​Kafim, Gilke et Louis Vogue.
PHOTO : Kafim, Gilke et Louis Vogue.
Culture

Confinement : le milieu de la nuit belge a agi plus vite que le gouvernement

« Vous vous souvenez le générateur à court d'essence en rave ? C’est cette même énergie qu’on retrouvera quand la musique reprendra. »
14 March 2020, 11:02am

La décision est tombée jeudi soir : vous avez pu boire vos dernières bières dans un bar hier, et ce week-end, vous ne pourrez pas danser en club. La Belgique est en lockdown. La fête est finie. Beaucoup criaient encore à la paranoïa jusqu’ici. On faisait les malin·es avec nos memes pourris et nos promos scandaleuses. Parce que oui, nous on est belges et on s’en fout. Ça fait partie de notre ADN de ne pas réagir, de trouver des Belgian solutions.

C’est un belle mentalité en soi, mais y a des moments où faut savoir prendre ses responsabilités. Et ces derniers jours, le secteur culturel et du monde de la nuit l’a bien compris. Avant l’annonce officielle du lockdown, bon nombre de lieux festifs avaient déjà pris la sage décision de fermer leurs portes, simplement par bienveillance pour leur public. Une décision loin d'être sans conséquences. On a demandé à des acteur·ices de la nightlife comment iels ont vécu cette étape et comment on va faire sans elleux.

Max Tournay aka Kafim (DJ et ingé son au C12)

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Kafim par Antoine Grenez

« J’ai appris la nouvelle hier. J’ai vu que le Fuse et le Kompass fermaient aussi donc je le sentais venir. La direction du C12 avait décidé de ne pas ouvrir avant même que la décision soit prise par les autorités, simplement par conscience. Je soutiens ce choix, parce que le C12 reste un espace public et on ne peut pas prendre la responsabilité de réunir autant de jeunes pour qu’iels rendent visite a leur mamie le lendemain… C’est aussi notre devoir de protéger le public.

Je suis DJ et ingé son au C12, donc en plus d'être au chômage technique en tant qu’ingé son, tous mes gigs sont annulés. J’avais deux dates ce week-end : une à l’Amigo Amigo à Gand, et une au C12. Les deux sont annulées. Ensuite, j'étais aussi supposé jouer au Listen!, mais tout le festival est annulé aussi.

« Même si on doit garder une certaine distance, au final le coronavirus est un ennemi commun qui rapproche les gens. »

C’est une période super difficile pour les artistes et les indépendant·es qui n’ont aucune sécurité financière. Moi, j’ai pas droit au chômage et j’ai plus de boulot là. J’essaye de voir ça comme des vacances forcées et je compte en profiter pour prendre le temps de digger du son et me focus sur mes projets. De toute façon, c’est une situation qui nous dépasse complètement et on n’a pas le choix. C’est important de suivre les recommandations et je pense que si tous les pays appliquent ce genre de mesures, on a plus de chance de stopper le virus plus rapidement que si on attend qu’il ne soit trop tard.

Ça me rappelle un peu le lockdown qui avait eu lieu suite aux attentats à Bruxelles. C'était assez dingue comme ambiance. Tout était fermé et je me souviens avoir été à une house party de genre 200 personnes. Tout le monde était trop chaud. C’est bizarre mais ça a un côté excitant. Même si on doit garder une certaine distance, au final c’est un ennemi commun et ça rapproche les gens.

Je pense que pendant les semaines à venir, les gens continueront de faire la fête, mais ça va devenir plus cosy, en appart. C’est déjà comme ça pour beaucoup de gens en hiver de toute façon. Et je ne doute pas que tout le monde reviendra en force après cette pause ! »

Gilke (programmatrice au Beursschouwburg)

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Gilke

« Tout s'est passé très vite ces derniers jours. Mardi, on nous conseillait d'annuler les événements avec plus de 1000 personnes, et comme la capacité du Beursschouwburg n'est que de 300, y avait pas de problème. Mais on s’est dit que ça n'avait aucun sens et que c'était encore une de ces Belgian solutions. Pour le Beursschouwburg, la prise de responsabilité était une décision évidente et on a décidé jeudi matin de fermer nos portes jusqu'au 31 mars. On était en contact avec d'autres maisons culturelles à Bruxelles (Ancienne Belgique, Kaaitheater, Globe Aroma, KVS, Bronx...) et on était tou·tes d'accord. On est jeunes et en bonne santé et notre public l'est aussi, mais c'est une décision prise par solidarité pour celleux qui ne le sont pas et les personnes qui n'ont pas accès aux soins de santé comme les réfugié·es et les sans-abri. En limitant les contacts physiques, on espère pouvoir limiter la propagation du virus et protéger les personnes les plus vulnérables.

« L'annulation et le report d'événements coûtent beaucoup d'argent. Cette situation va laisser des séquelles, et pour un bon bout de temps. »

L'annulation et le report d'événements coûtent beaucoup d'argent ; ces frais s’ajoutent aux coupes financières du secteur culturel… Mars est un mois très chargé : on avait 32 événements prévus dans les 20 prochains jours sur lesquels des tas de gens travaillaient depuis des mois. Les artistes et les indépendant·es perdent beaucoup d'argent et n'ont pas de revenu fixe. Je suis donc consciente que nous sommes les privilégié·es. Cette situation va laisser des séquelles, et pour un bon bout de temps.

Je pense que ces mesures drastiques sont nécessaires. Perso, je suis très déçue par les politicien·nes. Quand on voit ce qui s’est passé en Italie, minimiser la situation et ne pas prendre de précautions est un comportement criminel. Tout semble être axé sur l'argent. L'avis des expert·es n'est pas pris en compte, comme pour le changement climatique. Il est temps de se réveiller et j'espère que cette réalité surréaliste va nous réveiller.

« On avait 32 événements prévus dans les 20 prochains jours sur lesquels des tas de gens travaillaient depuis des mois. »

Malgré tout, on continue de programmer mai, juin et l’automne. Ce week-end je compte regarder le livestream HE4RTBROKEN et probablement d'autres à venir. Je pense que les gens vont trouver des solutions créatives pour créer une connexion différente. Faut être solidaires. Je reste surtout en contact avec mes ami·es et ma grand-mère de 90 ans qui n'a pas le droit d’avoir de visite. »

Liyo (DJ et promotrice de HE4RTBROKEN)

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Liyo

« On voulu prendre une décision avant que le gouvernement n’annonce le lockdown parce qu’on trouvait ça irresponsable d'organiser un évent dans ces circonstances. On s'inquiète pas trop pour nos fêtard·es - iels sont probablement suffisamment solides pour combattre le virus. Mais on a pris ces mesures pour empêcher la propagation du virus.

Nos trois prochains événements ont été annulés, du coup c’est compliqué. On va perdre tout ce qu’on a investi dans ces événements. C'est aussi difficile pour les artistes qui doivent annuler des gigs, voire des tournées. Heureusement, j'ai aussi un travail de journée et je peux continuer à travailler pendant le lockdown. Du moins pour l'instant...

« Un stream ou un chat, ce n'est pas la même chose qu'une teuf, mais ça peut aussi devenir un rassemblement social. »

On espère trouver des moyens de ne pas se sentir trop seul·es, même si on est physiquement séparé·es. Ma famille et pas mal de mes potes vivent en Chine et je suis la situation depuis janvier, donc ça fait un moment que la situation est grave pour moi.

Étant donné que notre event de samedi était très spécial pour nous - on fêtait notre 5e anniversaire - on aimerait faire un petit truc pour célébrer, sinon ce serait dommage. Donc on fait un streaming depuis la maison samedi soir. Comme ça, les âmes solitaires pourront nous suivre depuis leurs salons et partager leurs sentiments et leur musique sur la chatroom. Un stream ou un chat, ce n'est pas la même chose qu'une teuf, mais ça peut aussi devenir un rassemblement social. »



Jens (fondateur du Kompass)

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Jens

« Le gouvernement nous avait forcés de supprimer ou reporter tous les événements de plus de 1000 personnes. Ce que nous avons fait. Mais quand on a remarqué que l'épidémie de empirait, on s’est dit : "Ok, c'est pas possible, ce n'est pas sain pour notre peuple" et on a décidé de fermer.

L'impact de cette décision est énorme. On reprogramme autant d’events que possible, mais on doit fermer le club pendant trois semaines (pour le moment), et ça a un énorme impact économique, mais aussi mental sur notre peuple. Ce sentiment est principalement dû au fait qu’on ne sait rien et qu’on ne sait pas quand tout ira bien de nouveau.

« Les gens ne cesseront jamais de faire la fête. »

Mais on ne perd pas espoir et on voudrait en faire une histoire positive. Du coup on a proposé le concept des Lockdown sessions. Si les gens ne peuvent pas venir chez nous, on peut au moins amener la musique chez les gens. On va organiser un live stream, par exemple. On pense que c'est un bon moyen de garder la scène vivante.

Je pense que les gens ne cesseront jamais de faire la fête. On espère que nos collègues organiseront aussi de tels événements. C'est à nous de faire en sorte que les gens puissent avoir de l’ambiance de chez elleux. Peu importe si ça ne ramène pas d’argent. Il n'y a rien de plus beau qu'un millier de petites teufs de 3 ou 5 personnes dans leur propre salon. Don’t stop the music. »

Lodewijk aka Louis Vogue (DJ et promoteur de Club Detour)

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« Jeudi matin, on avait prévu de poursuivre notre événement de vendredi avec des mesures supplémentaires. Mais à partir de ce moment-là, tout est allé super vite. On a suivi la situation de près et on avait déjà décidé d'annuler le Club Détour avant même l’annonce des nouvelles mesures. C'était loin d'être une décision facile, mais il nous a semblé le plus responsable de limiter la propagation du virus.

Pour l'instant, on n'a dû annuler qu’un événement, mais pour une petite (et relativement nouvelle) équipe comme la nôtre, les conséquences sont vraiment lourdes. En plus du stress et de travail supplémentaire, tout ça a aussi un prix. C’est pas facile de récupérer les frais payés pour les hôtels, les vols et les billets de train, par exemple. Et le plus triste dans tout ça, c’est de ne pas recevoir les artistes invité·es.

« La fête ne se passe pas seulement entre les quatre murs d'un club ou d'un bar ; on pourra peut-être passer direct de l'apéro à l'after. »

J'espère que les mesures prises porteront leurs fruits afin que la situation ne dégénère pas. C'est la première fois qu'une telle situation se produit à cette échelle. C’est très étrange, comme si tout allait être au ralenti pendant un certain temps, ce qui, je l'espère, me donnera le temps de me ressourcer, de trouver la paix et de chercher beaucoup de nouvelles tracks. Et puis, je pourrai passer un bon week-end à la maison pour la première fois depuis longtemps, avec de la bonne bouffe et une bonne bouteille de vin.

Je crois que des situations extrêmes comme celle-ci génèrent énormément de créativité. Au final, les gens (moi y compris) ont besoin de la proximité sociale qui est désormais privée. Je suis donc convaincu que d'autres façons de faire la fête verront le jour dans les prochains jours. La fête ne se passe pas seulement entre les quatre murs d'un club ou d'un bar ; on pourra peut-être passer direct de l'apéro à l'after. »

Arnaud aka A. Brehme (DJ)

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A. Brehme

« Malheureusement, j’ai ressenti les premières conséquences du Corona ont très tôt, puisque j'étais en Chine mi-janvier au moment du nouvel an chinois à Chengdu pour jouer au club TAG, le premier gig lors de ma tournée en Asie - et je ne savais pas encore quelles montagnes russes m’attendaient durant les 72 heures qui ont suivi. Pour faire court, mes trois autres dates en Chine ont été annulées, mais heureusement j'ai pu jouer à Taiwan et au Japon.

Ce week-end, j'étais censé jouer C12. Même si les conséquences financières soient tangibles pour moi, j'espère surtout que les orgas et les propriétaires de clubs ici et à l'étranger pourront garder la tête hors de l'eau dans les mois à venir. Ce serait judicieux de réfléchir ensemble à une manière d’y parvenir de manière durable et solide.

« Vous vous souvenez le générateur à court d'essence en rave ? C’est cette même énergie qu’on retrouvera quand la musique reprendra. »

L’avantage dans tout ça, c’est que j’aurai plus de temps pour la musique dans les semaines à venir. Pas mal de projets sont dans leur phase finale depuis un petit temps temps et je pourrai les finaliser en détail dans les semaines à venir. Et c'est une belle perspective.

Et puis je n’ai aucun doute sur le fait qu’on trouvera une autre façon de faire la fête, c’est dans notre ADN. La house party qui est prévue depuis un certain temps deviendra une expérience très intense. Malgré que le virus qui divise, il connecte en même temps. J'ai déjà hâte de retrouver le sentiment de liberté que la période post-COVID-19 entraînera. Vous vous souvenez le générateur à court d'essence en rave ? C’est cette même énergie qu’on retrouvera quand la musique reprendra. »

Nicolas Bucci (co-fondateur du Listen! Festival et de Kiosk Radio)

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Nicolas Bucci

« Quand le gouvernement a conseillé d'annuler tous les événements de plus de 1000 personnes, on a immédiatement décidé de déplacer en novembre, même si ce n'était pas obligatoire à l'époque. On attend 25 000 personnes sur 5 jours dans différents lieux ; ce serait irresponsable de continuer dans ces circonstances.

Ce lockdown a un impact majeur, d'autant plus qu'il a été décidé quelques semaines avant le festival lui-même. La plupart des dépenses, comme le transport des artistes internationaux·les, la promo, les impressions et les réseaux sociaux, ont déjà été payées... On va devoir tout refaire, donc le coût est énorme. Mais on reste positif, surtout qu’on a pu décaler l'événement. Bien sûr, on a encore beaucoup de travail et en même temps, on doit déjà commencer à préparer le Listen! 2021. Disons que les prochains mois vont être assez chargés.

« Les fêtes peuvent attendre, on sera toujours là après cette pause et ensuite on pourra à nouveau faire la fête ensemble. »

Je ne pense pas que les Belges comprennent encore la gravité de la situation, j'ai beaucoup d'ami·es en Italie et les choses ne vont pas bien là-bas, tout s'est arrêté. Il faut que les gens comprennent l'impact de ce virus et suivent les précautions. N'allez pas faire la fête avec vos potes. La fête peut attendre, on sera toujours là après cette pause et on pourra faire la fête ensemble. »

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