Photo by Alex Sturrock

Survivre à une attaque au couteau a foutu ma vie en l'air

« C’était comme être sous une machine à coudre, avant même que je m’en rende compte j’étais poignardé. »

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nov. 8 2018, 9:40am

Photo by Alex Sturrock

Paul Hayden est assis sur une chaise entourée d’un bain de son propre sang pendant que son fils, Ricky est allongé, mourant, dans un lit d’hôpital à côté de lui. Les deux ont été poignardés plusieurs fois alors qu’ils essayaient d’arrêter un vol de mobylette à l’extérieur de leur maison de l’est de Londres la veille, au petit matin.

Ricky, 27 ans, a souffert d’une blessure profonde à la cuisse qui a sectionné une artère, causant une hémorragie inerne, pendant que Paul, 54 ans, a été poignardé au bras, à la main, à la jambe et au pied – dont le bout « pendouillait » parce qu’il a été « charcuté » de manière féroce. À un moment, on lui a dit de s’attendre à une amputation.

Ce soir-là, il y a seulement deux ans, a tragiquement coupé court à une vie et a marqué le début abrupt du déclin d’une autre. Le double choc, cruel, d’avoir enduré la perte de son fils adoré et d’avoir survécu à une attaque aussi vicieuse signifie qu’il est impossible que Paul soit à nouveau le même homme que celui qui s’est réveillé le matin de cette journée maudite.

« J’aurais voulu que ce soit moi, pas lui, » dit Paul, visiblement désemparé alors que nous sommes assis dans son salon en train de regarder des images de l’enterrement de Ricky à la télévision, entourés par les derniers vestiges de son fils – l’urne qui contient ses cendres, des vieilles photos de familles et une vitrine qui étale ses précieux souvenirs. « Il voulait faire tellement de choses. Il travaillait si dur et ne nous a jamais causé de problèmes. »

Les cicatrices avec lesquelles vit Paul et sa mobilité qui flétrit sont des rappels constants de l’atroce confrontation. Il en va de même pour la voyante cicatrice sur la poitrine de la chienne de la famille, Roxy, qui a aussi été lacérée.

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Après avoir passé chaque nuit roulée en boule sur le lit à côté de son « meilleur pote » Ricky, la chienne pleure désormais durant des heures l’absence palpable de son maître. « Il y a quelques mois on nous a dit de l’euthanasier parce qu’elle est trop stressée, » dit Paul alors que Roxy gémit à ses pieds. « Ils nous ont donné du spray pour la calmer mais elle hurle. Elle a vraiment l’air triste depuis… »

La lésion nerveuse et la plaquette métallique que Paul a désormais dans sa main droite réduisent sa dextérité. Même des petites tâches du quotidien deviennent compliquées. « Avez-vous déjà essayé de tenir une brosse à dents en la tenant avec seulement deux doigts ? » demande-t-il, alors qu’il nous montre qu’il doit forcer ses doigts à serrer en utilisant son autre main. « Ça te coupe la bouche en morceaux. Parfois je n’arrive même pas à soulever la bouilloire. »

Quand il parvient à quitter la maison, Paul marche avec une canne et est obligé de faire des arrêts fréquents pour se reposer. Il a aussi un fauteuil roulant – mais déteste l’utiliser parce que ça lui donne l’impression « qu’ils [l’] ont eu.»

Il boit de la morphine « à la bouteille », et prend des antidouleurs, des antidépresseurs et des somnifères. Mais il dit de ne pas toucher aux cachets. La nuit il s’allonge sur le canapé – monter et descendre les escaliers est trop dur – et il regarde The Big Bang Theory en replay pour chasser les mauvaises pensées de son esprit. Il dort seulement deux à trois heures, et ces courtes durées de repos sont elles aussi fragmentées par des crises de panique, des cauchemars frappants et des flashbacks bouleversants.

Jo Manson est quelqu’un qui a rencontré des douzaines de personnes comme Paul. Elle est chirurgien vasculaire, médecin confirmé et a travaillé dans les plus grands hôpitaux de Londres ces 10 dernières années. Elle voit les répercussions du problème grandissant des attaques au couteau dans le pays, qui a atteint un record de 40000 attaques l’année dernière.

Sortir les patients de l’hôpital, explique-t-elle, « est souvent la première étape d’un longue traversée. » Elle poursuit : « La dynamique de comment cette attaque se déroule fait partie du fardeau émotionnel qui vient avec la blessure. Peu importe ce qui se passe, il y aura toujours une cicatrice, un souvenir, un lien établi à vie. Même des blessures superficielles qui peuvent être soignées avec des points de suture et quelques semaines de guérison mèneront probablement à des souvenirs durables de l’épisode. »


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Les grands centres hospitaliers de Londres qui traitent les traumatismes se spécialisent dans le traitement des blessures graves au poignard, celles les plus associées au risque de mort. « Beaucoup exigent une opération chirurgicale pour les soigner et le soin dépend de la blessure, » dit Manson. « Nous voyons des blessures sur un seul organe comme on peut voir des gens sur qui une seule lame a traversé plusieurs organes. »

Certaines victimes de traumatismes arrivent à l’hôpital dans un état extrêmement fragile et les chirurgiens doivent adopter une stratégie tirée des réparations urgentes de navires dans la marine appelée « le contrôle des dégâts ». En gros, cela veut dire stopper l’hémorragie pour maintenir le patient en vie et ensuite revenir vers lui 48 heures plus tard quand il est dans une meilleure condition physiologique pour tolérer une intervention.

Les produits sanguins, dont font partie les transfusions de plasma, les plaquettes et le cryoprécipité, forment généralement la première étape dès que les personnes arrivent en salle d’urgence. Les blessures graves causent un défaut dans les mécanismes des caillots de sang, pile au moment où le corps en a le plus besoin. « Votre corps vous laisse tomber, » explique Manson. « Ça s’appelle la coagulopathie traumatique. »

Et si un patient « saigne activement » les transfusions ne se suffisent pas à elles-mêmes. « On ne peut pas remettre quelqu’un à flot si le robinet est ouvert sur le bain, » dit Manson, et explique que la chirurgie est nécessaire pour arrêter le saignement et restaurer la circulation.

La décision ultérieure de « réparer » les dommages n’est cela étant pas entièrement directe. « Nous avons besoin de considérer le poids de la blessure et le degré de bien-être du patient, » dit Manson. « Donc quelle quantité de sang il a perdu, quelle largeur a le tissu des blessures, quelle sorte de stratégie de réanimation employer. Ça ne demande pas que des chirurgiens, des anesthésistes et des médecins urgentistes mais aussi des porteurs, des infirmiers, des radiologues, des personnes de la banque du sang, de la salle d’opération. C’est tout le système de l’hôpital qui est impliqué pour essayer de sauver des patients avec de telles blessures. »

Will Flint, 28 ans, a été poignardé 12 fois à Birmingham dans la nuit du Nouvel An l’année dernière alors qu’il essayait d’aider une jeune femme qu’on agressait.

Parfois, plusieurs opérations doivent être effectuées. Manson a remarqué une tendance assez alarmante où c’est devenu le cas pour plusieurs patients et à cause d’une raison extrêmement perturbante. « On voit souvent des coups de poignard dans les fesses, » dit-elle, « et ils peuvent être des tentatives délibérées de blessures aux intestins. Cela peut nécessiter une stomie (lorsque l’on sort l’intestin du mur abdominal et que les excréments sont dirigés vers un sac de colostomie), et cela rend l’attaque plus sérieuse, quand la vie change vraiment. »

Elle dit clairement que les chirurgiens ne voient que les résultats et ne peuvent pas prouver les motivations de ces attaques au poignard, mais l’hypothèse que la tendance provient de l’exposition des jeunes à des contenus éducatifs est désignée comme l’explication des terribles conséquences de ces blessures. « Je n’ai pas la preuve mais il semble que ce soit devenu une cible parce qu’ils ont appris que c’était ce qui se passait, » suggère-t-elle.

Sans prêter attention aux dégâts causés et à la partie du corps touchée, toutes les blessures causées par des instruments pointus sont sauvages, dit Manson. « Elles requièrent un coup que l’assaillant doit donner physiquement dans des circonstances de charge émotionnelle, de colère, de bouleversement et de peur. »

Will Flint, 28 ans, a été poignardé 12 fois à Birmingham dans la nuit du Nouvel An l’année dernière alors qu’il essayait d’aider une jeune femme qu’on agressait. Il utilise une comparaison qui fait froid dans le dos pour décrire ce que ça fait. « C’était comme être sous une machine à coudre, » dit-il, « avant même que je m’en rende compte j’étais poignardé. Tu peux poignarder quelqu’un tellement vite et tellement de fois… Bam, bam, bam, bam, et c’est fait. »

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Photo par Alex Sturrock

L’attaque a laissé Will avec un poumon ponctionné, une rate et un diaphragme endommagés et un estomac lacéré. Il a eu besoin de quatre heures de chirurgie en urgence et entre 60 et 80 points de suture et agrafes. La douleur permanente et la perte de sensations à cause de l’endommagement nerveux sont juste quelques une des complications qui vont maintenant rester avec lui pour le reste de sa vie.

« Pour finir ils m’ont dit que j’avais aussi perdu la plupart du fonctionnement de mon poumon gauche et que mon diaphragme était paralysé, donc je ne peux pas respirer pleinement avec mon poumon gauche, » dit Will, qui a aussi développé de l’asthme en conséquence. Ce fut une terrible nouvelle pour quelqu’un qui tablait sur une carrière prometteuse dans le fitness et qui avait fait des compétitions internationales.

Will a fait le deuil de la vie qu’il vivait avant l’attaque au couteau, et a fait l’expérience de la dépression, de l’état de stress post-traumatique, de l’anxiété et des flashbacks. Il a reçu de l’aide psychologique et a transformé la plupart du traumatisme en une découverte d’autres activités : il fait de l’exercice, de la musique, a monté un business et parle beaucoup à ses amis proches. « J’ai du surmonter et accepter beaucoup de choses, » dit-il.

Cependant, toutes les victimes ne se sentent pas capables de parler des sentiments avec lesquels ils sont aux prises. Max Morgan* a été poignardé dans la poitrine, le dos et les jambes pendant une rixe dans le nord de Londres alors qu’il avait 16 ans. Il a bien récupéré physiquement, mais les blessures psychologiques se sont révélées bien plus dures à guérir. Il dit qu’il était dans un « état plutôt inquiétant » pendant de nombreuses années et qu’il se soignait lui-même en fumant « des tonnes de weed. »

« J’avais déjà fumé avant, socialement, mais presque du jour au lendemain, ça s’est transformé en fumer un énorme spliff sur le chemin de l’école, à la pause du matin, du midi, après l’école, » explique Max. « J’ai fait ça pendant quatre ou cinq ans. Ça m’empêchait de trop penser à ces trucs. Mais ça voulait dire que j’arrivais pas à passer à autre chose et ça s’est manifesté par une sorte de paranoïa très étrange quand j’avais 19 ou 20 ans. »

Il décrit s’être senti comme si les gens autour de lui étaient un danger immédiat et lui voulaient du mal. « Je m’évaporais en fait, » dit Max. « C’était une sorte d’agoraphobie bizarre. Ça a pris des années pour s’atténuer. Peut-être que je le ressens toujours aujourd’hui mais que ça ne se remarque pas. »

L’impact émotionnel sur les victimes peut persister pendant une durée inconcevable. Pour Jessica Knight, les implications de la santé mentale et physique sont des choses avec lesquelles elle continue de vivre au quotidien, une décennie après qu’elle a été poignardée dans une attaque injustifiée à Chorley à l’âge de 14 ans.

Son histoire est complètement noire. Elle a été poignardé 22 fois au bras, au cou, au visage et au dos et a été laissée pour morte. Elle a passé plus d’une semaine dans le coma et a subi des opérations importantes pendant plusieurs mois. Quand elle s’est réveillée de son coma, les médecins ont découvert qu’elle avait aussi fait une crise d’apoplexie, causée par le traumatisme profond que son corps avait subi.

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Photo par Emily Goddard

Les problèmes de vue, de mémoire, les douleurs nerveuses persistantes – qu’elle décrit comme un plongeon dans un seau de glace – tout le long du côté gauche de son corps, les douleurs aux articulations et une dextérité réduite font tous partie de son quotidien.

On a diagnostiqué à Jessica un état de stress post-traumatique et de l’anxiété. Elle n’était également pas en mesure de passer son brevet, ce qui a rasé ses ambitions de carrière dans les industries créatives – certaines de ses remarquables peintures et illustrations sont accrochées sur les murs de chez elle – Mais cela a pris des années pour se rendre compte du stade de nuisance que l’attaque avait pleinement atteint, et cela a déclenché une période noire de sa vie.

Elle a fait deux tentatives de suicide, la première à 20 ans et la seconde un an plus tard. En fin de compte, elle a été internée deux semaines en hôpital psychiatrique, où ils veillaient à ce qu’elle ne se suicide pas. « Tout semblait sans espoir, » dit Jessica. « Je ne m’étais pas rendue compte à quel point l’attaque allait affecter mon futur. Je ne l’ai même pas vue venir. Je faisais des mini-dépressions. » Elle se sent maintenant pleine d’espoir et a commencé à suivre un cours de design intérieur.

Jessica explique qu’elle ne serait peut-être pas en vie sans un cycliste qui passait par là et qui a appelé une ambulance. « Ils m’ont dit qu’avec 5 minutes de plus, voilà, je serais morte. »

Le temps est l’ennemi juré des victimes d’attaques au couteau. C’est également l’ennemi des équipes médicales qui les prennent en charge, dit Manson. Les chirurgiens parlaient d’une première heure « en or » et maintenant ils ont 10 minutes « de platine » afin de les secourir et d’augmenter les chances de survie.

« Tout joue contre la montre, » dit-elle. « La vitesse à laquelle vous stoppez l’hémorragie modifie leur sort. Plus vous perdez du sang, plus vous avez de dysfonctionnements d’organes multiples, plus votre corps va devoir récupérer. »

Ce petit laps de temps, dit Manson, est la raison pour laquelle les soins exemplaires prodigués par les ambulances londoniennes sont vitaux et peut-être ce pour quoi il y a de plus en plus de gens dans un état critique qui parviennent jusqu’à l’hôpital. Des hélicoptères apportent le sang et les médecins peuvent produire des performances extraordinaires sur le bord de la route.

Cela peut inclure un massage cardiaque du patient avec les mains, ce qui requiert que la cavité de la poitrine soit ouverte en utilisant une technique appelée la thoracotomie en « coquille de palourde » – le nom donne une idée de la façon dont cela fonctionne. Les équipes dans l’ambulance peuvent aussi placer des ballons dans le vaisseau sanguin principal du corps en utilisant une technique qu’on appelle REBOA (une occlusion de l’aorte, en gros) pour réduire la perte de sang dans l’abdomen. « Ça sonne un peu extrême, » dit Manson. « Mais si les patients sont en état de mort, mais tout récent, une intervention rapide peut être salvatrice. »

Mais en dépit des meilleures tentatives, tous les patients ne peuvent pas être sauvés et les chirurgiens doivent annoncer les nouvelles douloureuses et funestes aux proches dévastés. Manson se souvient de chacune des annonces. « Il y a une période de réflexion, où l’on se demande si on aurait pu faire quelque chose différemment, » dit-elle. « Qu’est-ce qu’on peut faire de mieux la prochaine fois ? Parfois c’est plein d’émotions. Je ne suis qu’un humain. Mais pour nous, la vie continue, on a un travail à faire. »

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Photo par Alex Sturrock

Alors que notre compréhension du fonctionnement du corps et de comment il peut être réparé continue à avancer, l’espoir est que le travail implique moins de tragédies. Manson fait actuellement de la recherche sur le caractère inné des réponses immunitaires du corps aux blessures traumatiques au centre des sciences médicales de l’hôpital St Bartholomew’s. « Nous regardons les mécanismes moléculaires, les cellules et les gênes pour voir s’il est possible de déverrouiller la clé du développement contre les failles d’organes multiples et de faire guérir les gens plus vite. »

Mais tout le mal causé par les couteaux pourrait être éliminé si les gens décidaient d’abord de ne plus les sortir. Ricky, Paul, Max et Jessica n’auraient pas à porter les traces indélébiles laissées sur leurs vies par les épouvantables attaques si leurs auteurs n’avaient pas choisi d’avoir sur eux une lame.

Danny Corbertt*, 14 ans, a fait l’expérience de ce qu’il appelle une balafre mineure sur son bras, on lui a brandi des couteaux plusieurs fois et il a perdu un de ses amis du fait d’une attaque au poignard. Il est aussi actuellement sous surveillance pour port d’armes blanches – mais il a désormais arrêté. « J’avais un couteau sur moi pour aucune autre raison que la peur, » dit-il. « De nos jours on se bat plus avec les poings. Les couteaux ont fait naître un cycle à la con et c’est dur d’en sortir donc tu as peur toute ta vie. »

Alors comment faire abandonner les armes à des jeunes qui ont peur pour leur vie et qui croient qu’elles les maintiennent en sécurité ? Will pense que plusieurs entités doivent être remises en question, parmi lesquelles les fabricants d’armes et les réseaux sociaux, afin de résoudre la crise.

« L’idée derrière le port d’arme blanche est complètement déplacée, » dit-il. « Regardez les Etats-Unis. Ils pensent que si tout le monde a un flingue, ça va résoudre les problèmes de tueries et regardez ce qui se passe là-bas. Ça ne marche pas. La dernière chose qu’un couteau va faire dans n’importe quelle situation est de te protéger. Ça t’amènera à perdre la meilleure partie de ta vie, soit en prison, dans un hôpital ou dans une tombe. »

Avec les remerciements de Anti-Knife UK et de Drop the Knife.

* Certains noms ont été changés afin de préserver l’identité des personnes interviewées.

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Cet article a été initialement publié sur VICE UK.

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