Photo : Guillaume Piedboeuf

Un réfugié nord-coréen nous raconte son évasion du pays de Kim Jong-un

S’évader de la Corée du Nord lui a coûté cinq ans de sa vie. Jun Heo veut maintenant raconter son histoire au monde entier. Pas pour parler des Kim, mais plutôt de la détresse d’un peuple.

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nov. 7 2018, 9:36am

Photo : Guillaume Piedboeuf

Il se souvient des voitures. Le choc qu’il a eu en voyant tant de voitures défiler sur des routes bordées de hauts immeubles. « C’était la première fois que je voyais ça de ma vie. En Corée du Nord, sur les routes, il n’y a pas de voitures. En fait, il n’y a pratiquement rien. »

C’était il y a douze ans, mais Jun Heo en parle comme si c’était hier. Le jour où l’univers tel qu’il le connaissait s’est effondré. Le jour où il a suivi deux passeurs chinois envoyés par sa mère, traversant avec eux l’étroit fleuve Tumen entre la Corée du Nord et la Chine.

« Toute ma vie, on m’avait enseigné qu’il n’y avait pas de pays plus riche que la Corée du Nord. Je croyais que mon pays était le meilleur du monde. Nous n’avions aucune idée de quoi avait l’air le monde extérieur. Puis j’ai réalisé. En voyant les voitures, les hauts immeubles. À cet instant, tout ce que je pensais savoir s’est effondré. »

Jun a grandi dans la misère à Chongjin, une ville côtière du nord-est de la Corée du Nord. Il avait 13 ans, en 2004, lorsque sa mère a décidé de fuir vers la Chine. Près d’un an plus tard, cette dernière avait réussi à rejoindre la Corée du Sud. Le but ultime pour les fugitifs nord-coréens puisqu’ils peuvent y demander le statut de réfugié. Non seulement cela, mais la mère de Jun y avait trouvé suffisamment d’argent pour engager des passeurs chargés d’aller chercher son fils en Corée du Nord.

Les choses ne pouvaient toutefois pas être si simples. Une semaine après avoir posé pied en sol chinois, Jun s’est retrouvé caché avec une dizaine d’autres fugitifs dans la maison d’un autre passeur, près de Beijing. La consigne était de ne pas quitter la maison. C’était un piège. Le passeur est revenu entouré de policiers armés. Ce dernier était-il un espion ou les avait-il simplement vendus aux autorités? Peu importe, les Nord-Coréens en fuite étaient maintenant entre les mains de la police chinoise.

Quelques jours plus tard, le groupe était renvoyé au pays des Kim, tel que le veut l’accord entre la Corée du Nord et son voisin et allié. Jun a pris la direction d’un camp de concentration où, entre des journées de travaux forcés, la torture était chose courante. Là-bas, on est presque parvenu à le convaincre que ce qu’il avait vu en Chine n’était que mirage. « J’ai commencé à me demander si j’étais fou. Si ce que j’avais vu était réel. Était-ce un rêve? »

Une évasion manquée peut mener à une vie en captivité en Corée du Nord, mais on épargne généralement aux enfants pareil châtiment. Après quelques mois en camp, Jun Heo a pu retourner auprès de son père. Pour lui, la vie en Corée du Nord allait désormais être plus cauchemardesque que jamais.

L’évasion

Si Jun révèle le moindre détail sur ce qu’il a vu en Chine à ses proches, il croupira en prison pour le reste de sa vie. « Je n’avais pas le droit d’en parler à quiconque. La police secrète me suivait. Chaque jour, matin et soir, je devais leur relater en détail ce que j’avais fait de ma journée. »

L’adolescent n’a plus le droit de fréquenter l’école. Ses contacts avec ses amis sont limités au minimum. Dans un village déjà sans électricité, chaque jour devient une longue agonie entre deux nuits de sommeil. Comme le reste de sa famille, Jun mange peu, faute de nourriture. Il passe ses journées à errer.

« Je me souviens avoir monté la même montagne chaque jour durant pratiquement trois ans. C’était une des seules choses qui ne m’était pas interdite. » De son perchoir, il peut apercevoir en bas, minuscules, des enfants entrant et sortant de l’école qui lui est désormais interdite. Sur la montagne en solitaire, Jun Heo commence à élaborer un plan pour sa prochaine évasion.

En décembre 2008, trois ans après son retour, il s’évade à nouveau de son village. Encore une fois, quelqu’un l’aide à traverser le fleuve Tumen. Il préfère ne pas dévoiler de détails sur l’évasion elle-même, ne voulant pas donner de pistes à un régime nord-coréen qui a encore renforcé, en 2017, les mesures de contrôle afin d’éviter que son peuple affamé ne fuie le pays.

Passer en sol chinois n’est toutefois que la première étape vers la liberté. Jun l’avait appris à ses dépens lors de sa précédente tentative d’évasion. Il passe ses premiers mois de l’autre côté du fleuve à Yanji, dans le nord-est de la Chine, à se cacher. « C’était dangereux parce que c’est très près de la frontière. Il y a beaucoup d’espions nord-coréens qui tentent de rattraper les fugitifs. Après trois mois, j’ai réussi à rallier Shanghai, un endroit plus sûr pour moi. »

Arrivé dans la mégapole chinoise, l’adolescent en cavale réussit à se faire engager dans un restaurant spécialisé en cuisine coréenne. Jun se fait passer pour un Sud-Coréen. Le restaurant est tenu par des Chinois, qui ne reconnaissent pas son accent. Son salaire est minime, mais il mange à sa faim pour la première fois de sa vie. « Je passais mon temps à manger. Je voulais tout essayer. »


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De Shanghai, il réussit à entrer en contact avec sa mère. En 2005, les passeurs chinois lui avaient donné un numéro de téléphone afin de la contacter en Corée du Sud. Il n’a jamais oublié le numéro et, heureusement, sa mère ne l’a jamais changé.

« Malgré mon emploi, je vivais constamment dans la crainte que l’on découvre ma véritable identité et que l’on me renvoie en Corée du Nord. Ma mère était dans une situation financière assez précaire à Séoul, mais, au bout de deux ans, elle avait amassé assez d’argent pour engager à nouveau un passeur et l’envoyer me chercher. »

Avec l’aide du passeur, Jun rejoint illégalement la Thaïlande. De là, le jeune Nord-Coréen peut officiellement demander l’asile en Corée du Sud. Il passe deux mois entre Chiang Mai et Bangkok avant de finalement s’envoler vers Séoul.

Le réfugié prodige

Souriant et bien coiffé, vêtu d’une chemise, Jun Heo discute avec moi dans la langue de Shakespeare autour d’un café à Séoul, début juin. Le rendez-vous a été fixé à TNKR, une école d’anglais pour réfugiés nord-coréens que fréquente l’étudiant en sciences politiques depuis plus d’un an.

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Photo : Guillaume Piedboeuf

À 26 ans, Jun admet qu’il ne ressemble en rien au jeune adulte qu’il était à son arrivée à Séoul, il y a six ans. Un cellulaire comme celui qu’il a entre les mains, c’est d’abord sa mère qui lui a montré à s’en servir, raconte-t-il en riant. « Il n’y avait pas d’électricité dans mon village de Corée du Nord », sent-il le besoin de justifier. « C’était fou au début. Je ne peux pas croire qu’aujourd’hui j’utilise un smartphone. Je peux ouvrir et fermer la lumière chez moi. C’est comme si je vivais au paradis, dans le futur. »

Sa vie sud-coréenne gravite autour des études. Ses dernières années en Corée du Nord l’ont imprégné d’une insatiable soif d’apprendre. « Pendant trois ans, je voyais les autres jeunes étudier. J’imagine que l’on ne sait pas ce que l’on manque avant d’en être privé. J’ai su ce que c’était de ne pas pouvoir étudier. Aujourd’hui je ne veux plus arrêter. »

À son arrivée à Séoul, avec un niveau de scolarité loin d’être à la hauteur de ses 20 ans, Jun a d’abord fréquenté une école privée pour adultes de la mégalopole, l’Institut Daesung. En tant que réfugié, il a eu droit à une aide financière pour payer ses cours. Confrontée à son ardeur, la direction de l’école l’a laissé s’inscrire à tous les cours qu’il désirait, sans qu’il lui en coûte davantage.

« En Corée du Sud, j’ai vite réalisé que la vie de beaucoup d’autres réfugiés nord-coréens était dure. Dans leur petit appartement avec des emplois précaires. Je ne voulais pas retourner dans la misère. Je ne voulais pas recommencer à passer mes journées à marcher sans but. J’avais pris tellement de risques pour en arriver là. »

Jun Heo s’est alors fixé l’objectif d’entrer à l’université. Pas n’importe laquelle, l’Université de Séoul, la meilleure d’un pays où l’éducation est une obsession et où plus de 80 % des jeunes font des études postsecondaires. « Je devais d’abord avoir l’équivalent d’un secondaire sud-coréen. Je partais de loin. »

Après la mise à niveau venait le Suneung. Une épreuve standard mixant coréen, anglais, mathématiques, géographie, histoire, économie et politique. Tous les étudiants sud-coréens désireux d’entrer à l’université doivent la passer. Les participants sont ensuite classés selon huit niveaux d’excellence, le huitième étant le plus haut.

Quelques années d’études à Daesung ont permis à Jun de se classer au deuxième niveau. Un résultat modeste pour un natif de Séoul, un miracle pour un réfugié dans sa situation. Le comité d’admission de l’Université de Séoul lui a offert une entrevue. Une chance inouïe, explique Jun, puisque très peu de Coréens parviennent à obtenir une entrevue dans la prestigieuse institution.

« C’était la première entrevue de ma vie et ma chance d’accéder à une vie meilleure. Je parlais encore avec mon accent nord-coréen à l’époque. Je leur ai raconté mon histoire et, en terminant, je leur ai dit : “J’ai vraiment fait de mon mieux.” » Quelques années plus tard, il achève son baccalauréat en sciences politiques. « J’imagine que je suis chanceux. Chaque jour, je me lève heureux. Mais j’ai étudié dur. Très dur. »

Socialement, l’écart s’est considérablement amenuisé entre lui et ses confrères étudiants. « L’écart entre nous, au début, c’était l’expérience de vie. Mais ce n’est rien d’insurmontable. Et je suis fier de mon expérience de vie. Je peux raconter quelque chose d’unique aux gens. »

Il y a toutefois un endroit où Jun Heo ne suivra jamais ses camarades de classe : en montagne. C’est que la randonnée pédestre est un loisir fort populaire en Corée du Sud. « Je déteste la montagne. »

La détresse d’un peuple

La majorité des gens, à commencer par les Sud-Coréens, jugent négativement à tort les Nord-Coréens, croit Jun Heo. Sur le compte YouTube qu’il a récemment lancé, la première vidéo le met en scène les yeux bandés dans les rues de Séoul. Sur un large carton, à ses pieds, on peut lire : « Je suis un dissident nord-coréen. Certains disent que je suis un communiste, un espion ou un traître. J’ai confiance en vous, avez-vous confiance en moi? Donnez-moi un câlin. »

C’est que, même chez les Sud-Coréens, un peuple qui, il y a 67 ans à peine, ne faisait qu’un avec les Nord-Coréens, on a tendance à mettre Kim Jung-un et son peuple dans le même bateau. Les Sud-Coréens plus conservateurs se plaignent de l’aide offerte par leur gouvernement aux réfugiés nord-coréens. On les soupçonne d’infiltrer la Corée du Sud à la solde du régime nord-coréen.

« Ceux qui sont fâchés que le gouvernement sud-coréen aide les réfugiés comme moi, je ne pense pas qu’ils comprennent », lance Jun. Le programme d’armement nucléaire de son pays natal et les frasques de Kim Jung-un défraient les manchettes, reconnaît-il, mais qu’en est-il des victimes actuelles de ce dernier?

« Chaque jour, on entend parler de la famille Kim et de la politique nord-coréenne. C’est intéressant, on doit comprendre la famille Kim. Mais on doit aussi parler de la façon dont les gens vivent en Corée du Nord, de la société. Chaque jour les droits humains sont complètement bafoués. »

Difficile pour les médias internationaux de documenter la vie des Nord-Coréens, admet-il. Ils n’ont accès au pays que lors de convocations officielles du régime, où on leur présente un visage maquillé de Pyongyang. En ce sens, il est de sa responsabilité et de celle des autres réfugiés de parler. « Parce que nous savons. Nous l’avons vu et vécu. »

C’est pourquoi Jun a commencé il y a deux ans à étudier intensivement l’anglais. « Je voulais raconter ma vie au monde entier. Ne pas parler anglais m’empêchait de le faire. »

« Plusieurs des personnes que je rencontre quotidiennement ne peuvent concevoir que la situation soit si terrible en Corée du Nord. Certains n’y croient pas. Pourtant, chaque jour, des gens meurent de faim. Des gens sans maison dorment par terre dans des gares de train et meurent réellement de faim. Ces choses-là sont vraies en Corée du Nord. Les politiciens des grands pays du monde n’ont d’yeux que sur le désarmement nucléaire. Ils exigent que la Corée du Nord cesse son programme. Mais ils devraient davantage exiger que la Corée du Nord traite mieux sa population. »

Un jour, dit-il, il ira raconter son histoire à l’ONU. Il doit le faire. Mais au détour de la conversation, Jun Heo reconnaît que l’ONU n’y peut pas grand-chose. « Je pense qu’ils n’ont aucun pouvoir sur la Corée du Nord. Ils ne peuvent pas forcer le régime à mieux traiter son peuple. Ça doit changer, mais c’est tellement dur à faire. Il n’y a pas de solution miracle. »

Le rêve d’une Corée unifiée

Entre les menaces de Donald Trump, sur son compte Twitter, de lancer une attaque massive contre la Corée du Nord et les répliques cinglantes du régime nord-coréen au président américain, le spectre d’un conflit nucléaire plane depuis bientôt un an au-dessus de la péninsule coréenne. On pourrait croire que le cocktail explosif que forment Trump et Kim Jung-un est particulièrement angoissant pour un réfugié nord-coréen dont pratiquement toute la famille et les amis sont encore dans son pays natal.

Jun Heo n’a aucune nouvelle de ses proches depuis son départ de la Corée du Nord. Il serait difficile, mais possible de communiquer avec eux par l’intermédiaire de passeurs. Le prix demandé par ces derniers est cependant très élevé et l’opération illégale pourrait valoir de sérieuses représailles aux destinataires. Jun préfère ne pas essayer pour le moment.

La perspective d’une frappe de l’armée américaine en Corée du Nord ne lui fait cependant pas peur. Ou du moins pas plus que la situation actuelle. « Mes proches pourraient mourir sous les bombes s’il y a une guerre. Mais qu’il y ait une guerre ou non, ils vont mourir. Ils manquent de nourriture. Ils travaillent 15 heures par jour. Une guerre ne pourrait pas être pire. »

N’empêche, Jun Heo doute qu’une intervention militaire puisse mener à la concrétisation de son souhait, soit la réunification des deux Corées. Pour lui, la chute du régime actuel et une éventuelle réunification passent par la Chine. « Les politiques nord-coréennes dépendent du gouvernement chinois. Les États-Unis n’ont pas beaucoup de pouvoir sur la Corée du Nord. Mais la Chine a ce pouvoir. Le jour où la Chine voudra réellement que ça change, ça changera. C’est la seule véritable façon de libérer mes amis. »

La chute de Kim Jung-un à elle seule ne suffirait pas, pense-t-il. « Il y aurait un autre dictateur qui prendrait le pouvoir ». L’élite politique du pays vit grassement, et quiconque de ce groupe succéderait aux Kim continuerait à protéger le système qui le sert. « Les élites ne veulent pas que le pays change », assure le jeune adulte.

Il en est convaincu, il y aura réunification un jour. C’est en partie ce qui l’anime dans la vie de tous les jours. Ce pour quoi il étudie assidûment la Corée du Nord dans ses cours de politique. Ce pour quoi il veut obtenir une maîtrise à l’international, aux États-Unis ou en Australie, et se spécialiser en aide sociale et bien-être des populations.

« Pour moi, mon village natal est à la fois le pire et le meilleur endroit sur terre. Mon plus grand désir est d’y retourner. Un jour, je veux en devenir le leader et sortir ses habitants de la pauvreté. S’il n’y a pas de réunification, je peux devenir politicien ici, en Corée du Sud. J’ai du temps. Je crois que j’en ai encore pour 10 ans à étudier. Je ne suis pas prêt. Mais je dois y retourner. Mon père et mes amis sont encore là-bas. Je dois les aider. La réunification serait un premier pas, mais les Nord-Coréens doivent se changer eux-mêmes, sinon il n’y aura jamais de réel changement. »

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