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Social Media

Confidences d'un twittos adepte du Follow/Unfollow

« Mon but, c’est surtout d’attirer l’attention. Internet, c’est une vitrine… Alors je fais ce que je peux pour apparaître sur le plus d’écrans possible ! »

par Luke O'Neil
19 August 2018, 9:03am

Image : Twitter

Cet article a été initialement publié sur VICE US.

Dans un futur pas si lointain, on pourra trouver dans toute bonne librairie une version mise à jour du Guide Statistique des Maladies Mentales, enrichie d’un addendum sur les névroses de l’ère Twitter. Chaque sous-partie se penchera sur l’un des mille archétypes observés chaque jour : le ghost-likeur, le follower qui ne vous parle que par MP, le mec de 22 ans qui parle comme nos grands-parents, le facho-qui-a-deux-amis-noirs, etc. L’une des sous-catégories la plus odieuse est sans conteste le follower/unfollower compulsif. Joli jeune homme venu de Floride, Ryan Hintze a élevé cette pratique au rang d’art. Si son nom ne vous dit peut-être rien, vous avez sans doute déjà vu ce torse huilé quelque part…

Ancien footballeur à l’Université de Floride du Sud (USF), Hintze a aujourd’hui 23 ans et travaille comme mannequin. Comme l’indique sa bio Twitter, il se porte bien avec son mètre 80 et ses 104 petits kilos, ses bientôt dix ans d’expérience dans le marketing et son tas de comptes et profils sur tous les plateformes possibles. Mais sa priorité ultime, c’est qu’on le suive en retour. Tout ce qu'il veut, c'est un follow back.

Avec les 106 000 abonnés qu’il a atteints en 2016 sur le défunt compte @amazingvines, Hintze s’est vu baptiser « Mec le plus intéressant d’USF » sur le blog Daily Stampede. « Suivez-le sur son compte perso. Il a déjà 7 000 followers », pouvait-on lire dans l’article. Aujourd’hui, le chiffre avoisine les 205 000 abonnés.

@ryanhintze, écoute mon pote, t’as 23 ans, t’es énorme et sec et t’as déjà 206k abonnés. Arrête de me follow et de m’unfollow toutes les trois minutes, ça marchera pas avec moi. T’as pas autre chose à foutre ?

Voilà ce qu’on a tweeté hier, suite au 50e unfollow de l’énergumène. Jeune, bien foutu et riche de 250k followers, ça doit lui faire une belle jambe. Mais quelques amis et abonnés ont vu le tweet et nous ont affirmé avoir eu le même problème avec ce fameux Ryan. Ce type semble avoir un vrai problème, alors on l’a appelé pour discuter un peu.

Parlez-nous de vous. Quel est votre but dans la vie ?
Avant toute chose, je tiens à vous présenter mes excuses. C’est vrai que je vous ai follow un petit millier de fois depuis l’année dernière et j’en suis désolé. Pour la faire courte, j’ai grandi à Bradenton en Floride. J’ai toujours été très sportif, je jouais au foot US à la fac. J’ai monté ma propre boîte à 14 ans. Vente en ligne, graphic design, community management, photographie avec des drones, je sais à peu près tout faire. J’ai commencé sur Twitter avec des comptes parodiques, et c’est là que j’ai compris qu’il y avait moyen d’accumuler pas mal d’abonnés. Mon record, c’est 500k. En 2013 j’ai totalisé un truc comme 2 millions de followers sur 30 profils réunis, alors j’ai publié des liens vers mon site avec des pubs intégrées. J’ai monétisé, quoi. Je faisais des tops du genre « 10 abdos-fessiers parfaits pour éliminer les excès des fêtes de fin d’année ». J’ai fait du clic très vite, grâce à une méthode simple : chaque partie du top 10 était une page en soi.

J’ai pris conscience de mon talent pour fidéliser un public type, alors j’ai voulu faire pareil avec ma propre marque. Je publiais des photos de moi accompagnées de punchlines. Grâce au mannequinat j’avais déjà du contenu tout prêt !

« La chance sourit aux audacieux. »
– Virgile

Vous faites des vlogs maintenant…
Oui, c’est un peu un mélange de tutos fitness et de vlogs plus basiques. J'ai filmé mes journées. J'en suis à l'épisode 7 là. Il y en a encore 13 en salle de montage. Je dois faire 300 vues par vidéo, pas plus. Je ne fais aucune promotion. Je ne publie pas les vidéos sur mon Insta, c’est un truc de bouffon ça. L’idée, c’est de les laisser suivre leur rythme de croissance naturel. S’il y en a une qui fonctionne, les gens vont devenir de plus en plus curieux, et voilà. Les vues je m’en fous un peu pour l’instant, l’essentiel pour moi c’est d’avoir du contenu à partager.

Les yeux dans les yeux : gérez-vous votre Twitter tout seul, comme vous me l’avez affirmé en DM ?
Je m’aide de quelques outils. Gratuits, les outils ! Le Browser Google Chrome par exemple. Je ne paye personne pour faire le boulot à ma place. J’ai un compte certifié, alors j’ai certains privilèges. J’ai le droit de follow et d’unfollow en illimité, déjà. Pour les comptes normaux, c’est maximum 1 000 abonnements par jour, sinon on nous soupçonne d’être un robot et on risque de se faire virer.

Certaines de mes extensions Chrome s’occupent de suivre des comptes sans que je n’aie rien à faire. Je préfère m’abonner aux comptes certifiés directs, comme ça, je me crée un réseau certifié à 75 %. C’est plus classe de n’avoir que des followers certifiés ou presque. Je dois en avoir déjà 7 ou 8 000. Les frères Paul, Jake et Logan, par exemple !

Et vous venez de rencontrer le premier profil certifié qui ne vous suit PAS.
Haha. Bien vu.

Votre petit jeu de follow/unfollow, ça en fait chier plus d’un. Vous vous en foutez ?
En vrai, oui. Ils peuvent bien me bloquer, je comprendrai le message. Par contre s’ils commencent à se plaindre sans me bloquer, j’estime qu’ils cherchent juste la merde. Je m’en fous de ce que pensent les autres. Mon but, c’est surtout d’attirer l’attention. Internet, c’est une vitrine. Le plus de gens ont accès à mon contenu, le plus d’abonnés et d’abonnements je gagne chaque jour, le mieux c’est.

C’est formidable, mais quel intérêt ça peut avoir ?
Trouver mon public. Le fidéliser. Monétiser c’est très bien mais j’en suis déjà loin. Là, je suis en train de bâtir une marque. J’ignore encore à quoi elle ressemblera, mais j’approfondis de nouvelles compétences un peu plus chaque jour, et ça finira bien par me servir.

Vous parliez des frères Paul. Ce sont des modèles pour vous ?
Difficile à dire. J’aimerais bien faire des vidéos un peu plus spécialisées en high-tech, avec genre des vlogs critiques sur les nouveaux appareils. C’est ça ma vraie passion. Donc plutôt un dérivé des vidéos des frères Paul. Un truc moins débile…

« On ne devient pas millionnaire avec une morale de smicard. »
– Stephen C. Hogan

Vous n’avez pas des soucis avec le côté éthique de votre usage des réseaux sociaux ?
Pour tout vous dire, je n'utilise pas vraiment les réseaux sociaux. Je partage du contenu, c’est tout. Je devrais peut-être m’en servir d’une autre manière, genre comme tout le monde : compter mes proches un par un, me mettre en PLS dès que quelqu’un me supprime ou m’unfollow, tout ça… Mes abonnements en masse peuvent paraître douteux d’un point de vue moral, mais je fais juste de mon mieux pour monopoliser le plus d’écrans possible ! Vous l’avez pris à titre personnel, il ne fallait pas. N’oubliez pas que j’ai 230k abonnés de plus qu’en 2015…

VICE vous aurait bloqué, d’après vous.
Oui, je les ai trop follow et unfollow je crois. Les journalistes et les écrivains, ce sont les plus susceptibles. Chez Buzzfeed, chez GQ, par exemple. Quand on tape mon nom sur Twitter on tombe sur tous ces tweets qui me disent d’arrêter. Moi je tourne ça à la plaisanterie, je réponds l’air de rien « Je veux juste savoir comment ça va aujourd’hui ! », mais en fait ils ont les nerfs ! Je me sens très détaché par rapport à Twitter, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Les gens prennent ça trop à cœur, ça me fait rire.


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