Culture

Harry potter : l'école de la vie des 18-35

Cette semaine marquait les 20 ans de la sortie du premier tome d'Harry Potter. L'occasion de revenir sur l'influence de cette œuvre, pierre angulaire de la construction adolescente et adulte de toute une génération.

par Antoine Mbemba
14 October 2018, 9:49am

Nous n’en sommes qu’au début, mais le mois d’octobre est d’ores et déjà beaucoup plus important que vous ne le pensez. Il y a quelques jours, le 9 octobre, nous fêtions un anniversaire pas comme les autres. Une date qui a changé la vie de toute une génération de lecteurs, d’abord enfants et ados mais aussi adultes : les 20 ans de la parution française d’Harry Potter à l’école des sorciers. Tout le monde n’est pas passé à côté du jalon : le week-end dernier au Rex se tenait un marathon Harry Potter. Deux jours, ponctués de pauses déjeuner et pauses dîner, pour s’enfiler les 8 films de la saga. Une événement renouvelé au début du mois de novembre, et décliné dans toute la France depuis septembre pour célébrer la sortie du deuxième volet des Animaux Fantastiques, spin-off de la saga. Oublions ce film, qui résonne comme une gentillette et dispensable machine à sous, pour se concentrer sur cet anniversaire, éminemment plus signifiant – ce monde tracé des mains de J. K. Rowling et ce qu’il a fait de notre génération, ces premières fournées de millennials.

Harry Potter compte parmi les objets pop d’une taille si monumentale qu’il en devient dur de s’imaginer le monde sans leur existence. C'est le Star Wars de notre génération, mais qui s’est payé le luxe de la longueur et de l’accompagnement. Pour qui s’est engouffré aussi frénétiquement dans les livres que dans les films, Harry Potter, c’est 13 ans de vie calqués sur l’enfance, l’adolescence et le passage à l’âge adulte du sorcier aux lunettes rondes, aux cheveux en bataille et à l’éclair sur le front. Alors comment s’imaginer que nous ne soyons pas en partie forgés par ce récit ? Que les grands thèmes qu’il aborde n’aient pas tracé des voies réflectives dans nos esprits ? Et surtout, comment s’imaginer, à l’heure où le monde se bat pour l’attention des millennials, décideurs « éclairés » du futur, que l’influence d’une œuvre comme Harry Potter en soit à autre chose que ses balbutiements ? Le premier cas peut-être : l’an dernier, une étude dévoilait que la lecture des livres avait un impact positif sur les enfants, les rendait généralement plus tolérants.

Harry Potter a pu aussi servir de guide spirituel, comportemental dont la clé est, comme dans toutes les œuvres marquantes, l’identification.

Comme tous les objets pop, cinématographiques, musicaux, littéraires, artistiques, il serait facile de ranger Harry Potter au rang du phénomène d’un temps, distancié et superficiel dont l’attrait ne tient qu’au fantastique, qu’à un jeune lectorat et aux milliards injectés dans l’adaptation sur grand écran. Mais, le registre fantastique, c’est déjà en soi un commentaire sociétal. Si l’on se créé un monde imaginaire c’est pour pallier ce qu'il manque au nôtre. Alors comme tous les objets pop, Harry Potter recèle de nombreux messages, résonants à l’époque et encore bruyants aujourd’hui. En 2017 sur France Culture, à l’occasion d’une série de La Compagnie des auteurs consacrée à J. K. Rowling, la professeure de philosophie Marianne Chaillan – auteur du livre Harry Potter à l’école de la philosophie, paru en 2013 – affirmait au micro de Mathieu Garrigou Lagrange : « Je pense que quand un objet parvient à un tel succès, ça ne peut pas se faire sans que cet objet soit porteur, à son insu peut-être, d’une consistance réflective. » Ce n’est pas parce qu’Harry Potter a eu un succès phénoménal que l’on est allé y chercher mille interprétations. C’est l’inverse.

Dans la même émission, Marianne Chaillan égraine les emprunts de J. K. Rowling, voulus ou non, à la philosophie platonicienne (le déchirement du corps et de l’âme de Voldemort), au sophisme (le mythomane pimpant Gilderoy Lockhart ou l'éducation par-cœur de Dolores Ombrage) ou à l’école des stoïciens (le désir de ce qui n’est plus dans le miroir du Riséd). Non content d’avoir été pour majeure partie d’entre nous une magnifique porte d’entrée à la lecture, nous faisant lire à 11 ans nos premiers pavés de 800 pages, Harry Potter a pu aussi servir de guide spirituel, comportemental dont la clé est, comme dans toutes les œuvres marquantes, l’identification. Harry, au début de son aventure, et peut-être même tout le long, c’est d’abord le roi des « weirdos ». Un orphelin solitaire qui dort dans un placard, parle aux serpents, malmené par sa famille et ses camarades. Tout ce qu’il traverse à partir de là - ses cas de conscience, ses bravoures ou questionnements - fait écho d'une façon ou d'une autre à nos propres tourments de (pré-)adolescents.

L’antagoniste Voldemort, épris de grandeur, de pouvoirs illimités et d’une « race sorcière » épurée est devenu, dans la vie la vraie, la caricature déformée de nos leaders.

Ce marginal inadapté, après qu'Hagrid lui indique l’issue de secours du monde des moldus, en intègre un autre, dont les défis sont peut-être encore plus grands mais s'avéreront être la clé de sa réalisation personnelle. Vous avez dit passage à l’âge adulte ? Mais au-delà même des intrigues relatives à l’évolution de notre héros, de sa solitude et ses relations sociales, l’arc narratif, le combat contre une tyrannie grimpante et une haine aveugle (dont « on ne doit pas prononcer le nom ») est gravé dans le marbre intemporel tant il est malheureusement humain et réel. L’antagoniste Voldemort, épris de grandeur, de pouvoirs illimités et d’une « race sorcière » épurée est devenu, dans la vie la vraie, la caricature déformée de nos leaders. En 2004, l’administration Bush est passée au faisceau de cette douloureuse analogie, Sarkozy aussi, et aujourd’hui difficile de s’appeler Donal Trump ou Nigel Farage et d'éviter l'analogie-sanction. En décembre 2015, J. K. Rowling, outrée par l’annonce trumpienne du Muslim Ban, allait jusqu’à renverser la balance, affirmant sur Twitter que « même Voldemort ne serait jamais allé jusque-là ».

Au fond de ces comparaisons affolantes tient finalement une part de résilience, d’espoir. Le souvenir que, Voldemort finit par être vaincu, et que Rowling dessine son tyran pour mieux fabriquer la révolte juvénile et collective qui habite tout le livre. Cette Ordre du Phénix, qui un temps se passe de l'aval et de l'aide des adultes pour combattre l’accumulation du pouvoir, l’éducation bridée, l’épuration, la violence gratuite, la torture, la corruption politique ou les fake-news de Rita Skeeter. Alors non, Harry Potter n’est bien entendu pas un guide de la révolte politique mais plutôt un guide de personnes, qui nous fait nous scandaliser de l’esclavage des elfes de maison et nous émerveiller du courage du gauche Neville Londubat. Le miroir de ce que nous voulons être.

Harry Potter défend la possibilité d’une vie autre, de choix différents et de réflexes déracinés de nos gestes « humains ».

Mais le plus important dans cette histoire, ce qui nous a tout simplement le plus marqués, l’élément central encore bizarrement absent de cet article, c'est la magie. En 2001, à l’occasion d’une interview diffusée au JT de France 3 pour la sortie incroyablement attendue du premier film de la série Harry Potter, Daniel Radcliffe, 12 ans, affirmait avec tout le stress et la candeur qui caractérisent cet âge : « With magic, almost anything can happen. I believe in magic. » Nos parents avaient Star Wars, de la science-fiction certes mais où la seule magie (« la force ») n’était réservée qu’à un groupe d’élu – un groupe d’ailleurs de plus en plus rétréci à mesure que la franchise évolue. Dans Harry Potter, c’est tout un monde parallèle qui est raconté. Un monde où l’on range son salon et où l’on fait sa cuisine de deux coups de baguette magique, où l’on voyage en un quart de seconde à 500 kilomètres, mais où l’on utilise encore des chouettes pour transporter le courrier et où les réseaux sociaux n'existent pas. C’est la possibilité d’une temporalité autre, d'une vie autre, de choix différents et de réflexes déracinés de nos gestes « humains ». C’est cet « ailleurs », ce monde de possibles, cette magie en laquelle ce jeune acteur croyait qui a infusé notre génération. La réalité a fini de nous déprimer, nous millennials sommes là pour y mettre un peu de cette magie, se déguiser en Hermione et faire du voguing. Et c’est certain, nous ne serions pas les mêmes « millennials » si nous n’étions pas allés à Poudlard.

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Cet article a été initialement publié sur i-D France.