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Culture

La photo qui a lancé la lutte pour les droits des Noir·es américain·es

Cette photo a été prise en 1963. Elle a choqué les États-Unis et est devenue le symbole qui a lancé le "mouvement des droits civiques" dans le pays.

par Charlie LeDuff
11 February 2020, 11:00am

Photo de Bill Hudson/AP

Sans cette photo d'un policier la mâchoire serrée, tenant la laisse de son berger allemand qui se jette sur le ventre d'un adolescent noir, il n'y aurait probablement pas eu de mouvement des droits civiques aux États-Unis, pas de loi sur le droit de vote, ou quelque sorte d'égalité des droits que ce soit. Du moins, il aurait fallu trouver un autre symbole.

L'image de ce flic, de ce chien et de ce garçon — prise à Birmingham (Alabama) en 1963 a mis sur le devant de la scène la question de l'apartheid aux États-Unis.

Sans ce symbole, pas de marche deux ans plus tard depuis la ville de Selma jusqu'à celle de Montgomery. C'est ce qu'on appelle le « Bloody Sunday » américain.

Début 1963, Martin Luther King Jr. et le mouvement qu'il dirigeait étaient embourbés. Iels avaient certes quelques victoires à faire valoir en Alabama, avec l'histoire de Rosa Parks qui avait inspiré le boycott du bus de Montgomery huit ans auparavant. Mais iels avaient besoin de quelque chose. Alors, la Southern Christian Leadership Conference dont Martin Luther King était président a envoyé 3 000 écolier·es noir·es dans les rues pour manifester contre la ségrégation et ses conséquences.

En réponse, le commissaire de Birmingham Eugene "Bull" Connor a lâché les chiens de la police, les lances à incendie. Il a ordonné l'arrestation massive des jeunes. Le photographe d'Associated Press Bill Hudson était là avec son appareil photo.

Cette photographie de l'enfant attaqué par un chien hargneux a fait la Une de presque tous les journaux d'Amérique (pas ceux de Birmingham). Le président John F. Kennedy a déclaré qu'elle le rendait malade.

À partir de là, les moments historiques se sont enchaînés. La déségrégation de Birmingham. L'attaque à la bombe de l'Église baptiste de Birmingham par le KKK qui a tué quatre jeunes filles. Le Civil Rights Act. Selma. Le Voting Rights Act. L'assassinat de Martin Luther King.

Pendant des années, l'homme sur la photo — la scène est aussi immortalisée par une statue en bronze dans un parc du centre de Birmingham — est resté quasi-anonyme. Le jeune homme de quinze ans, Walter Gadsden, a été contacté une trentaine d'années plus tard par Diane McWhorter, une historienne qui a gagné le prix Pulitzer. Leur conversation fut brève. Il a dit qu'il ne voulait pas « être impliqué » et a raccroché poliment.

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L'officier de police de Birmingham a été identifié par Diane McWhorter et ses anciens collègues comme étant Dick Middleton. Il a dit à Diane McWhorter que la photo « ne le gênait pas ».

Un ado noir et un policier blanc, plus de 50 ans plus tard, ces histoires font toujours les gros titres. Je pensais que les deux hommes voudraient m'en dire plus qu'ils ne l'avaient fait pendant deux interviews téléphoniques, alors je suis parti à leur recherche, en espérant qu'ils étaient toujours en vie.

Je n'ai pas trouvé de preuve que Walter Gadsden était mort, mais c'est comme s'il s'était volatilisé. Pas de téléphone. Pas de parent proche. Je me suis rendu à sa dernière adresse connue, à l'est de Birmingham. J'ai soulevé des centaines de barrières, passé ma main à travers une toile déchirée, et j'ai frappé à une porte. Un vieil homme mince a ouvert. Je lui ai montré la photo.

« Non, ce n'est pas moi, » a-t-il répondu, sifflant comme une petite flûte. « Mais j'étais là. »

« Est-ce que les choses ont changé ? », je demande.

« Oui, beaucoup de choses ont changé, » a-t-il dit. « Et à la fois, pas grand-chose n'a changé.»

Sur ces mots, il a fermé la porte.

Dick Middleton aurait 81 ans à présent. Nolen Shivers, un de ses vieux amis du département de police de Birmingham m'a confirmé que c'était bien lui sur la photo. Ils ont travaillé ensemble pendant 20 ans, et ils étaient tous les deux de service le jour de la photo. Nolen Shivers, qui travaillait à la prison cette semaine-là, raconte qu'il a enfermé des centaines de personnes. C'est sans doute lui qui a pris les empreintes et la photo de Martin Luther King.

« Je connaissais Middleton, et j'ai écrit son nom plusieurs fois dans les fiches de renseignement, quand il avait arrêté quelqu'un. » m'a dit Shivers.

Il continue : « La ségrégation, c'était mal. » Mais il ne s'excuse pas de ce qu'il a fait quand il était en service : « Je n'ai pas l'impression d'avoir fait quelque chose de mal pendant que je travaillais. Je faisais juste mon boulot. »

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La statue dans le parc Kelly Ingram de Birmingham. (Photo via Flickr)

Je me demandais ce que Middleton pourrait dire. Sur les listes électorales, il est inscrit à deux adresses. L'une d'elle est une boulangerie européenne qui appartient à sa femme. L'autre est une maison de banlieue de Birmingham. J'ai appelé plusieurs fois chez lui. J'ai appelé à la boulangerie. J'ai laissé des messages. Il ne m'a jamais rappelé.

Puis je suis allé chez lui. Un chien aboyait à l'intérieur de la maison, et un homme blanc au visage large, la cinquantaine a ouvert la porte. Il s'est présenté comme le beau-fils de Middleton. J'ai demandé à parler à Dick.

« Il n'est pas là. »

Je montrais à son beau-fils la photo de Middleton tenant le chien. « Ce n'est pas lui, » dit le beau-fils, trop vite et pas très convaincant.

« Il était officier de police à Birmingham ? »

« Oui, mais ce n'est pas lui. »

« C'est qui ? »

« Je n'en ai aucune idée. »

« Un autre policier de Birmingham ? »

« Ouais. »

J'étais sidéré. Dick Middleton était entré dans l'histoire comme l'une des figures de l'oppression blanche, et ni lui ni sa famille n'avait rien à dire là dessus. Pas d'explication, pas d'interprétation, pas même le discours habituel du « Je suivais les ordres.» Seulement ce démenti tiède.

Je rappelais au beau-fils l'interview de Dick avec Diane McWhorter, l'historienne. Je lui racontais les souvenirs de Nolen Shivers, le collègue de Dick Middleton. C'était certainement son beau-père sur la photo ?

« Non, je ne pense pas que ce soit lui. »

Et sur ces mots, il ferma la porte.

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Cet article a été publié sur VICE US.

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