société

Cette Belge a vécu 37 ans sans prénom

« Je suis obligée de me battre pour quelque chose d’acquis dès la naissance par la majorité de la population. »

par Nine Louvel
03 July 2019, 2:05pm

Toutes les images par Nine Louvel.

Marie-France est une jeune chef d’entreprise d’origine congolaise et basée à Bruxelles qui vit depuis 37 ans sans prénom sur sa carte d’identité. Il y a quelques mois, elle a pris la décision de faire officialiser son prénom, et lancera la procédure dans les semaines à venir. Nous l’avons rencontrée pour essayer de comprendre comment on se retrouve dans une situation pareille, et à quoi ressemble la vie sous « X ».

« Je m’appelle Marie-France, mais pas vraiment. Dans les années 1970 et dans un effort de s’affranchir du passé colonial, le président congolais Mobutu a pris la décision radicale de supprimer tous les prénoms de ses citoyens à consonance occidentale. Une mesure parmi tant d’autres pour retourner aux valeurs et mode de vie traditionnel congolais qui a compliqué la vie d’énormément de personnes. Je comprends l'idée de décider qu'un congolais ne puisse pas s'appeler « Jean-François de La Moutonnière », mais ça nous a ostracisés. On ne lit rien là-dessus car ce n'est ni un sujet d'actualité ni un sujet sexy, pourtant ça nous affecte tous les jours.

Je suis née au Congo dans les années 1980 dans une famille où tout le monde porte un prénom européen - mon père s’appelle Maurice. Je n’ai pas de souvenirs très précis de mes premières années, mais j’ai découvert Bruxelles à l’âge de quatre ans. Mon père avait eu une opportunité professionnelle difficile à refuser et on était tous plus que ravis de débarquer dans un pays qu’il aimait tant.

Les années qui ont suivi, je partageais mon temps entre une bonne école catholique et des excursions familiales à la découverte du relief du plat pays. C’est à l’occasion des examens de fin de 6e secondaire que j’ai été confrontée à une première difficulté à cause de mon identité. Le premier épisode d’une longue série d’emmerdes. Sur mes feuilles officielles d'examen, j'avais naturellement écrit « Marie-France Vodikulwakidi », mais ce nom ne correspondait pas à ce qui était écrit sur ma carte d'identité. J'ai du fournir un acte de naissance du Congo, le faire authentifier... Mes parents ont du courir à droite à gauche pour récupérer des preuves de mon identité, sans quoi tous leurs efforts pour que j'aie une scolarité stellaire seraient tombés à l'eau et j’aurais raté mon année.

Mes parents voulaient qu'on se sente intégrés à 200%, pas évident avec un passeport congolais, un passeport qui ne sert à rien.

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Marie-France dans les locaux de Creatis.

J’ai le souvenir très net d’un voyage scolaire à Londres où les officiels anglais ont dit à mes enseignants : « celle-là, vous avez intérêt à la ramener en Belgique! » Je me rappelle de la violence et du rejet dans leurs regards.

Après ça, ma mère a pris la décision de faire une demande de naturalisation pour mes frères ma soeur et moi sans trop y croire. Nous sommes pourtant devenus Belges quelques mois plus tard et sommes restés ici lorsque le contrat de mon père a pris fin quelques mois avant mes 18 ans. Le jour où mon passeport vert s'est transformé en passeport rouge, ma vie a changé.

Mais je n’avais toujours pas de prénom, et je n’en ai toujours pas maintenant. Concrètement, j’ai un espace blanc ou un petit « X » sur la deuxième ligne de mes documents d’identité. Dans la plupart des formulaires, la case du prénom est obligatoire, pas moyen d'y déroger. Je mets « XXX », mais ça arrive que le logiciel refuse. Les gens qui ne connaissent pas leur date de naissance inscrivent « BDU » Birthdate Unavailable/Unknown. Dans mon cas c’est « FNU » First Name Unavailable/Unknown. Il est marqué « X » sur mes cartes de banque, et sur ma carte d’identité rien du tout.

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Mon passeport et ma carte d'identité ne sont pas valides. Il y a toujours un problème de scannage avec l’espace blanc à la place de mon prénom. Aux États-Unis, j'ai souvent droit à un « hmm… But you have no first name? » très soupçonneux. Je demande même à mes potes de m'appeler « Vodikulwakidi Kiabello » quand on est à l'aéroport, si ils m'appellent Marie-France devant un douanier c'est foutu, je dois passer 40 minutes à tout expliquer. Mais je suis quand même très rarement emmerdée lorsque je voyage avec des amis caucasiens. Seule et en training, c’est une autre histoire…

La dernière fois à Zaventem, j'étais sur mon ordinateur en attendant mon vol et quelqu'un m’a abordée pour me poser des questions. J'ai failli vomir quand il a sorti sa carte de police. Apparemment il enquêtait sur un trafic de drogue et m'a demandé si je venais d'Afrique du Sud. Il m’a directement souhaité une bonne journée avant de tourner les talons lorsque j'ai sorti mon passeport belge. Je me suis rendue compte que ma situation m’obligeait à être tout le temps alerte. N’importe quel contrôle peut se transformer en questionnement interminable. C’est une perte de temps, d’argent et surtout d’énergie.

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Je suis obligée de me battre pour quelque chose d’acquis dès la naissance par la majorité de la population. D’un point de vue pratique, si je veux officialiser mon prénom il va falloir que je refasse l'intégralité de mes documents. Il faut déposer une demande officielle et attendre un délai de quatre mois avant que ce soit bien finalisé. Ça va entraîner des démarches administratives super lourdes et coûteuses, mais je suis arrivée à un « breaking point » et j’ai bien trop hâte de sortir du « X » ! J’en ai marre de ne pas pouvoir porter le nom que mes parents m'ont donné.

Ça m'embête juste de devoir changer de passeport. J'adore la photo dessus ! »

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