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Avec ceux qui pratiquent la chasteté masculine contrôlée

« Je peux aussi ruiner son orgasme : je le masturbe jusqu’à ce qu’il sente l’orgasme monter mais j’arrête toute stimulation juste avant l’arrivée de celui-ci, ça crée une frustration sexuelle. »

par Frederic Scarbonchi
22 January 2019, 2:28pm

Illustrations : Scott Ramsay Kyle pour VICE

Faire l’amour ne se résume pas au protocolaire va-et-vient entre deux organes reproducteurs. Même dans les relations hétérosexuelles, où la pénétration est présentée comme l’acte principal, le reste portant le nom peu gracieux de « préliminaires », il existe pourtant mille façons de – se – faire plaisir. C’est ainsi, qu’en France et ailleurs, des couples ont choisi d’étoffer leur vie sexuelle en mettant de côté le coït par le biais d’une pratique : la chasteté masculine contrôlée (CMC).

Être épanoui sexuellement sans baiser, est-ce possible ? C’est en tout cas une ambition prônée par Audrey*. Cette femme de 23 ans pratique la chasteté masculine dite contrôlée. Pour résumer, son homme n’a pas à choisir le moment où il jouit, et il n’atteindra pas l’orgasme à chaque rapport. « Sur trois ou quatre fois où on fait l’amour, il ne jouira en moyenne qu’une seule fois », explique-t-elle. Le rapport sexuel, qui se concentre alors sur le plaisir féminin, peut prendre plusieurs tournures pour l’homme en chasteté contrôlée : il peut ne pas être autorisé à utiliser son sexe, ou alors celui-ci peut être mis à l’épreuve sans avoir le droit à l’éjaculation finale. « Mais il y a d’autres subtilités, sourit Audrey. Je peux aussi "ruiner" son orgasme : je le masturbe jusqu’à ce qu’il sente l’orgasme monter mais j’arrête toute stimulation juste avant l’arrivée de celui-ci, ça crée une frustration sexuelle ». Cette frustration sert par exemple à garder son homme attentif au désir sexuel : « La chasteté masculine nous met au même niveau de libido, parce que j’en ai une plus grosse que lui. Le fait qu’ils ne jouissent pas à chaque fois permet de nous maintenir à égalité ».

Un jeu sexuel qui promeut la chasteté, n’est-ce pas antinomique ? « Croire que la chasteté masculine contrôlée revient à être abstinent est une erreur assez classique d’interprétation de la pratique. La CMC permet d’explorer d’autres pratiques sexuelles, d’autres formes de plaisir, et de ne pas réduire le rapport sexuel à la sempiternelle pénétration », insiste Julieta. Avec deux autres femmes, cette dernière - qui utilise un pseudonyme - a créé un site internet : Osez la chasteté masculine contrôlée.

« C’est un aspect de contrôle marrant, et ça me donne la sensation que, sexuellement, il est toujours à cran, donc je peux faire ce que je veux de lui » – Audrey

Elle ne tarit pas d’éloges sur les bénéfices de la CMC. En termes de sexualité, d’abord. « Elle offre une opportunité de vivre des émotions plus fortes, des sensations plus enfouies, d’apprendre à prendre son temps dans un monde où l’on recherche le plaisir facile et immédiat, de recentrer une sexualité phallocentrée vers une sexualité équilibrée et pleine de sentiments authentiques ». Des bénéfices pour la sexualité féminine, également : « Une chose est certaine, avec la pratique de la CMC, l’homme découvre le sexe féminin, devient plus sensible et moins autocentré ».

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Audrey semble partager l’analyse de Julieta la Québécoise : « Le plus gros avantage est le fait de garder une tension sexuelle dans le couple et notamment au niveau de mon partenaire. On a l’impression d’être désirable tout le temps même si on est en pyjama dans son canapé. C’est un aspect de contrôle marrant, et ça me donne la sensation que, sexuellement, il est toujours à cran, donc je peux faire ce que je veux de lui », ajoute-t-elle avec malice. Elle aussi n’apprécie pas qu’on réduise la chasteté à l’abstinence, et nuance donc : « La chasteté, le mot, au final, on s’en fout ! C’est pas ce qui compte ! On n’enlève pas des pensées sexuelles, on les maintient et on en prend le contrôle ».

« Quand je suis en cage de chasteté, je sais qu’il n’y aura pas de pénétration, donc mon plaisir va être de m’occuper d’elle, d’avoir des petites attentions » – Eric

Hors du lit, ces adoratrices de la chasteté ont aussi remarqué un bénéfice. Julieta pointe des « changements » sur le comportement masculin, « voire masculiniste ». « Il y a un aspect très amoureux, on s’occupe l’un de l’autre beaucoup plus », estime Audrey.

Dans le nord de la France, Eric et Florence sont ensemble depuis 40 ans. Ces quinquagénaires « ouverts et curieux » pratiquent, entre autres, la chasteté masculine contrôlée. Ils remarquent ce changement de comportement chez l’homme. « Au bout de quelques jours, il devient très câlin, peut-être parfois trop », claque Florence. « Quand je suis en cage de chasteté, je sais qu’il n’y aura pas de pénétration, donc mon plaisir va être de m’occuper d’elle, d’avoir des petites attentions », souligne de son côté Eric. Audrey abonde : « C’est la première relation où j’ai un homme aussi attentif à mon plaisir… Enfin, j’ai quand même l’impression parfois que c’est plus lié à la personne qu’à la pratique... ».

Pas encore évoquée, la chasteté masculine contrôlée se couple avec l’utilisation d’un sextoy peu banal : la cage de chasteté. Un système d’enfermement du sexe sous clé. Audrey, Julieta, Eric et Florence : tous l’utilisent sur de courtes périodes, de quelques jours à une semaine. Sur la Toile, des challenges fleurissent : Locktober est un défi de passer tout le mois d’octobre sous clé. Certains pratiquants décrètent également le 14 janvier comme journée mondiale de la chasteté. De ce jour, un nouveau mois de chasteté totale est parfois lancé, pour arriver au soir de la Saint-Valentin en apothéose. Des Français se sont même mis à la confection de cages de chasteté, mais la concurrence est rude : des contrefaçons chinoises et asiatiques inondent le marché, à l'instar des smartphones.

Sur le forum Cage et chasteté, que fréquentent Eric et Florence, beaucoup partagent leur quotidien. Certains ont fait le choix d’une chasteté totale, où l’appareil génital masculin n’est plus pris en compte dans la sexualité. Sans juger, le site internet de Julieta promeut autre chose : « Toutes les possibilités sont évoquées sur notre site. Mais nous sommes pour une pratique équilibrée de la chasteté ».

« Il devra l’avoir mérité. Sinon, il retournera quelques heures ou une journée dans un état de chasteté contrôlée » – Audrey

Sur Internet, beaucoup de personnes ont théorisé sur l’usage de celle-ci, à la lumière de leur expérience personnelle. Pour elles, un enfermement total – sans sortie ni stimulation – de plus de quinze jours n’apporte plus d’effets bénéfiques et provoque la lassitude et le dépit du partenaire masculin. Mais tous ne sont pas d’accord et les sons de cloches varient.

Dans le couple d’Audrey, par exemple, le port de la cage de chasteté est de 20 jours par mois. Pourtant, cela ne veut pas dire que son homme ne sortira pas pendant 20 jours. « Au bout de deux ou trois jours – mais ça doit dépendre des personnes – il est déjà très excité. On a donc des pratiques hors de la cage, sans pour autant qu’il soit sûr qu’il pourra jouir. Il devra l’avoir mérité ». Sinon, il retournera quelques heures ou une journée dans un état de chasteté contrôlée.

Si elle en parle avec beaucoup de maîtrise, Audrey a d’abord dû être convaincue : dans son cas, comme dans beaucoup d’autres, c’est l’homme qui a évoqué la chasteté contrôlée. « Cela m’a fait rire et flipper en même temps quand il m’en a parlé. J’associe ça au BDSM, et moi le BDSM, ou la façon dont je l’imaginais, ce n’était pas mon délire ». Bien sûr, la chasteté contrôlée est intimement liée à l’univers de la domination et de la soumission, mais la pratique pourrait avoir tendance à se démocratiser. « Ce n’est pas près d’arriver dans les rayons Leclerc, nuance Eric. Mais c’est vrai que de plus en plus de sites féminins commencent à en parler. Même dans les milieux échangistes, candaulistes et BDSM que nous fréquentons, c’est resté longtemps un sujet tabou. Ça commence à venir… »

Julieta, si elle tient aujourd’hui un blog sur le sujet, a été sensibilisé sur la chasteté masculine contrôlée par son homme. Alors que son couple « vivotait agréablement mais sans étincelles » depuis sept ans, une discussion avec son homme l’alerte. « C’est lui qui m’a avoué qu’il avait été pris dans une forme d’engrenage destructeur, mêlant pornographie sur internet et masturbation frénétique ». Quand il évoque le sujet de la chasteté, Julieta, comme Audrey, tique : « En premier lieu, je ne comprenais absolument pas l’intérêt et je dois même avouer que j’étais à la fois surprise, sceptique et même un peu déconcertée par la proposition. Pourquoi devrais-je enfermer son sexe ? Pourquoi garder les clés ? Et des centaines d’autres questions me venaient à l’esprit ». Mais essayer a été adopté.

Philippe Arlin est sexologue. Sans être convaincu par l’utilisation de la cage de chasteté, il comprend la pratique telle qu’elle est définie par certains de nos interviewés : « Il y a un intérêt : s’obliger de ne pas laisser entrer le pénis dans le rapport sexuel et de se réinventer, voir ça comme un défi », estimant que le grand gagnant sera le clitoris, seul organe dédié uniquement au plaisir. Avant d’ajouter : « Devoir s’obliger à mettre une cage de chasteté pour ne pas utiliser son pénis reste quand même dommage ». Quant aux petites attentions de l’homme qui augmenteraient sous clé… « Si c’est "mettre le pénis en cage" pour aller préparer un thé à sa partenaire, c’est oublier le sexe juste parce qu’il n’y a pas de pénis, ça ne me convient pas ». Quand au port de la cage de chasteté, elle ne lui semble pas préjudiciable sur du court terme, mais s’inquiète des effets à long terme : « Les érections naturelles vont être contraintes par la cage et ça peut être dangereux, en cassant le corps caverneux » estime-t-il, admettant cependant qu’il n’a pas connaissance d’études médicales sur le sujet.

Enfin, le sexologue estime que le Edging – une stimulation forte tout en retardant l’orgasme, souvent utilisé par les partisans de la chasteté masculine contrôlée - peut être bénéfique pendant une relation sexuelle. « Cela a un impact frustrant et intensifiant, qui peut être mené sur quelques jours ». Il alerte tout de même : « Cela doit être bien fait. Il est très à la mode de dire qu’il faut retenir l’éjaculation, mais cela peut provoquer des éjaculations rétrogrades », et ainsi entraîner certaines maladies, comme les infections urinaires.

Quoi qu’il en soit, et en ne traitant que la chasteté masculine contrôlée, et non pas la chasteté totale, dans le cadre d’une pratique consentie – « Si un jour il me dit qu’il ne veut pas la mettre, ou qu’il ne veut plus la mettre, je ne vais pas le forcer ! », nous dit Florence – qui fait des heureux. Dans une sorte de mantra, Julieta conclut : « Une fois le choix de vie commencé, c’est un choix quasi-définitif vers le meilleur ».

*À sa demande, le prénom a été modifié.

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Cet article a été publié sur VICE FR.

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