Publicité
Drogue

Pourquoi interdire les drogues dans les clubs et festivals belges ne fonctionne pas

La tolérance zéro et les contrôles à l'entrée des clubs ont tendance à avoir l’effet inverse : les drogues sont prises avant, ce qui conduit à des situations dangereuses.

par Brecht Neven
08 August 2019, 11:04am

« Zero drug tolerance ». Vous avez sans doute déjà pu lire cette info en dessous de la description d’events techno sur Facebook. Pourtant, la tolérance zéro a à nouveau prouvé son efficacité cet été à Tomorrowland. Un festivalier de 27 ans est décédé le premier week-end, vraisemblablement à cause d'une overdose. L'année précédente, deux femmes sont elles aussi décédées peu après Tomorrowland. Les recherches ont montré que leur mort était le résultat d'une absorption excessive d'eau, appelé intoxication hydrique, survenu après la prise d’xtc.

« Avec la police, nous croyons vraiment en la tolérance zéro. Si vous êtes attrapé avec de la drogue, on vous retire votre bracelet de festival et vous êtes mis dehors, » a déclaré cette année à VRT NWS la porte-parole de Tomorrowland, Debby Wilmsen. À noter que la politique du festival en matière de drogue est restée inchangée au cours du deuxième week-end du festival, même après le drame.

Quand un employé du Kompass âgé de 31 ans est mort d'une « dose particulièrement élevée de MDMA » en janvier dernier, bien que la famille de la victime l'ait ensuite contesté, le maire Mathias De Clercq avait décidé que le club devrait fermer ses portes pendant quatre mois. Deux semaines plus tard, le Conseil d'État a infirmé cette décision et autorisé la réouverture du club gantois, notamment parce que le Conseil avait déclaré que le Kompass « avait toujours tout mis en oeuvre pour empêcher la drogue d'entrer ».

Ces décès auraient-ils pu être évités ? Existe-t-il des alternatives à la tolérance zéro ?

Zéro dégâts VS Zéro tolérance

Jusqu'en 2017, le Belgian Early Warning System on Drugs ainsi que le VAD, étaient présents à Tomorrowland. « Je remarque qu’il n’y a pas eu de décès sur le site au cours de cette période. L'année dernière, j'ai souligné à plusieurs reprises qu'il fallait que quelque chose change, ce qui, malheureusement, ne s'est jamais produit, » déclare Peter Blanckaert, responsable du Belgian Early Warning System, le service belge de prévention et de recherche des drogues associé à l'institut belge de la santé.

« C’est l’absence d'informations ciblées à l'intention des festivaliers, informations que l'organisation retient délibérément afin de ne pas se discréditer auprès de l'opinion publique »

Tom Evenepoel du VAD nuance : « Tomorrowland est un festival tellement grand qu'il a choisi de s’occuper lui-même de sa prévention. » Cette année, les bannières noires sur les scènes et le camping avaient pour message : « Dear friend, it's not safe to take drugs. Take care of yourself and each other. » Reste à savoir si cela n’aurait pas l’effet inverse sur les festivaliers, et tout spécialement les festivaliers étrangers.

Dans les années 1980, la MDMA, composante active des pilules, est devenue populaire dans les raves, et est aujourd’hui presque indissociable de la culture house et de la musique électronique. Cela fait des années que les pilules d’XTC qui circulent sont très fortement dosées. « Il n’est donc pas surprenant que des accidents se produisent. Les étrangers qui ne sont pas bien informés prennent des pilules entières, voire plusieurs à la suite, ce qui peut s’avérer dangereux », dit Blanckaert. Les pilules contiennent aujourd'hui parfois jusqu'à plus de 250 mg de MDMA, ce qui représente bien plus qu'une dose normale, comprise entre 100 et 150 mg. Commencez donc toujours par un quart ou un demi (utilisez notre coupe-pilule) et hydratez-vous suffisamment, mais pas trop non plus. Mais comme l’appuie Blanckaert, le problème, ce n’est pas la drogue en soi : « C’est l’absence d'informations ciblées à l'intention des festivaliers, informations que l'organisation retient délibérément afin de ne pas se discréditer auprès de l'opinion publique », déclare violemment Blanckaert.

Ces décès auraient pu être évités. Ce n’est pas en faisant de la consommation de drogues un tabou que l’on découragera les consommateurs. La répression les empêche simplement de consommer en public, alors que la grande majorité des utilisateurs aiment plutôt en prendre au camping du festival ou dans une chambre d'hôtel, loin de toute surveillance, mais avec toutes les conséquences. « Nous somme d’avis que tout devrait être placé dans le bon contexte et abordé d’un point de vue santé. La prévention, c’est beaucoup plus que de la simple dissuasion. Notre vision de la vie nocturne est celle du zéro préjudice au lieu de zéro tolérance. Safe ‘n Sound, l’organisme avec lequel nous sommes présents dans de nombreux festivals, s’inscrit dans cette vision », explique Evenepoel.

En adoptant une certaine prudence, vous pouvez déjà minimiser les risques. Les organisateurs et les politique ont également une responsabilité à cet égard. D’après Evenepoel, ce qui viendra toujours déterminer les dangers d’une consommation de drogue, ce sont les substances que vous prenez, vos caractéristiques personnelles (poids et sexe), votre état de santé, mais aussi le cadre dans lequel vous vous trouvez.

La politique n'aime pas les tests de pilule

Désigner comme seuls responsables les organisateurs est cependant trop facile. Ils font souvent tout ce qui est en leur pouvoir pour créer l'environnement le plus sécurisé possible et collaborent étroitement avec les autorités de la ville en cas de problème. « À Bruxelles, les consommateurs peuvent faire tester gratuitement la pureté de leurs drogues récréatives chez Modus Vivendi », déclare Blanckaert.

Mais, typique de notre pays, le test de pilules se trouve dans une zone légale grise, et il y a un désaccord entre les régions. « Modus Vivendi agit sous le couvert de la recherche scientifique. Mais pour une extension en Flandre, il n'y avait apparemment "aucun soutien" comme ils disent, explique Blanckaert. Le ministre compétent à l'époque, Jo Vandeurzen, s'était fermement opposé à l'extension du projet à la Flandre. »

Chez nos voisins du Nord, il existe aussi un réseau d'environ 30 centres de test de pilule, faisant officiellement partie de la politique en matière de drogue et approuvé par le Parlement. Au Portugal, une étude à grande échelle où les utilisateurs pouvaient faire tester leurs drogues sur le Boom Festival, a quant à elle donné des résultats très positifs. Dans 94% des cas où le test a donné un résultat « inattendu », les festivaliers ont indiqué qu'ils ne prendraient pas ces pilules ou poudres. Les chercheurs ont conclu que le test de pilule était très efficace pour mieux encadrer et contrôler l'utilisation de drogues lors d'événements.

Dans un rapport de 2007, le VAD affirme que les objectifs de la Justice et de la Santé publique sont contradictoires. Quelle est la vision du VAD aujourd'hui ? Evenepoel est d'accord avec l'idée de proposer également des tests de drogues en Flandre, bien qu'il ne le dise pas ouvertement : « Le but n’est pas de donner l’impression aux jeunes de 14 ans que leur pilule est inoffensive. En même temps, cette politique du contrôle et de la répression ne fait rien avancer du tout. Les gens devraient avoir accès à ces tests, mais sous certaines conditions. »

Avertir les utilisateurs inexpérimentés lorsqu'ils sont sur le point de prendre des drogues puissantes ou coupées pourrait éviter beaucoup de problèmes.

Esperanzah! est le seul festival belge où les festivaliers ont pu faire tester leurs pilules par Modus Vivendi cet été. Les données de l'année dernière montrent que les visiteurs du point de test sur le pré du festival avaient un profil très différent de celui des visiteurs du centre de test de Bruxelles. La majorité d'entre eux étaient des femmes, utilisaient des drogues pour la première fois et les achetaient au festival même. Les visiteurs du centre de Bruxelles sont principalement des hommes, un peu plus âgés et plus expérimentés en matière de drogue. Avertir les jeunes utilisateurs inexpérimentés lorsqu'ils sont sur le point de prendre des drogues puissantes ou coupées peut éviter beaucoup de problèmes. Comme les évènements de Tomorrowland ont pu le démontrer, les festivaliers ne sont pas refroidis par une tolérance zéro. Donner l’impression que vous maîtrisez la situation avec uniquement une politique de dissuasion est non seulement naïf, mais qui plus est dangereux.

Le catch-22 de la répression

Alors qu’ils ont été mis en place pour réduire la consommation de drogue des usagers, la multiplication des contrôles à l'entrée des clubs a tendance à avoir l’effet inverse : les fêtards prennent leurs drogues avant d'entrer, ce qui conduit à des situations dangereuses. « C’est une conséquence logique, personne n’a envie de gaspiller. Toutefois, il est fortement déconseillé de consommer de grandes quantités en une seule fois », explique Blanckaert. Une récente enquête du VAD montre qu'un tiers des gens interrogés font parfois rentrer des drogues illégales en club ou en festival. Ils n’ont pas peur des contrôles, seule la présence de chiens entraînés suffit parfois à les faire reculer.

En 2017, une nouvelle loi est passée, interdisant des catégories entières de nouvelles drogues, dites drogues de synthèse. Problème résolu ? Pas vraiment, le 2-CB, le 4-FA et le 6-APB ne sont que quelques-unes des drogues de synthèse qui ont la côte depuis quelques années. Blanckaert, qui a rédigé cette loi, comprend très bien que la guerre contre la drogue est un combat sans fin : « À peine ce type de loi passé que les fabricants recherchent déjà de nouvelles dérivées qui pourraient s’avérer encore plus dangereuses », dit-il.

« En poursuivant la répression actuelle, nous n'allons rien résoudre. »

La politique en matière de cannabis s'assouplit au niveau mondial et la décriminalisation des drogues illicites au Portugal, qui a connu la plus grande épidémie d'héroïne en Europe il y a 20 ans, donne des résultats positifs. Il y a peu, les CBD shops évoluaient encore dans une zone grise et récemment, le CDB est tombé sous le même taux d’accise que le tabac. Il semblerait que certains membres du gouvernement belge sont en train de comprendre que la réglementation a également des impacts positifs sur les finances publique. Cependant, la Belgique ne serait pas la Belgique si tout ne se passait pas à dos d’escargot. Le prochain gouvernement apporte-t-il des solutions ? « Nous devons sérieusement envisager de décriminaliser ou même de réglementer des substances qui se sont avérées peu nocives. En poursuivant la répression actuelle, nous n'allons rien résoudre » conclut Blanckaert.

Ne ratez plus jamais rien : inscrivez-vous à notre newsletter hebdomadaire et suivez VICE Belgique sur Instagram.