travail

Le quotidien taché de sang d’un nettoyeur de scènes de mort

« Quand un corps se décompose pendant cinq mois, la police n'a pas grand-chose à enlever. Cet homme s'était transformé en soupe. »

par Gwen van der Zwan; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
14 January 2020, 10:13am

Tugrul Cirakoglu. Toutes les photos sont de l'auteure.

Je rencontre Tugrul Cirakoglu à Wehl, une ville de l'est des Pays-Bas, chez une femme qui y gît morte depuis un mois après être tombée dans les escaliers. La police a emporté son corps, maintenant c'est à nous de nettoyer sa maison.

Quand j'arrive, Cirakoglu est dehors, occupé à mettre sa salopette jetable. Ensemble, on sonne à la porte. La nièce de la défunte nous ouvre et nous laisse entrer. La puanteur dans la maison est si forte qu’elle me donne la nausée. Cirakoglu, en revanche, prend une serpillère et essuie tranquillement l'énorme quantité de liquide corporel dans le couloir. Je regarde les centaines d'asticots qu'il ramasse et je lui demande pourquoi ils sont de couleur si foncée. « Ce sont des charognards, explique-t-il. Ils sont différents de ceux qu'on trouve dans un tas d’ordures. »

On passe environ deux heures à nous débarrasser des mouches, à arracher la moquette tachée de sang des escaliers et à installer des purificateurs d'air. Pendant ce temps, Cirakoglu, 29 ans, m’explique comment il en est venu à lancer son entreprise de nettoyage – le seul service aux Pays-Bas spécialisé dans les scènes de mort et de crime.

1563817457563-1
À l’extérieur d'une scène de nettoyage.

VICE : Comment es-tu devenu nettoyeur de scènes de mort ?
Tugrul Cirakoglu : Après avoir obtenu une maîtrise en gestion et affaires internationales, j'ai eu du mal à trouver un emploi, alors j'ai décidé de créer ma propre entreprise. Avec seulement 300 euros sur mon compte en banque, j'ai fondé la société de nettoyage Frisse Kater en 2014. Au début, l'entreprise se concentrait sur le nettoyage après les fêtes. Mais lorsque j'ai réalisé que la règle « plus c'est extrême, plus c’est rentable » s'appliquait à l'industrie du nettoyage, j'ai décidé de me concentrer sur les travaux de nettoyage fastidieux. J'ai passé quatre mois sur Internet à me renseigner sur la façon de nettoyer le sang et les fluides corporels.

Qu'as-tu appris ?
J'ai surtout appris que le matériel de nettoyage est coûteux. Au cours des quatre dernières années, j'ai investi environ 150 000 euros dans des désinfectants spéciaux, des dégraissants, des brosses, des gants, des combinaisons jetables, des masques à oxygène et des aspirateurs spécialisés. Les aspirateurs, qui coûtent 1 500 euros pièce, sont équipés d'un filtre spécial qui empêche les bactéries d'être rejetées dans l'air. Ils sont utiles pour aspirer la poussière des cadavres, par exemple.

Pardon ?
Lorsqu'un corps se décompose pendant une longue période, il commence à se transformer en poussière. Si vous le nettoyez avec un balai ou un aspirateur ordinaire, une partie de cette poussière est projetée dans l'air. Si vous respirez cette poussière, c'est comme si vous inhaliez de petits morceaux de cadavre, ce qui peut entraîner toutes sortes de maladies.

1563784401364-3
Souvenir d'une scène de mort.

Ça a été ta mission la plus intense jusqu'à présent ?
Non, on a eu des missions plus folles. Il y a deux ans, on a accepté de nettoyer la maison d’un homme atteint d’obésité morbide. Son corps était en décomposition depuis cinq mois. Lorsque ses proches ont remarqué qu'il ne répondait pas au téléphone, iels se sont présenté·es chez lui avec la police. Quand un corps se décompose pendant cinq mois, la police n'a pas grand-chose à enlever. Cet homme s'était transformé en soupe. Les flics m'ont dit que l'odeur était si forte qu'ils ont vomi dès qu'ils sont entrés dans la maison. Et après avoir ouvert les portes du balcon pour prendre l'air, la moitié des client·es de l'hôtel d'en face sont partis parce que la puanteur était insupportable.

Qu'as-tu trouvé en arrivant ?
Comme le type était très lourd et qu'il est resté longtemps sur place, ses fluides corporels et les larves s'étaient répandus sur une dizaine de mètres carrés. Le sol et la couche inférieure ont dû être enlevés. Les fluides ont pénétré dans le béton et l’ont noirci, et toute la cuisine était endommagée. Le propriétaire nous a engagés parce qu'il voulait louer la maison à quelqu'un d'autre. Ce travail était dans la catégorie la plus sérieuse.

Nous nettoyons toutes sortes de choses – meurtres au couteau, fusillades. Il y a eu un cas où la personne avait été attaquée chez elle avec une hache. La hache avait traversé sa tête et le tissu cérébral avait éclaboussé sur le mur. Il y avait aussi une femme qui s'était poignardée des dizaines de fois pendant une crise psychotique. C'était beaucoup de sang à nettoyer. Mais le pire, c’était de nettoyer les restes d'une personne qui avait subi une hémorragie gastro-intestinale. Il y avait beaucoup de sang et d'excréments.

1563784445425-9
Capture d'écran de la chaîne YouTube de Cirakoglu.

Est-ce que c'est arrivé récemment ?
Il y a six mois, nous avons eu le cas d'un homme de 32 ans qui avait souffert d'une hémorragie gastro-intestinale et qui était resté au lit pendant un mois, couché dans sa propre urine, son sang et ses selles. Il était trop malade pour se lever. Après cela, il a subi une nouvelle hémorragie. Il en est mort quelques jours plus tard. Le pire, c'est que ce type avait des colocataires. Ils n'ont pris des nouvelles qu’une semaine après sa mort, parce qu'ils ont senti quelque chose. Personne n'a remarqué qu'il souffrait depuis cinq semaines. C’étaient tous des drogués. Pendant qu'on faisait notre travail là-bas, un des colocataires est venu demander s'il pouvait récupérer l'ordinateur portable du mort. Il ne pouvait même pas attendre qu'on ait fini.

Quel effet ce travail a-t-il sur toi personnellement ?
Depuis que j'ai commencé ce travail, j'ai pris conscience de la nature pourrie de l'humanité. Le fait que des gens se fassent tuer ne me choque pas – cela arrive depuis la nuit des temps. Mais ce qui m’étonne, c'est la solitude et les problèmes de santé mentale qui sévissent. On nous dépeint toujours comme un pays magnifique et heureux. Mais comment quelqu'un peut-il avoir 150 kg de selles dans sa salle de bains ? Comment une autre personne peut-elle rester morte dans sa maison pendant cinq mois sans que personne ne s'en soucie ? Ces exemples montrent qu'on est des individualistes.

Suivez VICE Belgique sur Instagram.

Cet article a été publié sur VICE NL.

Tagged:
crime
Pays-Bas
job
mort