Fanny Godebarge ; photos de Lucile Boiron pour VICE FR

On a parlé tabou des règles avec des « activistes menstruelles »

« Les protections périodiques traditionnelles sont des bombes chimiques dans nos vagins. »

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déc. 4 2018, 4:46pm

Fanny Godebarge ; photos de Lucile Boiron pour VICE FR

Fanny Godebarge, 32 ans, a été « réglée », c’est-à-dire qu’elle a eu ses premières règles, à 11 ans à peine. « Ça a tout de suite été très douloureux, tant physiquement que psychologiquement et socialement », se souvient-elle attablée dans un café de la place de la Nation. Dès 12-13 ans, on la met sous traitement hormonal. « Pour moi, c’était normal d’avoir mal. J’ai intériorisé la douleur. » À 21 ans, elle arrête la pilule et décide d’avoir ses règles « naturellement ». À 26 ans, partie au Canada, elle découvre la coupe menstruelle, alternative écologique aux tampons et serviettes très peu populaire ici. De retour en France, devant la difficulté à convaincre ses copines de s’y mettre elles aussi, elle lance Clean Your Cup, une plateforme d’abord uniquement disponible sur Instagram qui répertorie les endroits « cup safe » – c’est-à-dire, par exemple, avec du papier toilette et de quoi se laver les mains après avoir vidé et rincé sa coupe – dans l’espace public.

Le succès est tel qu’aujourd’hui Clean Your Cup compte un millier d’ambassadrices et d’ambassadeurs, dans le monde entier. En avril dernier, pour politiser un peu plus la question menstruelle, la plateforme collaborative en ligne Cyclique a fait son apparition. L’équipe est composée de sept fidèles. Parmi elles, Eva-Luna Tholance, 21 ans. La journaliste fait la rencontre de Fanny alors qu’elle écrit pour le magazine féministe Simonæ. Séduite, elle décide de s’embarquer dans l’aventure. Samedi 10 novembre, au Point éphémère, la communauté virtuelle construite autour de Clean Your Cup et Cyclique s’est enfin réunie IRL pour le tout premier festival entièrement consacré aux règles : SANG Rancune. Une vraie réussite : plus de mille personnes y ont assisté.

Les deux « activistes menstruelles » ont raconté à VICE leur combat pour briser la gêne qui paralyse la question menstruelle et empêche d’en parler dans des termes politiques.

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Eva-Luna Tholance

VICE : Comment se manifeste le tabou social qui accompagne la question des menstruations ?
Fanny Godebarge : C'est un sujet transversal, qui engendre un tas de problématique. Pourtant, il est assez peu discuté. Sur la plateforme Cyclique, on est toutes super écolos, on est à peu près toutes à la cup, on a toutes choisi des alternatives aux tampons et aux serviettes. Le problème c'est qu'avant la « taxe tampon » de 2015, personne ne s’était jamais interrogé sur la composition des protections périodiques traditionnelles – c’est-à-dire toutes les grosses marques des lobbies, Johnson & Johnson, Procter & Gamble, les Always, les Nana, les Tampax et compagnie – qui en fait sont des bombes chimiques dans nos vagins. C’est plein de perturbateurs endocriniens, de javel, c’est dégueulasse. Ça entraîne des mycoses, des sécheresses vaginales, des syndromes du choc toxique qui détruisent complètement la flore vaginale et peuvent être mortelles. Avant, les tampons étaient en coton, et depuis la fin des années 1970 ils sont en viscose et on a commencé à y introduire de plus en plus de produits chimiques pour les rendre de plus en plus absorbants.

Le fait qu’un produit soit aussi absorbant dans un milieu qui est aussi humide et doit le rester, c’est problématique. Comme on a peu d’éducation sur le sujet et qu’on n’en parle pas, ni à l’école ni en famille, c’est quelque chose qui n'est pas remis en question. Le tabou est là ! Ensuite, il n’y a qu’à voir la tête que font les gens quand on parle de règles dans l’espace public, ils sont choqués, traumatisés ou alors fascinés, mais en général la réaction n’est pas neutre.

Eva-Luna Tholance : Il y a aussi le tabou de la douleur. La douleur est normalisée, parce qu’elle est jugée féminine et naturelle. Du coup, toutes les personnes pour qui les règles sont un fardeau, comme celles qui souffrent d'endométriose, on va leur dire que c’est juste des chochottes, qu’elles font du cinéma. Ça engendre des problèmes médicaux graves, comme le syndrome des ovaires polykystiques ou alors l’endométriose qui vont mettre des années à être diagnostiqués. La situation peut empirer et bouffer la vie de ces personnes pendant des années.

Fanny : On en arrive à ça aujourd’hui à cause du sexisme médical et de la lourdeur patriarcale qui gère la recherche. Les diagnostics sont effectivement très longs, tu as une errance médicale de 7 ans en moyenne pour l’endométriose. Mon endométriose a été diagnostiquée il y a seulement un an. Quand je suis sortie de la pilule, je me suis dit que plus jamais de ma vie je ne voulais avoir affaire à des gynécos. Je me sentais jugée quand ils me disaient : « Ça va, elle nous fait chier l’autre à venir tous les deux mois parce qu’elle a mal. » Mon parcours est loin d’être exclusif. C’est celui de beaucoup de personnes.

« Il y a une croyance complètement débile selon laquelle toutes les femmes noires ont des hanches plus serrées, et sont donc plus soumises aux césariennes. On ne leur demande pas leur avis à cause d'un préjugé raciste qui n'a aucun fondement » – Eva-Luna Tholance

La deuxième table ronde du festival SANG Rancune était intitulée « Décoloniser la gynécologie ». Est-ce qu’il y a un vécu spécifique des règles chez les femmes racisées ?
Eva-Luna : Rabab Mosbah [gynécologue et membre de l’association Lallab, ndlr] l’a très bien expliqué à notre table ronde : plus tu cumules d’oppressions, moins bien tu es traitée. Si tu es une femme, déjà on va t’infantiliser. Si tu es une femme racisée, c’est encore pire. Si tu es une femme racisée qui a la CMU, tu es foutue, jamais tu ne seras bien entendue.

La gynécologie a une histoire très raciste. Par exemple, le mec qui a inventé le spéculum [instrument gynécologique servant à écarter les parois vaginales, ndlr], il l’a fait en le testant sur des femmes noires esclaves, sur lesquelles il pratiquait des vivisections, des excisions… sans anesthésie. La pilule, comme Adiaratou Diarrassouba [cofondatrice du site L’Afro, ndlr] le racontait, a été testée sur des femmes latinas sans leur consentement, parce qu’on leur faisait signer des trucs en anglais alors qu'elles ne parlaient pas anglais. Déjà que les pilules qui ont été commercialisées ont causé des AVC et des morts, je te laisse imaginer ce qui s’est passé pour ces femmes-là. C’est une chose dont on ne parle pas assez. En plus de ça, il y a une croyance complètement débile selon laquelle toutes les femmes noires ont des hanches plus serrées, et sont donc plus soumises aux césariennes. On ne leur demande pas leur avis à cause d'un préjugé raciste qui n'a aucun fondement.

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Là, on va bien-au-delà de la simple question des règles.
Fanny : La question des règles est une porte d’entrée pour parler de tout ça. On peut parler de violences gynécologiques, de racisme, d’écologie…

Quelles politiques publiques pourraient être menées en priorité sur la question menstruelle ?
Eva-Luna : Rendre toutes les protections accessibles gratuitement, remboursées par la Sécurité sociale.

Fanny : S’il fallait commencer par quelque chose, ce serait les publics en situation de précarité. Pour les personnes qui n’en ont pas les moyens, il faudrait qu’il y ait des distributeurs dans la rue. Pas des Tampax et des trucs pleins de produits chimiques, des trucs bios ce serait bien. Avec SANG Rancune, on va pérenniser notre partenariat avec Règles élémentaires, une association qui fait des collectes de protections périodiques pour les personnes en situation de précarité. On voudrait lancer une grosse campagne sur le bio et sensibiliser les gens. Ce n’est pas parce que tu es pauvre que tu n’as le droit qu’à de la merde. Il faut que les politiques s’emparent du sujet de la précarité menstruelle.

Ensuite, il y a les jeunes. Il faudrait rendre accessible dans les collèges et lycées, en libre-service, les tampons, les serviettes réutilisables, les cups, dans la mesure du possible. Chez Cyclique, on veut mettre en place des ateliers auprès des jeunes, pour qu’ils sachent comment appréhender leur cycle menstruel. Mixtes et non mixtes, pour pouvoir expliquer aux petits gars et aux petites personnes qui n’auront pas leurs règles comment ça fonctionne, pour pouvoir détabouiser, désacraliser et éviter de se retrouver montrée du doigt au collège parce que tu as une tâche de sang sur le froc.

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Cet article a été initialement publié sur VICE FR.

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