société

Il se passe un truc étrange le long du canal

Ils ne sont ni SDF ni des clandestins camouflés. Ces personnages surréalistes sont les étranges créatures imaginées par une jeune metteuse en scène bruxelloise.

par Laurane Bindelle; photos Lotte Boonstra, et Laurane Bindelle
13 June 2018, 12:08pm

S’il vous est arrivé de vous balader le long du canal le mois dernier, il est fort probable que vous ayez été témoin d’un spectacle un peu bizarre. Une caravane, une fille en combi de ski style années 90, et surtout, des « humains-graffitis » agissant de manière insensée à même la surface de l’eau. Le genre de chose qui se place directement dans la catégorie « what the fuck », et auxquelles ils est souvent difficile de trouver une explication concrète et cérébrale.

Les hommes masqués semblaient plutôt inoffensifs, alors j’ai décidé de braver le vortex – oui, LE vortex – pour finalement mettre des mots sur ce phénomène que je suspectais être la conséquence d’un raisonnement artistique abouti . Je toque à la caravane. Résultat : cinq heures plus tard, je me retrouve à boire une pintje à la santé de la dernière représentation d’une pièce de théâtre qui venait de se dérouler sous mes yeux.

Le show était des plus conceptuels. Trois personnages, les hommes masqués, semblent vivre sous le pont parmi les objets laissés à l’abandon. A la manière d’enfants, ils jouent entre eux, se chamaillent et poussent des cris énigmatiques. Quand le vrai monde envahit le leur, un bateau qui passe sur le canal par exemple, ils se figent soudainement, comme pour exprimer un combat entre deux réalités. La nôtre, et la leur. Puis finalement, il me semble qu’ils meurent tous. Fin.

La pièce s’appelle « MERDE », un clin d’œil à la merde que l’on retrouve sous les ponts. « Le long du canal, c’est un endroit où les gens ne font que passer pour y faire des choses dont ils ont vraiment besoin comme… prendre de la drogue, dormir, ou encore… faire caca ». Salomé Mooij, étudiante au RITS, a voulu attirer le regard sur un monde invisible, cette face cachée de l’espace public. Là où la beauté réside dans le fait de pouvoir vivre librement, hors de tout contrôle, m’explique-t-elle. C’est aussi un endroit où les gens sont littéralement « dans la merde ».

Avec sa performance, Salomé a voulu attirer l’attention sur ces zones de non-droit où les graffitis semblent crier les souffrances de notre société. « “Où est l’amour ?”, “où est la solidarité ?” Des choses qui sont généralement introverties par notre société sont soudainement exprimées grâce au graffitis. » C’est comme ça qu’est venue à Salomé l’idée de donner vie aux hommes-graffitis qu’elle dit tout droit être sortis des murs.

Elle décrit le canal comme un no man’s land où seuls règnent les marginaux du Royaume. Car étonnamment, lorsque le commun des mortels s’y aventure, passants et policiers s’affolent et crient au danger.

« La police nous a interpellé de nombreuses fois. Un jour, un mec bourré s’est mis à hurler “Jump, Jump, I love you, jump!“, en s’adressant à mes acteurs masqués. Les voisins ont appelé la police pensant que quelqu’un allait vraiment sauter. Quand les policiers arrivent, ils nous abordent généralement de manière très agressive parce que nous ne sommes pas censés nous trouver là. » Si on réfléchit un peu, il est clair qu’il n’est pas illégal de se promener le long du canal, mais la société est paralysée par la peur du risque et la sécurité est devenue une obsession. Pourtant, regardons les chose en face, tomber dans le canal, c’est quand même pas la mort.

Les réactions des passants étaient souvent disproportionnées, bien que solidaires. « L’indifférence n’a jamais été de mise » , m’explique une des actrices. Entre le malaise et l‘éclat de rire, elle me raconte ce moment où une passante s’est mise à filmer la scène d’un air paniqué. Rassurée par les explications de la comédienne, elle lui a avoué être sur le point d’appeler la police pour dénoncer des réfugiés qui se seraient sans doute échappés du Petit Château pour se suicider.

Avec la gentrification des centres-villes, ces endroits sont assainis, nettoyés et finissent par disparaître. « C’est bien sûr un processus positif pour la ville , mais nous avons besoin de ces endroits où la loi peut être transgressée, sinon, nous nous transformerions tous en névrosés suicidaires », finit par conclure Salomé.

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