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vie sexuelle

Pourquoi les filles mentent-elles sur le nombre de mecs avec qui elles ont couché ?

En gros : parce qu'elles en ont marre que vous les jugiez.

par Judith Duportail
13 June 2019, 1:36pm

J'ai coutume d'éviter de répondre à deux questions : 1. combien d'heures de conduite j'ai suivies avant d'avoir mon permis et 2. avec combien de mecs j'ai couché. Pour la conduite, je ne suis pas fière de la lenteur de mon apprentissage, mais pour les mecs – je tiens mal les comptes, à vrai dire.

D'abord on est d'accord, établir une liste bête et méchante n'a aucun sens. Réduire certains mecs à une pauvre ligne au milieu d'autres prénoms serait les trahir. Ils mériteraient des pages et des pages avec leurs prénoms en police 42 pour rendre justice à LA PLACE qu'ils ont eue dans ma vie. Que faire en revanche des quelques erreurs de jugement que j'ai envie d'oublier ? Ou dans un autre style, que dire d'Alessandro ? C'était le grand frère de ma correspondante italienne, en 3e. Une merveille de la nature aux yeux bleus des mers du Sud, à qui j'ai roulé des pelles en Sicile, après une balade en scooter sur la côte. Essayez d'imaginer mon niveau de bonheur, à 15 ans. Je n'ai pas couché avec lui soit, mais je ne suis pas près de l'oublier. Bref, je ne compte pas. Et même si quelque part dans ma tête j'ai une petite idée du nombre, quand on me le demande je le minimise systématiquement. Et surtout, je change immédiatement de sujet.

Pourtant, je crois bien que c'est une vraie question. Car je suis bien loin d'être la seule. Selon une enquête d'Ipsos, un peu plus de 80% des près de 2.000 Belges interrogés ont eu en moyenne entre deux et cinq partenaires sexuels. Douze pour cent des hommes et onze pour cent des femmes avouent toutefois avoir eu plus de 15 partenaires, contre 15% des hommes et 22% des femmes qui n'ont eu qu'un seul (une seule) partenaire. Ils sont environ 5% à ne plus savoir.. Selon les milieux sociaux et l'âge des sondés, les résultats changent. Les jeunes urbains comme vous explosent les compteurs. Mais dans tous les cas, quelque chose ne bouge pas : les hommes déclarent avoir eu beaucoup plus de partenaires sexuels que les femmes.

Pourquoi ? Parce que tout le monde ment.

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Photo via Flickr

« On explique cet écart notamment parce que les femmes ont tendance à minimiser leur nombre de partenaires sexuels et les hommes, l'inverse, à le gonfler », indique François Kraus, le Monsieur Sexe de l'Ifop. Il sait tout de la sexualité, c'est son boulot. Pourquoi diable mentons-nous ? Je ne suis pas la Julian Assange du cul et je ne veux pas forcer toutes les femmes à balancer la liste de leurs amants en statut Facebook dès demain matin. Oui à la vie privée, oui aux petits secrets, oui aux parts d'ombre. Mais n'empêche, de quoi a-t-on peur ? « Même si les choses évoluent, aujourd'hui, dans tous les milieux, persiste la croyance qu'un homme avec de multiples partenaires sera davantage valorisé qu'une femme », répond Monsieur Sexe de l'IFOP.

Don Juan contre fille facile, on en est donc encore là ? Oui.

Ou pire encore, je crois. T'as toujours tort. Tu couches avec personne t'es frigide, avec ton mec t'es vieux jeu, avec plein de mecs t'es une pute. Mina, l'un de mes interlocutrices, m'a dit qu'elle n'avait couché qu'avec « seulement 8 mecs », et que ça la complexe. « Je ressens un impératif à être une jouisseuse, à m'éclater, à être libérée. » Émilie, elle, préfère ne pas compter. Elle a de grands yeux verts, canonissimes, du niveau de ceux d'Alessandro. En touillant son thé au caramel sur mon canapé jaune, elle se marre : « Tu peux écrire une vingtaine, même si en effet, je suis en train de te mentir. » Elle refuse de faire le compte. Elle me dit qu'elle craint le jugement de ses amis. Je la crois, mais j'ai le sentiment qu'il y a autre chose.

L'une de mes interlocutrices me dit : « Mon mec est persuadé que j'ai la chatte abîmée par le nombre de types que je me suis tapée. Il a une espèce de croyance absurde dont il n'arrive pas à se défaire, selon laquelle le vagin des filles s'élargit plus elles couchent avec des mecs. »

J'insiste, du coup. « Si je compte, franchement, c'est trop. Ça va me faire flipper. C'est très bête ce que je vais dire, mais tu vois, je m'imaginais qu'après mes études je passerai ma vie avec le même homme. Et de fait, me dire que j'ai dû coucher avec une quarantaine de mecs, même si franchement dans la majorité des cas c'était de chouettes moments... Bah ça me rend triste. » Moi aussi, ça me rend triste de l'entendre dire ça. Est-ce qu'elle se slut-shame en direct ? Devrais-je lui dire qu'elle a tort de penser comme ça ? J'imagine qu'il y a quelque part dans la tête d'Emilie un reste de la petite fille biberonnée aux rêves de prince charmant, et c'est cette gamine-là qui a le bourdon.

En revanche Louise, ma troisième interlocutrice, s'en fout complètement de dire combien de mecs elle s'est tapée. « Une bonne vingtaine. » Elle a 27 ans, de longs cheveux blonds et elle est objectivement super bien gaulée. Quand elle arrive dans le café chicos où on a rendez-vous, tout le monde la regarde passer, et elle ne s'en rend même pas compte. Après plusieurs années avec le même mec, elle est en pleine période YOLO. Ce qui ne plaît carrément pas à tout le monde. « J'ai fait le constat que mes amis supportent mal d'entendre une femme raconter combien elle est heureuse, combien elle s'éclate en chopant plein de mecs différents. Avant je racontais tout à mes amis, mais ils me ramenaient à l'ordre via des petites piques. Ils me lâchaient des trucs comme "et quand est-ce que tu comptes enfin te caser ?" ou "fais attention à ta réputation, non ?" »

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Photo via Flickr.

Ça me fait un peu de la peine de l'écouter Louise, quand elle m'explique qu'il faut savoir « taire ses bonheurs ». Elle doit se sentir seule, parfois. Mon analyse c'est qu'ils crèvent de jalousie, ses potes. C'est ça, le drame du sexe. Il est impossible de le sortir de son contexte. Dès que tu parles de ta vie sexuelle, les autres ne pensent qu'à la leur. À leurs insécurités, leurs doutes, à ce que tu leur renvoies, et quand ils te donnent des conseils, ils ne parlent que d'eux-mêmes. Je le sais bien, je fais pareil. On passe notre vie à tenir des conversations où chacun s'écoute sans jamais s'entendre, alors que nous cherchons désespérément l'approbation d'un autre qu'il est incapable de nous donner, engoncé comme il est dans ses angoisses comme un gigot dans son filet.

Je me suis donc demandé s'il n'y avait pas un interlocuteur neutre auprès duquel les femmes pouvaient cracher le morceau tranquille. Leur gynéco ? Pas vraiment, selon Émilie, sur mon canapé jaune : « Quand j'avais 17 ans, ma gynéco m'a demandé combien de partenaires sexuels j'avais eus. J'ai répondu quatre – elle m'a tellement méprisée. Je me suis pris une leçon de vie, du style "comment voulez-vous qu'on vous respecte si vous ne vous respectez pas vous-même ?" »

Photo via FlickrJ'en ai parlé à la mienne de gynéco, du coup. Elle a un prénom de farine, une tête de maman, elle est toute rebondie comme un muffin : elle inspire confiance. Je lui ai dit « vous savez qu'on vous ment, toutes », en récupérant mon ordonnance de pilule. « C'est bien dommage, m'a-t-elle répondu. Les personnes qui commencent tôt leur vie sexuelle ou ayant de nombreux partenaires sont davantage sujettes aux papillomavirus, on pourrait ainsi en informer la patiente. C'est tout », elle explique, avec même un peu de tristesse dans le regard. « Nos patientes devraient pouvoir tout nous dire sans rien craindre », ajoute-t-elle, en baissant les yeux.

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Photo via Flickr

C'est qu'elle me faisait presque de la peine elle aussi, dans sa blouse un peu trop lâche, avec son rouge à lèvres qui commençait à partir et qui lui faisait une bouche bicolore. Partagée entre l'envie de lui faire plaisir et de prendre part au combat pour libérer la parole, je lui réponds. Je lui dis que c'est compliqué, que moi je me sens toujours partagée entre une injonction à être libérée mais à rester digne, à être affirmée, mais pas trop quand même. « Ah moi, je ne juge personne », dit-elle.

S'il y a bien un truc que je sais, c'est que tout individu commençant une phrase par la formule « je ne juge personne » s'apprête à faire exactement le contraire. Il espère tout juste se dédouaner un peu de la vacherie qu'il va sortir, comme s'il déversait quelques gouttes de liquide hydroalcoolique sur son venin de vipère. « Moi je ne juge personne, poursuit-elle, mais des petites demoiselles comme vous, j'en ai vu plein. Ça a 27, 28 ans, ça veut faire la fête et être libre et après ça vient pleurer pour faire des FIV à 35 ans et ça se demande pourquoi ça s'est pas réveillée plus tôt ! C'est que la vie, elle passe ! » J'ai récupéré mon ordonnance et n'ai pas demandé mon reste.

Restait à aborder le gros du sujet. Pourquoi mentons-nous aux mecs ? Et par là j'entends surtout : à nos mecs ?

J'ai pas voulu perdre mon temps (et le vôtre) en interrogeant les gros machos de base, parce qu'on s'en fout de ce qu'ils pensent. Mais ils sont venus à moi. Antoine a 29 piges et les cheveux châtains qui partent dans tous les sens. Il est « directeur de créa ». Je le rencontre en soirée, alors que je bois du rosé tiède dans un verre en plastique mou. Quelqu'un l'a informé du sujet sur lequel je travaille. « Je vais te dire ce que j'en pense », décide-t-il. Il aime qu'avec la fille ça ne soit pas « gagné d'avance ». « J'aime savoir que c'est un privilège que la fille m'accorde, que c'est parce que c'est moi qu'elle accepte de coucher – ça me valorise. Si je me rends compte qu'elle est hyper facile, qu'elle a couché avec toute la ville, je me sens con. Ça ne me donne plus du tout une bonne image de moi d'avoir réussi à la baiser, puisqu'elle ouvre les cuisses devant n'importe qui. Ça ne me rend pas fier, tu comprends ? »

Ils sont légion, hélas, les Antoine. Valentine, par exemple, en a rencontré un. Belle brune, grande gueule, rouge à lèvres carmin. Elle avait bien flashé sur un pote de pote. Un jeudi soir, elle picole avec le pote et la target en question. Tout le monde raconte sa vie. Vient naturellement au détour de la conversation qu'elle n'est pas le genre de filles à avoir froid aux yeux. Target se désintéresse de Valentine. Prétexte : il « ne sait pas si c'est une fille sérieuse ou si elle cherche juste à sucer des bites en soirée. » La classe. Comme si nous n'étions pas toutes les deux à la fois.

Évidemment, tous les hommes ne sont pas comme ça. Chez les mecs aussi il faut composer avec les doutes, la pression et les injonctions sociales qui les dépassent. Mathilda arrive rayonnante à notre rendez-vous, avec une bonne demi-heure de retard. Toute amoureuse, elle vient d'emménager avec son mec donc « tu comprends, c'est le bordel ». Elle a un super pull avec des têtes de tigres dessus. Elle est du genre bonne vivante. Elle adore les coups d'un soir, le sexe, elle trouve que c'est l'un des seuls moments où « l'on ne peut pas tricher ». « Même les mecs qui de prime abord te disent qu'ils aiment les femmes libérées, que ça les excite, finissent par te le reprocher », déplore-t-elle.

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Avec son mec actuel, ils se surkiffent, mais le sujet revient régulièrement sur le tapis. Il veut savoir avec combien de mecs elle a couché. Il veut un vrai nombre, elle refuse de lui lâcher. « Il est persuadé que j'ai la chatte abîmée par le nombre de mecs que je me suis tapée. Il a une espèce de croyance absurde dont il n'arrive pas à se défaire, selon laquelle le vagin des filles s'élargit plus elles couchent avec des mecs. » [ C'est absolument faux, N.D.L.R.] C'est pas un connard mon mec, il se déteste de penser comme ça, mais c'est plus fort que lui. » Elle le rassure comme elle peut. « Je pense que c'est un truc très ancré chez les hommes, l'idée que tu es usée parce que tu as été pénétrée par beaucoup d'hommes différents. Pourtant eux, leur bite, ils ne s'imaginent pas qu'elle s'abîme. »

D'autres sont angoissés par le passé sexuel de la fille qu'ils ont en face d'eux parce qu'ils ont peur de ne pas assurer. Pour dépasser ça, Benoît a trouvé LA bonne technique. Benoît est barman, avec des tatouages de beau gosse dont tu devines la naissance sous son T-shirt. Il se fout la pression. Quand je le vois comme ça, j'ai du mal à le croire. Il est là derrière son comptoir à enchaîner les gestes assurés, rapides, avec ses grandes mains – le mec maîtrise. C'est le genre de type qui doit réussir à te plaquer contre un mur avec fermeté et douceur à la fois.

« Moi je le dis sans honte, avec les meufs, surtout la première fois, je suis toujours stressé. Faut pas croire, on a grandi dans le même monde que vous ! Ça te traverse toujours l'esprit "et si je bandais pas, et si je lui donnais pas de plaisir, si j'étais un coup de merde ?". Pire encore si la meuf respire le cul, si je me rends bien compte qu'elle sait y faire. C'est maxi excitant et flippant à la fois. Moi j'ai développé une stratégie. Je suis devenu un pro du cunni. Sérieux, je m'applique, j'y reste le temps qu'il faut. Je demande aux meufs ce qu'elles aiment, j'insiste, je veux qu'elles me guident. Une fois qu'elle prend bien son pied, bye-bye la pression. Quand elle se tortille en s'accrochant aux draps, qu'elle gémit, qu'elle attrape tes mains de toutes ses forces, franchement, rien à foutre des autres. Elle a pu se taper Rocco la veille, moi je me sens le roi du monde. »

En voilà un qui a tout compris.

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Cet article a été initialement publié sur VICE FR.