Les drogues psychédéliques peuvent-elles changer vos opinions politiques ?

Une nouvelle étude explore l’influence des drogues psychédéliques sur l’ouverture à l’expérience, la conscience de soi et la sensibilité politique.

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juin 19 2018, 8:04am

Une étude récente publiée dans le Journal of Psychoative Drugs met en évidence la relation entre les drogues psychédéliques, la personnalité et la sensibilité politique. Elle montre que l’usage de cette classe de psychotropes est associée à une certaine défiance contre l’autorité et à des convictions libérales en matière sociale.

Ce n’est pas vraiment une surprise : Timothy Leary – le psychologue de Harvard connu pour ses recherches pionnières sur le LSD et la psilocybine, ainsi que pour son expression « Turn on, tune in, and drop out » (que l’on pourrait traduire par « Éveillez-vous, connectez-vous, prenez de la distance ») – était persuadé que ces drogues permettaient de s’arracher à l’ici et au maintenant, engendrant une forme de lucidité provisoire qui encourage les individus à remettre en cause toutes les règles et les formes d’autorité auxquelles ils sont soumis au quotidien. Leary disait également que « pour penser par soi-même, il faut remettre en question l’autorité », et que l’usage régulier de drogues psychédéliques disposait à adopter des positions plus progressistes (au sens large) à cause de leurs effets même : dissolution de l’ego, connexion avec la nature.

Lisa Evans, l’une des auteurs de l’étude menée à l’Imperial College London, explique que traditionnellement, les psychologues estiment que la personnalité de l’individu acquiert stabilité et permanence une fois atteint l’âge adulte. « Pourtant, plusieurs études menées au cours de la dernière décennie ont montré qu’une seule expérience psychédélique était capable d’exagérer brutalement “l’ouverture à l’expérience”, l’un des 5 traits centraux du modèle Big Five, très utilisé en psychologie.

Pour mener leur propre enquête, Evans et ses collègues ont collecté des réponses à un questionnaire en ligne rempli par près de 900 personnes. Le questionnaire interrogeait les sujets sur leur expérience des psychotropes et autres drogues, avant d’évaluer les caractéristiques de leur personnalité, leur relation à la nature et leur orientation politique.

Les données récoltées à cette occasion montrent une relation de causalité entre l’expérience psychédélique et les changements de personnalité, ainsi que les changements « d’orientation » plus larges dans l’existence. Selon Evans, les drogues psychédéliques pourraient aider certains sujets à surmonter un traumatisme ou à prendre de grandes décision dans leur vie. Elle et ses collègues, Matthew Nour et Robin Carhart-Harris, ont également découvert une corrélation entre l’usage des drogues psychédéliques et une personnalité plus ouverte au changement. Il faut prendre ces résultats avec précaution dans la mesure où il s’agit là d’une étude isolée basée sur un unique questionnaire. Malgré tout, elle ouvre des perspectives de recherche passionnantes.

« Les sujets ont expliqué que les états de transe mystique leur permettent de faire l’expérience d’une sensation d’unité et de symbiose avec leurs pairs et le monde qui les entoure. »

Lorsque la personnalité devient plus « malléable » après une expérience psychédélique, on attribue souvent ce phénomène à une « expérience mystique » définie par un sentiment « d’unité interne et externe, de transcendance de l’espace et le temps, d’ineffabilité et de paradoxalité, un sens du sacré accompagné d’une intuition de la nature de la réalité, expliquent les chercheurs. Cette expérience est perçue par l’individu comme éminemment positive, et conduit parfois certaines personnes à introduire des changements bénéfiquesdans leur vie. Certains se débarrassent d’une addiction à la cigarette, et gèrent mieux la dépression et l’anxiété.

Les sujets ont également expliqué que les états de transe mystique leur procuraient une sensation d’unité et de symbiose avec leurs pairs et le monde qui les entoure. « Dans cet état, le sens de soi qui imprègne les états de conscience et de vigilance normaux est fortement réduit, jusqu’à disparaître complètement », explique Matthew Nour à Motherboard.

Cet état, ajoute-t-il, est nommé dissolution de l’ego. « Nous avons découvert que les personnes qui avaient rapporté les expériences de dissolution de l’égo les plus puissantes montraient également le plus haut niveau d’ouverture à l’expérience, des rapports étroits à la nature ainsi de hauts niveaux d’adhésion à des opinions progressistes. C’est important parce que cela montre qu’il y a un véritable lien entre la disposition à prendre des drogues psychédéliques et la personnalité. »

Le chercheur précise que cette corrélation n’implique pas nécessairement une relation de causalité. « Notre étude est uniquement corrélative ; elle ne fournit pas la preuve d’un lien de causalité entre usage de drogues psychédéliques et opinions politiques », explique-t-il. « Elle suggère seulement que des opinions libérales en matière sociale peuvent prédisposer les individus à essayer certaines drogues. Le groupe de personnes concernées s’est donc sélectionné tout seul. »

« Malgré tout, l’expérience de dissolution de l’égo semble être le moteur de changements importants dans la vie des personnes », ajoute Evans.

Les résultats de l’étude sont en adéquation avec d’autres recherches dans ce domaine, comme celle qui a examiné les effets du LSD sur le langage l’été dernier : les trips peuvent provoquer « une cascade d’associations mentales permettant d’améliorer l’accès à des concepts enfouis dans la mémoire ». En d’autres termes, il est possible que les drogues psychédéliques encouragent la personne à sortir de ses schémas mentaux habituels, à avoir recours à de nouvelles façon de penser, et potentiellement à des « métaphores cognitives » sous-tendant certaines opinions politiques.

« Je pense que les drogues psychédéliques abattent les barrières mentales. Elles nous donnent l’occasion de prendre conscience des murs mentaux et physiques que nous élevons tout autour de nous et de nos communautés. » Ces substances aident les gens à suivre de nouvelles idées, elles servent de catalyseur au changement et au développement de soi. « Évidemment, ces tendances ne sont guère compatibles avec une attitude conservatrice, qui consiste à s’entourer de traditions et de personnes familières », conclue Evans.

Cet article a été initialement publié sur Motherboard

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