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Identité

La Belgique, terre d'asile politique pour ce rappeur en exil

Depuis plusieurs décennies, notre plat pays offre une échappatoire aux militants considérés comme des ennemis de l'État espagnol.

par Arkasha Keysers; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
08 August 2019, 12:27pm

Le rappeur Valtònyc. Toutes les photos sont d'Antoine Grenez 

VICE présente avec Borders des histoires qui montrent comment les frontières nationales qui divisent et entourent l'Europe affectent la vie des personnes qui vivent à proximité.

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Même si leurs idéologies politiques diffèrent, l'ex-président catalan Carles Puigdemont, le rappeur majorquin Valtònyc et les séparatistes basques Luis Moreno et Raquel García ont quelques points en commun. Ils sont tous des ennemis de l'État espagnol, ils ont tous fui en Belgique pour se protéger politiquement, et ils ont tous eu recours aux mêmes avocats. Pour mieux comprendre pourquoi la Belgique est le paradis des activistes politiques espagnols, j'ai discuté avec leurs avocats, Paul et Simon Bekaert, un duo « père et fils ».

Les Bekaert sont des spécialistes en matière de droits de l'homme et d'extradition. Dans les années 1990, Paul Bekaert a défendu plusieurs personnes liées d'une manière ou d'une autre au mouvement séparatiste armé Euskadi Ta Askatasuna (ETA), dont faisaient partie Moreno et García, qui ont fui l'Espagne pour se réfugier en Belgique alors qu'ils étaient accusés d'abriter secrètement des membres de l'organisation. Aujourd'hui, le couple vit en Belgique depuis 26 ans et attend la prescription de son cas. À deux reprises, Paul a bloqué une demande d'extradition directe de l'Espagne.

« Depuis sa fondation, la Belgique est un havre de paix pour les gens qui ne respectent pas les normes » – Paul Bekaert

Il n'est donc pas surprenant que l'ancien homme fort de la Catalogne Carles Puigdemont se soit soudainement présenté au bureau des Bekaert moins de deux jours après avoir fui Barcelone à la suite des élections pour l'indépendance de la Catalogne, jugées illégales par le gouvernement ibère. « J'étais en réunion quand j'ai reçu un SMS disant "Carles Puigdemont est là", se souvient Paul. Il a quitté Barcelone le lundi après-midi et était à mon bureau à 17 heures le lendemain. »

Le rappeur Valtònyc, de son vrai nom Josep Miquel Arenas Beltrán, a également été pris sous l'aile des Bekaert après son arrivée en Belgique en mai 2018. Il a fui pour échapper à une peine de prison de trois ans et demi pour avoir, selon la cour espagnole, offensé la famille royale, adhéré au terrorisme domestique et envoyé des menaces de mort à travers les paroles de ses chansons. Le tribunal de Gand, en Belgique, n'était pas d'accord et s'est opposé à la décision du tribunal espagnol. Pour le moment, le rappeur ne sera pas extradé, bien qu'un appel soit en cours.

« Nous pensons que le tribunal belge finira par accepter l'extradition de Valtònyc, car il craint que l'Espagne commence à rendre plus difficile l'extradition des criminels vers la Belgique, par exemple pour des crimes liés à la drogue et à la traite des êtres humains, explique Paul Bekaert. Les Belges doivent bien sûr travailler de manière intensive avec leurs collègues espagnols. Si un juge [belge] dit "nous n'extraderons pas", les procureurs belges peuvent dire à leurs homologues espagnols : "Nous avons essayé, mais le juge en a décidé autrement". »

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Simon et Paul Bekaert.

Sur YouTube, les titres de Valtònyc comportent un avertissement qui oblige les auditeurs à confirmer qu'ils ont plus de 18 ans. « Le hip-hop est très direct, c'est une musique qui attire l’attention, me dit-il. La plupart des chefs d’accusations pour lesquels j'ai été condamné étaient de simples hyperboles. Comme le fait de menacer un politicien de lui lancer une bombe atomique à la tête. Il est stupide de penser que je ferais vraiment ça. Pourquoi ? Parce que j'ai 24 ans, je travaille sur un stand de fruits, et Majorque n'a pas de plutonium. »

C'est exactement ce qu’a plaidé Simon Bekaert devant un juge belge. « Au tribunal, j'ai lu les paroles de chanteurs qui ont dit des choses bien pires et qui ont joué dans les festivals belges Rock Werchter et Graspop, ainsi que dans le festival hollandais Pinkpop, explique Simon. Par exemple, The Offspring ont une chanson où, vers la fin, ils chantent cinq fois "Kill the President". Bob Marley a tiré sur le shérif, et quand vous voyez les textes d’Eminem… »

Un havre de paix depuis 1830

« Depuis sa fondation, la Belgique est un havre de paix pour les gens qui ne respectent pas les normes, dit Paul. Cette tradition qui consiste à donner asile aux dissidents politiques date du XIXe siècle. Karl Marx et Victor Hugo vivaient tous en exil à Bruxelles. » Et Simon Bekaert d’ajouter : « Tant que ceux qui vivaient en exil ne continuaient pas activement à prêcher leur cause, ils étaient autorisés à rester. »

« Nous sommes très sensibles à la liberté d'expression en Belgique depuis la naissance de notre pays, ajoute Paul. L'empereur Napoléon III a orchestré un coup d'État en France au milieu du XIXe siècle et a fait pression sur la Belgique pour qu'elle extrade de Bruxelles les dissidents français qui le combattaient, mais la Belgique a toujours dit non. Refuser l'extradition est une tradition ici. »

« L'Espagne abuse aujourd'hui de cette loi en enfermant et en extradant ses propres adversaires politiques, comme Puigdemont et Valtònyc » – Simon Bekaert

N'est-il pas étrange qu'un pays membre de l'UE refuse l'extradition vers un autre pays membre ? « Ça en dit long sur l'Espagne, estime Simon. Après le 11 septembre 2001, le mandat d'arrêt européen est entré en vigueur, une loi qui permet une extradition plus rapide des terroristes vers un autre pays européen. Mais l'Espagne abuse aujourd'hui de cette loi en enfermant et en extradant ses propres adversaires politiques, comme Puigdemont et Valtònyc. Le tribunal belge a examiné le cas de Valtònyc et a jugé qu'il ne s'agissait pas de terrorisme. Puigdemont a été accusé de rébellion, mais après son arrestation en Allemagne à cause du mandat d'arrêt européen, le tribunal allemand a également contesté cette accusation. »

« De plus, à Gand, là où le cas de Valtònyc a été entendu, il y a deux cas historiques qui traitent de l'offense au roi, dit Simon. L'empereur Charles Quint, alors roi d'Espagne, a attaqué la ville de Gand parce que ses habitants ne payaient pas leurs impôts. Plus récemment, le leader socialiste Edward Anseele a déclaré lors d'une grève ouvrière que le roi Léopold II était coupable de génocide au Congo, ce qui était vrai, bien sûr. Du coup, Anseele a été poursuivi pour avoir offensé le roi. Il a été condamné, mais il a fini par devenir maire de Gand et, par la suite, ministre d'État. En gardant tout cela à l'esprit, le tribunal de Gand a de nouveau déclaré : "Non, nous n'extradons pas pour avoir offensé un membre de la famille royale". »

L’aide de la N-VA

Le fait que Puigdemont ait été vu avec des membres du parti conservateur et nationaliste de la Nieuw-Vlaamse Alliantie [N-VA, « Nouvelle alliance flamande » en français, NDLR], lors de son arrivée en Belgique, n'est pas un hasard. Si Puigdemont est beaucoup plus progressiste que la N-VA, ils veulent tous plus d'autonomie pour leurs régions – Puigdemont pour la Catalogne, la N-VA pour la Flandre. « Il n'y a pas eu d'invitation officielle de la N-VA, mais elle a créé une atmosphère positive pour Puigdemont, dit Paul. Theo Francken, qui était secrétaire d’État à l'Asile et aux Migrations au moment du référendum, avait déjà dit que Puigdemont pouvait demander l'asile politique ici. Le ministre de l'Intérieur Jan Jambon a lui aussi clairement exprimé sa sympathie. »

Valtònyc a également été approché par la N-VA. « Je pense que c’est parce que ma cause peut être liée à la cause catalane et à l'indépendance. Mais personnellement, je me sens beaucoup plus lié aux partis progressistes, et je dois dire qu'il y a eu un manque de solidarité de la part des partis de gauche en Belgique. Bien que je suive la PVDA [le Parti travailliste, NDLR], ils ne se sont pas intéressés à mon cas. »

Bruxelles comme mégaphone

« Puigdemont est souvent vu sur Wetstraat », dit Simon, faisant référence à une rue à l'est de Bruxelles où se trouvent de nombreux bâtiments gouvernementaux belges et européens. Ici, au cœur de l'Union européenne, le président catalan exerce toujours son pouvoir. C'était peut-être l’une des raisons qui l’ont poussé à venir à Bruxelles. « À Bruxelles, on peut faire des connexions. La ville est comme un mégaphone », convient Paul. « Un autre membre du parlement catalan, Marta Rovira, n'a pas fui à Bruxelles, mais en Suisse, dit Simon. La Suisse ne participe pas au mandat d'arrêt européen, c'est donc un bon endroit pour éviter l'extradition, mais politiquement, on ne peut pas y diffuser son message. Vous êtes littéralement entouré de montagnes. Et à moins d'être banquier, il n'y a rien à faire. Vous pouvez acheter le Financial Times, mais c'est tout. »

La Belgique va-t-elle commencer à attirer des réfugiés politiques du monde entier ? « Absolument pas, dit Paul. J'ai travaillé pour beaucoup de militants de l'ETA à l'époque, et ils ont presque tous été extradés. Le mandat d'arrêt européen ne laisse pas beaucoup de marge de manœuvre. Luis Moreno et Raquel García sont une exception, car ils n'ont utilisé aucune force. Il en va de même pour Puigdemont et Valtònyc. La violence, ou l'absence de violence, devient le facteur décisif dans la décision de ne pas extrader. »

La Belgique pour toujours

Les Basques Luis Moreno et Raquel García sont arrivés en Belgique en 1992 et n'ont pas pu en partir pendant les 25 années suivantes. Comment l’ont-ils vécu ? « Plutôt bien, dit Luis via Skype. Il y a de meilleurs pays, mais il y en a aussi des pires. Nos familles ont pu venir nous rendre visite au cours des 26 dernières années. De notre côté, nous sommes rentrés au Pays Basque l’année dernière, mais nous ne pouvons pas y retourner facilement. Nous sommes tous les deux au milieu de la cinquantaine et nous continuerons à travailler en Belgique jusqu'à notre retraite, parce qu'au Pays Basque, il nous faudrait trouver un emploi et un logement à nouveau. Alors nous sommes définitivement installés ici. Et l'année dernière, notre fils a décidé qu'il emménagerait en Belgique avec sa femme et notre petit-fils. »

Comment s'est passé le retour au Pays Basque l'année dernière ? « C’était beaucoup d’émotion, dit García. D'un côté, nous sommes contents que ce soit possible. De l'autre, nous avons peur qu'ils nous arrêtent, même si nous avons nos papiers. »

« Il y a un avantage à être restés en Belgique pendant toutes ces années, explique Moreno. Nous avons vraiment appris à connaître le pays. Nous avons tout vu ici. En hiver, nous allons manger du gibier dans les Ardennes. En été, nous allons à la mer. »

Contrairement au couple basque, Valtònyc ne peut pas encore rentrer à Majorque – il serait arrêté immédiatement. « Mais même si on me le permettait, je ne voudrais pas y retourner, dit-il. Je n’ai aucune confiance en un pays qui souhaite emprisonner un rappeur. Je ne fais pas non plus confiance à un État qui jette des gens en prison pour avoir organisé un référendum. »

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Cet article a été publié sur VICE UK.