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Identité

Ce manifeste milite pour plus de safe spaces pour la communauté queer belge

« Si la société ne crée pas une atmosphère sûre pour les minorités, il faut bien le faire au sein d’une communauté. », Tilke Wouters, activiste queer.

par Kubra Mayda
16 January 2020, 2:29pm

Illustration de Lucy Han

Activiste, poète slam et journaliste indépendante (pour VICE, entre autres), la Gantoise Tilke Wouters (39 ans) s’est lancée dans la rédaction d’un Manifeste Safe(r) Space dont l’objectif est d’aider les organisations à créer des espaces plus sûrs pour les personnes issues de minorités. « J'ai moi-même déjà été victime de commentaires sexistes et homophobes à mon ancien travail et maintenant que je m’y connais un peu mieux, je ne pourrais vraiment plus travailler avec une organisation qui ne soutient pas pleinement mon manifeste. »

On a parlé avec elle de l'importance et du fonctionnement de son manifeste, des difficultés qu’elle a rencontrées en le mettant en place, mais aussi son succès.

VICE : Salut Tilke, quand as-tu ressenti le besoin d'un Safe(r) Space Manifesto ?
Tilke : Dès l'instant où je me suis retrouvée dans la communauté queer, j'ai réalisé qu'il y avait beaucoup d'ignorance en dehors de la communauté. En mai dernier, on s’est réuni·es avec un groupe de gens à la Queer Pride à Gand et c'est à ce moment-là qu’on a vraiment parlé d'un manifeste. Je me suis rendue compte qu’un tel manifeste serait utile à beaucoup de personnes issues de la communauté et j'ai décidé de m’y atteler pendant mon temps libre.

Ton manifeste fait huit pages et aborde de nombreux sujets. Comment t’es-tu attaquée à un tel projet ?
Pas seule, en tout cas. C'est un manifeste pour la communauté queer. Quand je dis queer, je ne parle pas uniquement de sexualité et de genre, mais bien de toutes les minorités de notre société - à l'origine queer signifie « étrange » et va donc beaucoup plus loin que le sens que nous lui avons donné aujourd'hui. J'ai parlé à des personnes de ces groupes pour qu’iels m’aident à rédiger ce manifeste. Je tiens à préciser que ce n'est pas un produit fini, mais un travail en cours. Tout le monde peut envoyer des commentaires et proposer des idées. Au final, je ne sais pas tout, mais je fais de mon mieux.

Peux-tu nous expliquer ton objectif avec ce manifeste ?
Le manifeste est destiné à soutenir et à créer des espaces (plus) sûrs pour la communauté queer. Des organisations de différents secteurs peuvent décider de signer le manifeste et nous demander de l'aide. Vous pouvez retrouvez toutes les orgas qui ont signé dans une liste sur notre site.

Et comment le mets-tu en pratique ?
Je trouve très important d'avoir un contact direct. Si je reçois un e-mail d'une organisation intéressée, je lui propose toujours qu’on se rencontre en personne. Comme ça, on a la possibilité d’avoir une discussion approfondie et de poser les questions nécessaires. Si une organisation pose beaucoup de questions, je suis contente car ça signifie qu'iels se sont vraiment penché·es dessus et désirent le comprendre. Si je ne reçois pas de questions de l'organisation, j’en pose moi-même. Si l'orga’ est finalement d'accord avec tous les points du manifeste, son nom apparaîtra sur une liste sur notre site et elle s’engage à en tenir compte.

Quel genre de mesures concrètes peut-on lire dans ce manifeste ?
C'est différent pour chaque organisation, mais voici quelques exemples tangibles : des toilettes non-genrées, un point de contact ou des personnes visibles à contacter en cas de besoin, et une politique écrite qui doit être appliquée en cas d'incident.

Et que se passe-t-il si quelque chose au sein d'une organisation va à l’encontre du manifeste ?
Je comprends qu’on n’a pas toujours le contrôle à 100% sur ce qui se passe lors d'un événement. Mais c'est le rôle de l'orga’ d'agir le plus rapidement possible. Tout dépend de la situation. L’important c’est que l’organisation prenne position de manière publique et qu’elle contacte la victime afin de connaître ses besoins. Parfois, elle a simplement besoin d'être écoutée. Mais si l'expérience a été traumatisante, c'est votre travail en tant qu'organisation de fournir une assistance psychologique. L'excuse financière revient souvent, mais il faut apprendre à faire passer l’humain avant l'argent. Il ne s’agit pas d’un texte de droit et je ne veux certainement pas pointer les gens du doigt. Il s'agit surtout de faire de votre mieux en tant qu'organisation.

T’as déjà rencontré des personnes qui ne sont pas d'accord avec ton manifeste ?
Oui. On a donné un atelier à l'événement Queerkoorts et j’avais précisé que seules les personnes qui soutiennent pleinement le manifeste étaient les bienvenues. Et je me rends compte que c'était une position tranchante, mais je l’ai prise pour garantir la sécurité du public de Queerkoorts. Par la suite, on m'a dit qu'il y avait effectivement des gens qui n'étaient pas venus pour cette raison. C'était très confrontant, car mon manifeste c’est mon bébé. J'ai écrit le manifeste parce que je pensais que les gens ne le soutenaient pas uniquement par ignorance, mais cette réaction était dirigée directement à l’encontre le manifeste. Certain·es artistes ont trouvé qu’il manquait de nuance et n’ont pas apprécié que je mette un ultimatum pour pouvoir participer à l’évent. Bien qu'aucune position politique ou autre ne soit clairement stipulée dans le manifeste, un certain nombre de personnes l’ont trouvé trop « gauche ».

Qu’as-tu à dire aux personnes qui trouvent que ce genre de manifeste renforce le communautarisme et le sentiment de « nous contre elleux » ?
Je trouve ce commentaire inapproprié. Je pense que les gens qui pensent ça font partie d’un groupe privilégié. En tant que personne privilégiée, vous vous dites que ce genre d’initiative n'est pas nécessaire, puisque vous vous sentez en sécurité partout et à tout moment. Et si la société ne veut pas créer une atmosphère sûre pour les minorités, il faut bien le faire au sein d’une communauté. Il se peut que cela crée un sentiment d’opposition, mais ce sont « elleux » qui l'ont provoqué. « Nous » ne faisons que de notre mieux pour nous sentir en sécurité. Si « iels » voient « notre » sécurité comme une barrière, alors c'est de « leur » faute.

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Comment les membres du groupe privilégié peuvent-iels faire un usage positif de leur privilège ?
En ne se sentant pas immédiatement attaqué·es alors qu'il ne s'agit pas d'elleux pour une fois. Et en osant donner de la visibilité aux autres. Je veux dire : ne parlez pas de sujets si vous n'êtes pas concerné·e, mais donnez la parole à quelqu'un qui peut en parler. Par exemple, un jour j'ai été invitée à parler de racisme à un événement. Bien sûr, j'ai une opinion sur le racisme, mais en tant que femme blanche, ce n'est pas à moi de donner un talk à ce sujet. Du coup j’ai contacté cette organisation et leur ai conseillé trouver quelqu'un de plus approprié, ce qui a été bien accueilli. C’est une façon d’utiliser votre privilège de manière positive.

Quelles sont les prochaines étapes ?
Actuellement, le manifeste est très théorique, mais il a pris une telle envergure que je ne peux plus le gérer seule. On nous demande des ateliers et des événements…

On espère également développer une sorte de point de contact où signaler des incidents. Comme ça, on pourra entamer des discussions avec les personnes ou organisations concernées. À plus long terme, on voudrait aussi organiser des journées de networking car les organisations de safe spaces sont parfois divisées, or il est important qu’elles puissent échanger leurs visions et apprendre les unes des autres.

Au final, ce n'est pas toujours la mauvaise volonté des organisations ; elles n'ont généralement pas les outils ou les connaissances. C'est pourquoi on travaille aussi sur les différents scénarios rencontrés par les différents secteurs et événements afin de fournir des conseils plus spécifiques. Le but est de tout publier sur le site parce qu’on pense que ces informations devraient être à la disposition de tout le monde. Si une orga peut déjà obtenir quelques conseils en consultant le site Web, nous avons déjà réalisé quelque chose de beau. On voudrait aussi le traduire vers autant de langues que possible. Si quelqu'un souhaite nous aider, iel peut nous contacter.

Lisez le Safe(r) Space Manifesto sur le site de Tilke et posez-lui vos questions par e-mail.

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