Rêver pour ne plus être triste

Après une rupture, un divorce ou la perte d’un être cher, les rêves peuvent devenir tellement fertiles en imagination que même les plus grands sceptiques prêtent attention à leurs visions nocturnes.

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déc. 4 2018, 5:01pm

Chelsea Victoria/Stocksy

Les rêves semblent souvent impénétrables, et la plupart des gens n’y prêtent pas attention au petit matin. Mais pendant des périodes douloureuses - ruptures, divorces, pertes de proches - les rêves peuvent devenir tellement fertiles en imagination, tellement réalistes, que même les plus grands sceptiques des rêves y trouvent un sens, voire du réconfort.

De la fin des années 1970 jusqu’au milieu des années 2000, la psychologue Rosalind Cartwright a mené une série d’études des rêves des femmes fraîchement divorcées. À l’occasion d’une expérience, elle a invité 60 personnes qui étaient en plein divorce - dont environ la moitié étaient déprimées - à passer trois nuits dans un laboratoire de sommeil et ce à deux reprises, une fois au début du processus de divorce et une autre fois douze mois plus tard. Au début du projet, un tiers des membres du groupe de personnes déprimées attestaient rêver de leur ex. À la fin de l’année, celles qui avaient rêvé de leur conjoint au début avaient plus de chances de s’en être remises à la fois sur les plans psychologique et pratique. Leur état d’esprit était plus positif, les finances étaient plus stables et même leurs vies amoureuses étaient plus satisfaisantes. Rêver du divorce les avait, semble-t-il, aidées à tourner la page.

Dans une autre étude, Cartwright s’est intéressée de plus près au contenu des carnets dans lesquels les sujets écrivaient leurs rêves, en essayant d’identifier ce qui rendait certains rêves plus thérapeutiques que d’autres. Cette fois, elle a suivi les rêves de 29 femmes, dont 19 étaient déprimées au début, à travers les cinq premiers mois de la séparation. Elle en a conclu que celles qui suivaient le chemin du rétablissement avaient tendance à interagir avec leur ex dans les rêves de façon plus active et plus affirmée. Une femme a aperçu dans son rêve son ex-mari dans une situation très gênante à une fête et s’est sentie soulagée de ne pas être avec lui. Une autre a exprimé du ressentiment envers son ex et sa nouvelle petite amie.

Ces rêves étaient frappants et alambiqués, ils mettaient en scène un ensemble varié de personnages et rassemblaient des éléments différents du passé et du présent de la rêveuse. Pendant ce temps, les rêves de l’autre groupe - celles qui restaient empêtrées dans la dépression - avaient tendance à être simples et impassibles en émotion, la rêveuse ayant tendance à occuper un rôle plus passif. Dans un rêve caractéristique, une femme restait silencieuse alors que son ex sortait avec son nouveau crush. Dans un autre, une divorcée voyait son ex acheter une paire de chaussures.

Les rêves peuvent aussi nous aider à faire face aux luttes universelles, comme arriver à se faire à l’idée de la mort. Le processus de deuil est compliqué et individuel, mais pour la plupart des gens, le travail de deuil se poursuit pendant le sommeil ; les morts nous reviennent dans des rêves fertiles et inoubliables. Dans une étude de 2014 menée dans un centre de soins palliatifs du nord de l’Etat de New York sur près de 300 personnes en deuil, 58 parvenaient à se rappeler d’au moins un rêve à propos de la personne décédée. Même si les rêves n’étaient pas toujours agréables, ils avaient souvent une dimension réconfortante, ils aidaient les proches du défunt à accepter leur perte et menaient à l’augmentation des sentiments spirituels et plus généralement, de bien-être. Souvent, les rêves montraient le défunt sous un bon jour, jeune ou non-malade, savourant les plaisirs de l’au-delà ou véhiculant un message d’espoir pour les vivants.

Après la mort de son père, la psychologue Patricia Garfield a décidé d’interviewer d’autres femmes qui avaient aussi perdu quelqu’un d’important récemment et en a conclu qu’elle pouvait faire correspondre les rêves aux différentes phases du deuil. La nature des rêves liés à la peine changeait à mesure que la personne en deuil commençait à accepter la perte. Au début, le défunt semblait revenir à la vie, et voulait parler des circonstances de la mort. Ces rêves « ressuscités » étaient perturbants et attisaient un sentiment irrationnel de culpabilité chez le vivant d’avoir « autorisé » la personne à mourir.

Six semaines après la mort de son père, Philip Roth a fait un rêve dans lequel il retournait sur Terre, fâché d’avoir été enterré dans la mauvaise tenue. « Toute la vision que dégageait le linceul était la désapprobation dans son visage », écrit Roth dans ses mémoires ( Patrimoine : Une histoire vraie). Il se peut que le rêveur en veuille au défunt de l’avoir berné, de lui avoir causé de la douleur ou que le rêve ait été agréable sur le moment mais qu’il conduise à un sentiment acéré de perte au réveil. Les rêves comme cela, quoique douloureux, peuvent aider à faire comprendre à la personne en deuil que le défunt est bel et bien parti.

Durant la phase qui suit, que Garfield appelle la désorganisation, il est possible que le défunt réapparaisse et dise au revoir ou s’en aille au cours d’un épisode confus. Dans une des études de Garfield, un veuf a rêvé qu’il conduisait sa femme à l’aéroport. Quand le couple arrivait, elle s’avançait, lui disait au revoir et qu’il la rejoindrait plus tard. L’homme a perçu ce rêve comme une permission de s’engager à nouveau dans la vie et l’a attribué à une réintégration dans le monde en se remariant. Dans les dernières phases - une fois que la personne en deuil a accepté la perte - il se peut qu’elle expérimente des rêves agréables dans lequel le défunt est jeune et en bonne santé, et/ou qu’il ait des conseils ou des mots réconfortants.

Les rêves d’une jeune femme nommée Deidre Barrett, une chercheuse du sommeil qui s’est occupée de sa grand-mère alors qu’elle mourait du cancer, illustrent ce cycle. Ses premiers rêves faisaient ressortir une âme rongée par la culpabilité. Dans l’un d’eux, sa grand-mère disait qu’elles avaient besoin d’essayer à nouveau de gérer sa mort - peut-être que cette fois, sa petite-fille pourrait y parvenir. Dans un autre, elle lui disait d’appeler la police parce qu’elle ne mourait pas d’un cancer mais qu’elle avait été empoisonnée. Lorsque la jeune femme a commencé à se sentir mieux, elle rêvait qu’elle était à nouveau une enfant. Sa grand-mère lui faisait prendre un bon bain, lui disait qu’elle l’aimait et lui expliquait qu’elle allait au paradis. « Depuis lors », dit Barrett, « je suis en paix avec la mort de ma grand-mère ».

Cet article est adapté du nouveau livre Why We Dream : The Transformative Power of Our Nightly Journey, disponible en anglais chez Eamon Dolan / Houghton Mifflin Harcourt.

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Cet article a été initialement publié sur VICE US.

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