Dans les plaines désolées de l'Internet de la calvitie

Entre forums d’entraide, « name and shame » de stars, guérilla marketing et remèdes miracles, le web trompe et réconforte des hommes angoissés par leur perte de cheveux. Jusqu'à la psychose collective.

|
nov. 6 2018, 10:46am

La vache Betty lèche la tête d'un client du salon de coiffure d'Ancizar Duque à Pereira, Colombie. Duque affirme que les coups de langue de la vache empêche la chute de cheveux. © JJ Bonilla / AFPnt

Il a suffi d’une vieille photo pour le constater : oui, mes golfes sont plus creusés qu’avant. Comme un homme sur quatre, selon un sondage de l’IFOP de 2014, je perds mes cheveux. 2 % des femmes seulement seraient concernées.

Il y a beaucoup de causes possibles, mais la plus fréquente est mi-héréditaire, mi-hormonale : c’est l’alopécie androgénétique — je tiens à remercier chaleureusement mon côté maternel, qui serait responsable de cet héritage.

Paniqué à l’idée de perdre toutes mes forces comme Samson, j’ai agi en bon millennial. Bouteille d’alcool dans une main — ce qui ne devrait pas arranger mon cas, à en croire GQ —, j’ai tapé de l’autre « Je perds mes cheveux » sur mon moteur de recherche. C'est ainsi que je me suis embarqué dans un voyage express par toutes les étapes du deuil capillaire.

Étape n°1 : le choc

« Dans d’anciennes sociétés, l’alopécie a connoté la vieillesse ou l’infériorité sexuelle » explique Christian Bromberger, professeur d’anthropologie à l’université d’Aix-Marseille. D'un côté, donc, normal que le sujet continue à travailler le web.

Les internautes s’échangent des photos de leur crâne, des conseils beauté et des messages de soutien un peu partout sur le réseau. C'est à croire qu'il n'existe pas de site communautaire sur lequel la calvitie n'ait jamais été évoquée. Sur Facebook ou Twitter, le mot est au bout de tous les doigts. Et dans la catégorie dédiée de Doctissimo, 214 pages de 100 sujets comme « Calvitie a 17ans aide moi!!! » [sic] ou « le sexe est une solution à votre calvitie » n’attendent que vos commentaires angoissés.

L'International Hairloss Forum est même entièrement consacré à la calvitie. Fondé en 2007, ce site francophone compte aujourd’hui plus de 8 600 membres. Nicolas, 35 ans, l’administre à temps plein. « J’ai eu des problèmes de calvitie dès 24 ans. En tombant sur des forums américains, j’ai trouvé une mine d’infos incroyable ! Pour ma greffe, ça m’a évité de me faire opérer dans une boucherie. » Ainsi conquis, il a voulu créer l’équivalent en français pour « démocratiser l’accès à la connaissance ». L'International Hairloss Forum attire désormais « 80 à 85 % d’hommes, de plus en plus jeunes ».

Outre l’esthétique, c'est le problème de la séduction qui revient le plus souvent sur le tapis. « Un mec chauve habillé d’une chemise claire, avec des grosses mains et une grosse montre, […] c’est « hot » », tentait déjà Elsa pour rassurer Philippe en 2005. D’autres créent des sondages pour obtenir du concret.

1540298551229-calvitie1
Capture d’écran de ForumFr.com : « Pour les femmes : un homme atteint de calvitie est-il séduisant ? »

Moins terre à terre, d'autres optent pour le déni pur et dur en acceptant le diagnostic de « front haut ». De mon côté, j’ai décroché en quelques heures de lecture l'équivalent d'un diplôme de LEA spécialité calvitie. Je maîtrise le jargon du secteur, tout en acronymes : ND (l’échelle de Norwood, qui détermine l’évolution de la perte de cheveux), AAG (alopécie androgénétique), LF (ligne frontale) ou DHT (dihydrotestostérone, l'hormone qui causerait la perte de cheveux). J'ai même amélioré mon niveau de mathématiques en comptant les cheveux perdus sur l'oreiller ou dans la douche, une discipline majeure du secteur.

Étape n°2 : les comparaisons fébriles

Le choc initial dépassé, j'ai découvert — non sans plaisir coupable — la traque des stars chauves et de leurs artifices. La pratique ne se contente pas d'exister, elle est populaire : « Trump », « Prince Harry » et « Jude Law » seraient les requêtes les plus associées à « calvitie » sur Google en France au cours des douze derniers mois.

Sur Doctissimo, on pratique cette discipline peu glorieuse de longue date : le topic « Les célébrités chauves : recensons-les » vivote depuis janvier 2006. D'Ashton Kutcher à Wolfgang Pauli, prix Nobel de physique en 1945, tout le monde en prend pour son vertex. Les internautes égrènent les noms en vrac, clichés avant-après parfois douteux à l'appui. Les plus cruels pratiquent même un « name and body shame » impitoyable.

1540301392917-judelawchauve
Capture d'écran de Doctissimo : « Les célébrités chauves : recensons-les »

Un internaute s’est étonné de cette pratique en 2008 : « Il y a une chose que j'ai un peu de mal à comprendre […] : votre mal-être ! […] Oui, je suis chauve, oui, ça a commencé tôt mais, non, je ne le vis pas mal. Pour moi, ce ne sont que des cheveux. » Le message suivant l’ignore poliment : « Est-ce que vous avez parlé de Thierry Lhermitte ? Il fait une pub pour le Printemps du cinéma en ce moment, et on voit bien qu'il a été greffé sur la ligne frontale. »

Ce genre de discussion plaît tant aux alopécieux que Nicolas a ouvert une section « Célébrités » sur International Hairloss Forum. « Les gens ont besoin de s’identifier aux people pour se rassurer. Ça leur fait plaisir de voir que même des « privilégiés » sont logés à la même enseigne ! » Un énième avant-après d’Elon Musk plus tard, je me suis dit que finir chauve (et aigri) n’était peut-être pas une fatalité.

Étape n°3 : angoisse médico-chirurgicale

L'application « 94% » demande à ses joueurs de trouver 94% des réponses déjà données par d'autres joueurs à l'évocation d'un thème précis : les fruits à noyau, les métiers dangereux, les marques de voiture... Et les chauves. Selon les participants, les dégarnis les plus célèbres sont notamment Fabien Barthez (25 %), Vincent Lagaf’ (14 %) et Pascal Obispo (7 %). Pour éviter de rejoindre cette caste, les plus motivés acceptent de gober des cachets tous les jours.

Deux molécules anti-chute de cheveux se partagent le marché : le finastéride et le minoxidil. L’Agence nationale de sécurité du médicament a mis en garde fin 2017 contre les effets secondaires du premier : idées suicidaires, cancers du sein... Et troubles sexuels pouvant persister après l'arrêt du traitement, ce qui inquiète terriblement l'Internet de la calvitie. Sur l'International Hairloss Forum, certains semblent surveiller leur libido, leurs érections et le volume de leurs éjaculations d'aussi près que leur implantation. Quant au minoxidil, son efficacité est souvent mise en doute. De toute façon, les deux médicaments ne font que ralentir la chute. Heureusement, il reste les poudres, lotions et compléments mystères.

L'International Hairloss Forum propose une catégorie dédiée aux « Herbes, graines, huiles & compléments alimentaires ». Quelque soit le produit évoqué, le verdict est souvent sans appel : pas d'effet. Les plus désespérés conçoivent de véritables cocktails de remèdes miracles. Une fois de plus, c'est souvent sans effet. Ainsi poussés à bout, certains internautes se rabattent sur l’option radicale de la greffe de cheveux. Sur sa chaîne YouTube, Winslegue a publié depuis 2017 une dizaine de vidéos sur la calvitie. Après avoir franchi le pas, il a mis son opération en ligne dans une vidéo (monétisée).

« Il y a dix ans, je regardais sur des forums américains des avant-après anonymes pas très qualitatifs… En tant que « youtubeur beauté pour hommes », ça fait longtemps que je voulais faire une vidéo qui parlait de greffe de A à Z » raconte Winslegue, qui précise être totalement indépendant de la clinique. « Je n’ai eu que des retours positifs. Jean-Michel Maire [chroniqueur de Touche pas à mon poste !, NDLR] était un des premiers à parler de sa greffe sans tabou. Maintenant, notamment en ligne, on dédramatise la calvitie ! »

Étape n°4 : la dépression et son exploitation

Dédramatisée ou pas, on a vu que la calvitie suscitait des réactions vives — la panique, le désespoir, peut-être même un certain vertige du temps qui passe. Et ne dépense-t-on pas plus vite son argent sous le coup de l'émotion ? Résultat : médecins ou charlatans, tous ceux qui affirment pouvoir traiter l'alopécie androgénétique multiplient les opérations de guérilla marketing pour essorer les internautes inquiets.

« Sur un forum bloqué depuis, des médecins s’invectivaient sous pseudo. Il n’y avait que des bastons au sujet des différentes techniques de greffes », raconte Nicolas. Aujourd'hui, le patron de l'International Hairloss Forum est convaincu que « les gens sont moins crédules qu’avant ». Pourtant, les tentatives de rabattage restent fréquentes. À travers des vidéos YouTube ou divers posts, les cliniques de greffe de cheveux — surtout low cost, en Turquie, Tunisie ou Hongrie — vantent leurs résultats.

Dans cette jungle règne la publicité masquée ou mensongère. Difficile de savoir si les messages d'utilisateurs qui vantent la « lotion du docteur Brotzu » ne sont pas rédigés par le mystérieux docteur Brotzu lui-même. Je suis tombé en quelques clics sur d’obscurs « protocole de perte de cheveux », « consultant capillaire », remèdes naturels, ou blogs renvoyant vers une clinique… En fait, il existe tellement de pseudo-remèdes miracles que l’Inserm a récemment utilisé la calvitie pour illustrer la vidéo de lancement de sa série YouTube anti-fake news. Dur.

Sur International Hairloss Forum, Nicolas a mis un palliatif en place : « Le forum est libre, n’importe quel médecin peut participer. Mais j’ai une dizaine de partenaires — à qui je pourrais confier ma tête — que je mets en avant avec une galerie où ils peuvent afficher leurs résultats. » En échange : de l’argent pour « faire vivre le site et payer les déplacements en congrès » ou des prestations de service comme une chirurgie.

Étape n°5 : éteindre son ordi et accepter

Après un tel périple, je commence à me dire que l’acceptation n’est pas si mal. Je ne veux pas devenir comme ces membres d'International Hairloss Forum qui retracent les grandes périodes de leur lutte anti-calvitie dans leur signature (« 2016: légère dégradation > passage au reishi+saw palm+courge »). Les mots les plus rassurants sont ceux de l’ethnologue Christian Bromberger : « Depuis quelques temps, la société a une vision relativement positive sur la calvitie. Ce serait signe de puissance et de sexualité débordante. Personne ne remettrait en cause la virilité d’un Yul Brynner ! »

D’autant que Nicolas a une botte secrète : « Les chauves compensent par la muscu. Sur le forum, j’ai une paire de mecs qui prennent des protéines ! » Je crois que quelques nouvelles lectures m’attendent.

N'oubliez pas de suivre VICE Belgique sur Instagram et Twitter.

Cet article a été initialement publié sur Motherboard France.

Plus de VICE
Chaînes de VICE