cinema

La réalisatrice de « Queens » nous a parlé de femmes, de sexe et des années 2000

« J’espère évidemment que les gens passeront un bon moment, mais s’ils peuvent sortir avec une meilleure compréhension de la vie des travailleuses du sexe, c’est encore mieux. »

par Sarah Gooding
24 October 2019, 9:17am

Toutes les photos sont tirées du film « Queens »

Ne ratez plus jamais rien : inscrivez-vous à notre newsletter hebdomadaire et suivez VICE Belgique sur Instagram.

Dans Queens, vous verrez Cardi B faire un lap dance à Jennifer Lopez, Usher se pavaner dans un strip club au son de son propre tube « Love In This Club » et Lizzo sortir sa flûte en basckstage. Et pourtant, le film est plus qu’une galerie de mèmes et de punchlines mémorables. Queens est un récit empathique, complexe et drôle de revanche collective et d’amitié féminine.

Lorene Scafaria a écrit et réalisé le film en sa basant sur un article de Jessica Presler pour New York Magazine : la journaliste y racontait comment un gang de strip teaseuses avait plumé des hommes riches. Moins superficiel qu’il n’y paraît, le film entrelace donc le sujet du genre et de l’économie, du capitalisme, de la corruption et de la crise de 2008 – le tout, sur fond de barres de pole dance et de néons lumineux.

Lopez, Constance Wu, Keke Palmer et Lili Reinhardt incarnent des personnages inspirés de vraies femmes, un détail qui avait de quoi faire peser une grande pression sur leurs épaules. « Pour moi, le fait d’écrire a toujours été un exercice d’empathie, lance Lorene Scafaria, au téléphone depuis Los Angeles. C’était donc mon approche du sujet, essayer de lire entre les lignes du texte de Jessica. »

hustlers-movie

Le film redonne vie au maquillage et aux looks des années 2000 avec une précision jouissive : robes ultra moulantes, tee-shirts ornés de strass, immenses tote bags Louis Vuitton et ensemble Juicy Couture en velours y font des apparitions, donnant lieu à un inventaire particulièrement exhaustif des looks de la décennie. Ajoutez à cela la présence de Julia Stiles qui interprète Pressler et vous augmentez encore la dose de nostalgie (Dix Bonnes Raisons de te Larguer, le film qui l’a faite connaître, est très proche de la période dans laquelle Queens plante son décor).

« J’étais catégorique : je voulais faire du film le témoignage d’une époque, même s’il s’agit d’un passé encore très récent », affirme Lorene Scafaria. L’apparence des héroïnes, leur maquillage et leurs looks viennent faire écho aux temps qui changent et à l’incroyable sauvagerie qui se manifeste, à partir de 2008, à travers la crise financière. À l’écran, tandis que leurs conditions de travail se durcissent, leur maquillage s’alourdit – le contour des lèvres s'épaissit, le fard à paupières se fait de plus en plus foncé. « Il me semblait important de montrer le crash financier dans son avant/après, avec le club comme témoin de ces deux différents moments, explique la réalisatrice. Chaque boucle d’oreille raconte une histoire, on a voulu donner de l’importance aux plus petits détails. »

Pour les besoins du film, le costumier Mitchell Travers a rassemblé un nombre « faramineux » de vêtements, de manière à honorer les looks les plus emblématiques des années 2000 mais aussi pour faire en sorte que les actrices soient à l’aise avec leurs vêtements et disposent d’un maximum d’options. « Nous voulions laisser aux comédiennes suffisamment de choix pour qu’elles soient en mesure de dire dans quelles tenues elles se sentaient à l’aise, et quelles pièces leur correspondaient le mieux. » En toute logique, Cardi B a donc choisi un corset sans soutien-gorge et J.Lo un minuscule body argenté.

hustlers-movie

Lorene Scafaria a su très tôt qu’il lui fallait Jennifer Lopez dans le film. « Le personnage de Ramona lui va comme un gant, mais comme un gant qu’elle n’aurait jamais porté jusque-là ! » La première fois que l’on voit Ramona, elle est au milieu d’une incroyable performance, au rythme de la chanson « Criminal » de Fiona Apple. Peu après, elle émerge sur le toit du club pour se griller une cigarette, enveloppée dans un manteau en chinchilla qu’on croit tout droit sorti d’un de ses clips. La scène est si naturellement iconique que certains spectateurs n’ont pas réussi à réprimer un cri d’excitation lors des premières projections du film.

Dans un autre clin d’œil à son ère de référence, J-Lo porte un piercing en forme de diamant sous sa lèvre. Mais elle n’est pas la seule à tout donner sur le look – Constance Wu tombe dans l’une des tendances les plus regrettables de l’époque : les sourcils sur-épilés. « J’étais vraiment fière de Constance. Elle est allée au-delà de mes espérances, et ses sourcils ont fait un retour en 2007 ! rigole la réalisatrice. C’était trop important pour que l’on passe à côté. »

Récemment, les récits d’escroqueries et d’arnaqueuses ont attiré toute notre attention, et pas seulement à cause de leurs mauvaises coupes de cheveux ou leurs dégaines questionnables. Non, c’est d’abord parce que nous aimons y trouver des femmes complexes et conquérantes, qui ont été niées pendant trop longtemps. « C’est toujours compliqué de faire des films sur des femmes qui agissent mal. Je pense que la pression que l’on met quotidiennement sur les femmes, cette injonction à être parfaite, s’étend également aux personnages féminins, déplore Lorene Scafaria. Nous avons envie de voir des femmes au centre des histoires, peu importe qui elles sont, parce qu’elles ne sont que trop rarement au centre de récits épiques. »

hustlers-movie

C’est précisément ce qui a motivé Lorene Scafaria à faire ce film – il est inattendu. « J’ai le sentiment que, lorsque les gens pensent aux histoires de femmes, ils ont en tête de petites histoires. Ils considèrent la maternité comme une petite histoire, et ce n’est pas le cas ! Pour eux, notre quotidien est rempli de petites histoires. J'ai donc pris beaucoup de plaisir à en raconter une épique. »

« Les gens n’ont pas l’habitude de voir des femmes essayer de réussir de cette manière-là. On nous voit généralement dépenser de l’argent, faire du shopping, mais pas en gagner ou subvenir aux besoins des autres. Nous sommes censées être dénuées d’égo et droites, rigole-t-elle. Je trouve très excitant de voir enfin des femmes se lâcher à l’écran, et mesurer l’ampleur de toute leur complexité. »

Lorene Scafaria espère que Queens étendra son impact au-delà du cinéma, qu’il permettra de faire disparaître la honte qui entoure les strip-teaseuses et les travailleuses du sexe. Et encouragera à lutter pour l'abrogation de FOSTA-SESTA, une loi américaine votée l’an dernier qui mine les libertés sur internet et menace la sécurité et les revenus des travailleuses du sexe.

hustlers-movie

« C’est fou de se dire que l’on évolue dans un système de valeurs complètement brisé, et que l’on juge les femmes parce qu’elles existent et tentent de s’épanouir dans ce même système. Je ne comprends pas comment on peut porter de tels jugements et jeter l’opprobre sur un groupe de personnes qui essayent juste de s’en sortir dans un monde qui leur a dit que c’était la meilleure chose à faire, poursuit Lorene Scafaria. Ces nouvelles lois sont supposées les sauver de leur travail, mais en réalité, elles ne font que les priver de leur source de revenus. »

« J’espère évidemment que les gens passeront un bon moment de divertissement devant le film, mais s’ils peuvent aussi en sortir avec une meilleure compréhension de la vie et de la profession des strip-teaseuses et des travailleuses du sexe, c’est encore mieux. Ce serait la plus belle récompense. »

hustlers-movie

Cet article a été initialement publié dans i-D US.

Cet article a été publié sur VICE US.

Tagged:
Film
Queens
Jennifer Lopez
Cardi B
Mode
années 2000