Culture

Que signifie « musique du futur » selon les artistes du schiev festival ?

« C’est comme si on ne voulait pas admettre que la musique d’aujourd’hui sera celle d’hier dans trois minutes. »

par Rémi Calmont
13 November 2019, 3:52pm

Depuis trois ans, le schiev Festival célèbre chaque année la pop avant-garde locale et internationale. L’identité musicale du festival étant aussi éclectique que difficile à définir, elle est souvent qualifiée de « musique du futur ».

À première vue, si je pense « musique du futur », j’imagine des humanoïdes au look rétro futuriste cheap, type Kraftwerk ou Daft Punk, jouer des sons expérimentaux sur des ordis gigantesques ou avec des rayons lasers - coucou Jean-Michel Jarre. Mais concrètement, ça veut dire quoi « musique du futur » ?

Faut croire que le sujet fascine, puisqu’une simple recherche Google m’envoie vers de nombreux articles sur la musique et les instruments et technologies à venir. Mais si l’on se penche juste sur la scène musicale née à l’aube des années 2010 et popularisée sur Soundcloud, on tombe sur « pop avant gardiste », « deconstructed club », « experimental dance music », etc. Tant de terminologies utilisées pour décrire une niche de la musique actuelle qui tend à être convoitée par le mainstream. On parle ici d’une multitude de tracks à sonorités hybrides empruntées à divers genres et sous-genres, qu’ils soient issus de sons traditionnels, de délires post-apocalyptiques ou encore de références à un passé pas si lointain.

À l’occasion de la prochaine édition du schiev qui aura lieu les 15, 16 et 17 Novembre au Beursschouwburg, on a demandé à certain·es artistes du line-up ce qu’iels pensent de ce terme fourre-tout et du futur de la musique en général.

Aponogeton (BE)

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Photo : Catherine Lemblé

VICE: Salut ! Tu penses à quoi si je te dis « musique du futur » ?
Aponogeton : Je pense d'abord à l'avant-garde ; une musique qui ne ressemble à rien de ce qu’on connaît à l'heure actuelle. Une musique qui repense radicalement les possibilités de ce qu'elle peut être et de la manière dont elle est faite. Bien que dans le cas du schiev, je pense qu'il s'agit beaucoup plus de mettre en valeur des tendances qui sont appelées à devenir plus répandues ; soit des tendances qui sont encore dans un créneau à l'heure actuelle mais qui sont de plus en plus normalisées.

« L'art est toujours ancré dans un contexte social, donc la musique du futur devrait refléter la société du futur. »

C’est comme ça que tu décrirais ta musique ?
Je ne me suis jamais considéré comme un avant-gardiste, mais je pense que ma musique montre bien certaines de ces tendances ; un mépris des frontières entre les genres. Beaucoup d'artistes de ma génération - et je le prédis encore plus à l'avenir - s'inspirent de ce qu'iels aiment et font des combinaisons improbables, sans trop se soucier des règles établies dans chaque genre. Bien sûr, en grande partie grâce à Internet, la musique est devenue de moins en moins isolée dans les scènes de genres, ce qui rend possible de nombreuses pollinisations croisées.

Penses-tu que cette déconstruction des normes musicales ait un lien avec la déconstruction des codes sociaux au niveau identitaire, sexuel ou ethnique par exemple ?
L'art est toujours ancré dans un contexte social, donc la musique du futur devrait refléter la société du futur. Au fur et à mesure que l'interdépendance s'accroît, les inégalités historiques non résolues ne peuvent continuer à ne pas être reconnues. Il est donc naturel qu'un grand nombre de ces artistes choisissent d'interroger explicitement ces codes et de travailler activement à rendre l'industrie de la musique plus inclusive, car il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

La science-fiction fait-elle aussi partie de tes sources d’inspi ?
Oui, je me suis beaucoup inspiré de la science-fiction dans le passé et elle continue de me fasciner. Il y a quelques années, j'essayais de faire de la musique que l'on pourrait qualifier de « science-fiction musicale ». C'était surtout rétro-futuriste, inspiré par des visions d'avenir qui sont aujourd'hui dépassées.

Tu penses que ta musique restera pertinente dans le futur ?
Je me demande si on écoutera ma musique dans le futur ; je trouve ça difficile à prédire. On dit souvent qu’on crée des choses dont on se souviendra quand on ne sera plus là. Pour tromper la mort d'une certaine façon. Si plus personne n'écoute ma musique, c'est comme si elle n'existait plus. Je veux qu’elle ait une valeur durable.

Comment imagines-tu l’industrie musicale dans vingt ans ?
Dans le futur de l’industrie musicale, la technologie continuera de changer la façon dont la musique est produite et consommée, mais il y aura toujours une place et une appréciation pour les méthodes traditionnelles. Les technologies immersives comme la réalité virtuelle ou la réalité augmentée joueront sûrement un rôle important pour faire de la musique une expérience multisensorielle unique.

Crystallmess (FR)

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Photo : Gaëlle Antsoni Koumou

VICE : Hey Christelle. Ton son est souvent qualifié de musique du futur. Tu penses quoi de cette appellation ?
Crystallmess : Je n’ai pas la prétention de produire de la musique du futur mais j’essaye toujours de tendre vers l’imaginaire d’après. Quand je produis, j’imagine la suite. La multiplicité des perspectives et des narrations ajoutent quelque chose au progressisme de la musique. Ça ne veut pas forcément dire que c’est la seule façon d’appréhender le futur de la musique, mais ça joue grandement.

Concrètement, tu t’inspires de quoi ?
Pour m’inspirer, je puise mon imagination dans la science-fiction. Bien sûr Octavia E. Butler mais aussi Nora K. Jimisin et sa trilogie Broken Earth m’influencent dans mon travail. Les sciences aussi jouent un rôle dans ma musique. En ce moment je m’intéresse au travail de Laura Boykin qui utilise le séquençage de l’ADN pour empêcher les maladies de se développer dans les cultures en Afrique.

Tu te demandes parfois si on écoutera ta musique quand tu n’en feras plus ?
J’avoue penser à l’impact que ma musique aura dans le futur, et j’espère qu’il en restera quelque chose…

« Je pense que très peu de Djs pourront se passer du format live audiovisuel qui a complètement pris d’assaut les clubs. »

Comment imagines-tu l’industrie musicale du futur ?
Je pense que très peu de Djs pourront se passer du format live audiovisuel qui a complètement pris d’assaut les festivals, et même les clubs. Je pense que c’est déjà un tout petit peu le cas pour les producteur·ices. Mais j’ai beaucoup de mal à faire des pronostics concernant la consommation de la musique.

Loto Retina (FR)

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Photo : Greg Clément

VICE : Salut Loto. Pour toi, que signifie l’appellation « musique du futur » ?
Loto Retina : Si je me penche sur le terme, je trouve ça curieux de qualifier ma musique ainsi. C’est comme si on ne voulait pas admettre que la musique d’aujourd’hui sera celle d’hier dans trois minutes. Je pense que ce terme de manière globale fait référence à la science fiction, à la robotique, à l’intelligence artificielle, à la conquête spatiale, à la biotechnologie, au mutant, à l’apocalypse… C’est évidemment lié à ces sonorités, dans lesquelles les textures, les vitesses et silences sont très travaillés.

Le terme « musique du futur » me fait souvent penser au sound design d’un trailer de film à gros budget - parfois de mauvais goût -, mais cette musique est surtout identifiable par son hybridation et sa déconstruction des genres musicaux comme la grime, l’IDM, la pop, la jungle, l’ambient, l’avant garde, etc.

« Je ne puise pas mon inspiration dans la science-fiction, ni dans le futur ou dans les sciences, mais plutôt dans la téléportation.»

Et tu te reconnais dans tout ça ?
Personnellement, je produis une musique plutôt joyeuse et optimiste à l’inverse de beaucoup de musiques dites « du futur » qui sont souvent dystopiques, qui me rappellent la destruction du monde par les sentinelles de Matrix.

Justement, les films de science-fiction influencent-ils ta musique ?
Je ne puise pas mon inspiration dans la science-fiction, ni dans le futur ou dans les sciences, mais plutôt dans la téléportation.

« Il faut que j’enregistre plus de musique sur des supports physiques pour combattre son obsolescence. »

Tu penses que ta musique pourra se téléporter dans le futur ?
Je ne pense pas à l’impact que ma musique aura dans quelques années et je ne sais pas si on l’écoutera dans le futur. J’espère qu’on pourra au moins la trouver sur le net, dans le cas ou une partie des données stockées s’efface, il faut que j’enregistre plus de musique sur des supports physiques pour combattre son obsolescence.

Comment vois-tu l’industrie musicale dans disons vingt ans ?
J’imagine des systèmes de diffusion très performants pour une réelle immersion ; pouvoir se balader dans le spectre sonore ; marcher d’une fréquence à une autre. Je pense que l’on continuera à écouter de la musique sur des plateformes comme Spotify avec des algorithmes de plus en plus précis pour des playlists très personnalisées.

Rkss (UK)

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VICE : Hey Robin, décrirais-tu ta musique comme celle du futur ?
Rkss : Si je me réfère au texte de présentation du schiev, alors en effet je pense que ma musique colle pas mal avec l’idée de musique pop avant-garde. J’essaye de comprendre les conventions du genre et de réagir aux parties que je trouve insatisfaisantes ou erronées.

Casser les codes musicaux en somme. Penses-tu que cet état d’esprit ait un lien avec la déconstruction des codes sociaux (identitaires, sexuels, etc.) ?
Je trouve que beaucoup de voix ont été effacées par un certain nombre de processus dans les canons de la musique, et il est extrêmement urgent de révéler ces voix et leur redonner leur place.

« Je ne pense pas vraiment à l’impact que ma musique aura dans le futur ; j’essaye juste d’être dans le présent le plus possible avec mon travail. »

Ta musique est-elle influencée par la science-fiction ?
Peut-être qu’écouter la série de livre Xenogenesis d’Octavia E.Butler lue par Aldrich Barrett m’a aidé à comprendre que l’aliénation que je ressens à travers le genre binaire est rationnelle, tout comme Isaac Asimov qui, lors de mon adolescence, a pu éclairer ma vision du monde actuel.

Quand tu produis de la musique, est-ce que tu te poses la question de savoir si on l’écoutera dans le futur ou si elle sera devenue ringarde ?
Je ne pense pas vraiment à l’impact que ma musique aura dans le futur ; j’essaye juste d’être dans le présent le plus possible avec mon travail. Quand je regarde en arrière, les œuvres qui me frappent ne recherchent pas l'intemporalité, mais cherchent plutôt à nous connecter à un sentiment spécifique de l'époque.

Comment imagines-tu l’industrie musicale dans le futur ?
Quand j’imagine l’industrie musicale dans vingt ans, je pense qu’elle ne fera qu'empirer à mesure que notre société deviendra plus inégale et que le capitalisme prétendra se détacher de tout sens de la réalité matérielle ou des travailleurs. On a déjà atteint le point où les seules personnes qui peuvent exister dans l'industrie sont celles qui ont hérité d’une richesse ou celles qui ont un travail de jour, qui paie suffisamment et leur donne assez de temps pour faire de la musique à côté. On a besoin d'une pause dans le système économique dans lequel on se trouve actuellement.

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