quand j'ai demandé à Nancy Saunders si je pouvais écrire une histoire sur ses grands-oncles très célèbres, elle m'a dit d'aller me faire foutre. Dix ans après, à la suite de la mort de Willie Muse, elle a autorisé la publication d'une série d'articles rédigés en compagnie d'un collègue. Elle ne nous donnait pas beaucoup d'informations, tout de même. La clé a été de persister mais de ne pas la brusquer afin d'obtenir sa confiance.

Vous avez besoin de temps pour nouer des relations avec des gens et gagner leur confiance. Je pense que c'est une chose qui se perd aujourd'hui dans notre société hyper-connectée. Je suis une licorne dans le monde du journalisme : je réside toujours dans ma ville d'enfance, de taille moyenne, et c'est pour ça que j'ai pu écrire deux livres extrêmement documentés.

Pouvez-vous m'en dire plus sur la mère des frères Muse ?
C'est une véritable héroïne méconnue – une domestique noire et analphabète qui a vécu pendant la période la plus dure de la ségrégation américaine. Elle résidait dans une ville où le chef de la police était le fondateur et le leader du Ku Klux Klan. Elle s'est dressée non seulement contre lui mais aussi contre les puissants avocats des frères Ringling. Imaginez un peu son audace. Elle aurait pu se faire lyncher. Imaginez ce qu'elle pourrait faire aujourd'hui quand vous savez qu'elle était capable de se dresser devant de puissantes autorités pendant 20 ans, bravant tous les interdits. On devrait ériger une statue en son honneur.

Elle ne savait pas lire parce que les métayer·es en Virginie n'allaient pas à l'école. Je ne sais pas exactement pourquoi elle était persuadée que ses fils étaient avec le cirque lorsqu'elle s'est pointée là-bas pour les récupérer en 1927. Elle a dit à des proches qu'elle avait vu ça dans un rêve. Nous savons que c'était très téméraire de sa part, presque du suicide. Lorsqu'elle est arrivée au cirque, elle s'est retrouvée face aux avocats des Ringling et huit policiers. Elle a tenu bon et a réussi à faire revenir ses fils. En tant que femme noire, elle était censée connaître sa place.

Comment les frères Muse étaient-ils traités au sein du cirque ? Leurs conditions de vie se sont-elles améliorées à mesure que leur célébrité grimpait ?
Ils étaient illettrés parce qu'ils n'avaient jamais eu le droit d'aller à l'école, je n'ai donc pas pu trouver d'indices dans des lettres. Ils ont confié à leurs proches que leurs premières années au cirque avaient été traumatisantes. Ils étaient retenus captifs et on leur avait dit que leur mère était morte. Nous savons aussi que la presse se moquait souvent d'eux. Leur enlèvement n'a jamais été mentionné, par ailleurs.

Une fois que leur mère les avait retrouvés et qu'elle avait signé un accord avec le cirque, ils étaient libres de choisir s'ils voulaient revenir à la maison ou non. Le choix était très compliqué. D'un côté, il y avait la vie à la maison, dans une cahute pleine à craquer sans eau courante, entourés de gens qui vous dévisagent. De l'autre, la vie sur les routes avec le cirque. Au final, ils n'ont pas vraiment tranché : ils ont continué à se produire dans le cirque, ils gagnaient bien leur vie et on les autorisait à voir leur mère.

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Harriet Muse, photo publiée avec l'aimable autorisation de Nancy Saunders

Peut-on comparer l'ère Jim Crow décrite dans votre livre avec les problèmes raciaux que rencontrent actuellement les États-Unis ?
À la fin du livre, il y a une anecdote intéressante qui est tirée de ma rencontre en 2015 avec la petite-petite-petite nièce des frères. Elle était alors en cours au lycée et suivait de près les émeutes de Baltimore après la mort de Freddie Gray. Ses camarades, principalement des Blanc·hes issu·es de la classe moyenne, critiquaient les pillages en cours. Elle tentait de leur expliquer que ces évènements ne sortaient pas de nulle part, qu'ils avaient été amorcés par des siècles d'exploitation systématique.

Beaucoup de Blanc·hes ne veulent pas parler de race. Ça les met mal à l'aise. Pour beaucoup, l'esclavage était de mise il y a plus d'un siècle et n'a plus rien à voir avec elleux. Le problème, c'est que l'esclavage, la ségrégation, les droits civiques et l'incarcération de masse sont au cœur de la vie politique et sociale de l'Amérique d'aujourd'hui.

Le racisme ne se résumait pas seulement à des fontaines à eau réservées aux Blanc·hes et aux Noir·es. Il était beaucoup plus pernicieux. Les journaux de tout le pays publiaient des cartoons racistes. La plupart des Blanc·hes considéraient les Noir·es comme des barbares. Parmi ces gens, on retrouve nos ancêtres blanc·hes, qui ont profité de l'exploitation des Noir·es car iels ne faisaient pas partie de la même classe. Je pense que nous devons tous reconnaître ce lourd héritage – avant de le reconnaître, il faut déjà le connaître.

Si le livre traite de l'exploitation des frères Muse il décrit surtout ce que peut être l'ampleur de l'amour maternel.
À mes yeux, c'est un livre sur l'oppression d'une famille entière par des institutions dirigées par des Blanc·hes. Au cœur de Truevine, il y a deux femmes noires qui se sont battues afin d'obtenir justice pour leur famille. Ce n'est pas seulement Harriet, la mère, mais aussi son arrière-petite-fille Nancy, qui a intenté un procès car Willie Muse a été maltraité bien des années plus tard.

Nancy a grandi en subissant les moqueries des autres, c'est pour cette raison qu'elle peut parfois se montrer froide. Ses proches la surnomment affectueusement la « Gardienne ». Après 25 ans, elle a fini par me raconter son histoire parce qu'elle pense que les gens doivent accepter les différences d'autrui mais aussi parce qu'elle croit que Willie a le droit, pour une fois, d'avoir le dernier mot.

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Cet article a été publié sur VICE FR.
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