Culture

Aux racines de la trap dans East Atlanta

Dans « The Trap », le photographe français Vincent Desailly présente une rare galerie de portraits et de scènes de vie quotidiennes saisies à l'épicentre de la trap aux Etats-Unis.

par Pierre Longeray
28 November 2019, 9:44am

Vincent Desailly / The Trap (Hatje Cantz)

Pour le néophyte, une balade dans Atlanta peut rapidement ressembler à une longue marche en forêt sans sentier balisé. Posée au milieu d’un océan de chênes grands comme des tours de contrôle, pins centenaires et autres magnolias, l’humide capitale de la trap et de l’État de Géorgie ne se laisse pas facilement apprivoiser. Tout comme ses rappeurs, sans doute un peu saoulés d’avoir vu les médias du monde entier débarquer pour comprendre comment la trap y était née avant de s’exporter avec le même succès que le soda local.

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Au petit matin dans le quartier d'East Atlanta.

Photographe français, Vincent Desailly s’est pourtant mis en tête début 2018 de documenter ce tentaculaire écosystème de la trap géorgienne à la manière d’un grand huis clos. « Je me doutais que ça n’allait pas être simple parce que j’avais déjà goûté à la difficulté de réaliser un projet semblable quelques années plus tôt en essayant de faire une cartographie du rap de Baton-Rouge. » Morne capitale administrative de la Louisiane, Baton-Rouge est une sorte de petite soeur d’Atlanta ou de Houston, qui a vu sortir nombre de rappeurs comme Lil Busy ou Kevin Gates. « À l’époque, les rappeurs avaient déjà du mal avec les médias, j’avais donc essuyé beaucoup de refus là-bas, » rembobine le photographe. « Pour finir, je n’avais même pas sorti le sujet. »

Conscient que s’attaquer à Atlanta s’annonçait au moins aussi compliqué que Baton-Rouge, Desailly avait cette fois-ci un guide à ses côtés : Louis Rogé, plus connu sous le nom de Brodinski. Producteur rémois, Rogé multiplie les allers-retours avec Atlanta depuis mars 2014, où il collabore avec des rappeurs du coin. « Puisque ce n’était pas vraiment possible de travailler avec eux par e-mail ou à distance, j’ai commencé à y aller régulièrement », explique le producteur. « Rapidement, je me suis mis à y aller quinze jours tous les deux mois pour bosser sur différents projets. » Quand Rogé cause de ces allers-retours à Desailly, ainsi que de l’énergie qui se dégage de la ville, le photographe prend un billet d’avion dans la foulée et décide d’accompagner Rogé pour son prochain voyage.

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Au micro.

En arrivant dans une ville où il n’avait jamais mis les pieds, Desailly cherche à voir toutes les facettes de ce petit monde de la trap. Il traîne dans les strip clubs – où les carrières peuvent parfois se faire ou se défaire –, dans les studios, sur le boulevard, dans les apparts, ou encore au lycée pour assister à des remises de diplôme. « Je voulais tout voir pour savoir ce que j’allais raconter », explique Desailly dont l’appareil reste donc souvent dans la sacoche. Les premières journées s’allongent aussi à mesure qu’il se fait balader par les managers des gros rappeurs de la ville. « Au début, je me disais qu’il fallait que j’aie de gros noms d’Atlanta comme les Migos ou Young Thug. J’ai donc perdu pas mal de temps à essayer de les attraper, alors qu’ils n’ont aucune envie qu’on capture leur vie quotidienne quand ils sont à Atlanta. »

Plutôt que photographier Quavo et compagnie dans de grands appartements aux murs blancs du centre-ville, Desailly se concentre finalement sur le quartier populaire d’East Atlanta, où Rogé a multiplié les contacts. Au petit matin, Desailly se balade en voiture dans les méandres de goudron qui s’enfoncent dans l’épaisse et humide forêt pour saisir l’ambiance du quartier et prendre quelques clichés. Puis grâce aux contacts de Rogé, il se lie avec quelques « personnages intermédiaires » qui jouent un rôle de fixeurs pour accéder à certains coins. « Après, ce qui a fait la différence, c’est le rapport que les gens ont à l’image. Tout le monde veut être bien sûr Instagram, donc je les abordais en leur disant que je pouvais leur faire de bonnes photos, et souvent ça marchait. »

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Sur Metropolitan Avenue, où sont installés nombre de studios.

Entre tournages de clips de rappeurs dont la reconnaissance n’a pas forcément dépassé les frontières géorgiennes, balades dans « 250 Block » – une cité résidentielle de briques à deux étages –, nuits passées à Magic City – strip club mythique de la ville –, Desailly essaye de se faire oublier dès qu’il débarque à un endroit, malgré les imposants et bruyants boîtiers argentiques qu’il utilise. « Pour me faire oublier au mieux, afin que les gens agissent sans filtre, j’accentuais mes difficultés à parler anglais – alors que je n’en ai pas vraiment – pour que les gens n’aient aucun intérêt à me parler et m’oublient totalement. »

Ce premier voyage en appelle un deuxième puis un troisième, avec l’idée de coucher ce projet dans un livre, qui voit le jour en cette fin novembre. The Trap (éditée par la maison allemande Hatje Cantz) présente une rare galerie de portraits et de poétiques scènes de vie quotidienne avec un rendu brut comme peut l’être la trap. Dénué de légendes ou textes explicatifs – à part une longue citation tirée de l’autobiographie du pape local, Gucci Mane – le bouquin de Desailly ne nourrit pas d’ambition journalistique, mais invite à une vadrouille quasi-mystique dans cette énigmatique facette d'Atlanta, dont nous vous présentons quelques clichés.

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Le livre The Trap (Hatje Cantz) de Vincent Desailly est disponible sur le site de son éditeur.

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Cet article a été publié sur VICE FR.

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