Quand les hommes s’électrocutaient le pénis pour guérir l’impuissance

Il y a un siècle, bien avant le viagra et la psychanalyse, certains étaient vraiment prêts à tout pour restaurer leur virilité perdue.

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juin 21 2018, 7:51am

Cet article a été initialement publié sur Motherboard France.

En France, au Moyen-Âge et à l’époque moderne (16ème-17ème siècles), l’impuissance constituait l’un des rares motifs pouvant être invoqués pour obtenir un divorce (c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui). Il revenait donc au mari ainsi traîné devant la justice d’apporter la preuve de sa capacité à produire une érection en exhibant son membre turgescent devant les membres du jury. Parfois, il lui fallait même éjaculer publiquement, preuve supposée de son aptitude à enfanter, et il est même arrivé que l’époux doive se livrer à l’accomplissement de son « devoir conjugal » devant témoins. On parlait alors d’ « épreuve du Congrès », et l’histoire du Marquis de Langey, qui dut s’y soumettre, est restée comme symptomatique des pratiques judiciaires de l’époque.

Dans l’Angleterre de l’époque victorienne, l’impuissance était perçue comme un signe de faiblesse morale, mais surtout comme la conséquence directe d’un terrible péché : la masturbation. « Intuition » confirmée au 19ème siècle par un chirurgien de Philadelphie, Samuel W. Gross, qui entreprit dans son traité A Practical Treatise on Impotence, Sterility, and Allied Disorders of the Male Sexual Organs d’expliquer l’impuissance par la masturbation excessive, mais aussi par des rapports sexuels excessifs, ou encore par l’absence totale de stimulation sexuelle. En gros : missionnaire 2 fois par semaine, et vous avez éventuellement une chance d’y échapper.

Bref. On comprend que l’impuissance est un sujet sérieux, et qu’à travers l’Histoire, nombreux sont ceux qui ont tenté un peu tout et n’importe quoi pour y remédier. Si les Égyptiens, relativement sobres, étaient portés sur les « remèdes » à base de plantes, les Indiens et les Chinois de l’Antiquité buvaient de l’urine en espérant que leurs membres s’en trouvent revigorés. Ça vous fait rire ? Il y a tout juste un siècle, nos ancêtres européens, bien avant l’invention du viagra, s’inséraient des suppositoires radioactifs (au radium) dans le rectum, tandis que le gouverneur du Kansas et pseudo-chirurgien John Romulus Brinkley a greffé entre 1917 et 1945 des testicules de boucs sur de nombreux sujets impuissants en leur promettant la guérison. De quoi minimiser la honte que vous ressentirez peut-être un jour en demandant des pilules magiques à la pharmacienne.

Nuts!, court-métrage consacré à l’incroyable histoire de John Romulus Brinkley.

Mais si l’on veut bien excepter cette invraisemblable histoire de couilles de boucs, il est un « remède » historique qui se démarque de tous les autres : les électrochocs. Entre le 18ème et le 20ème siècle, des légions de mâles en détresse ont en effet adressé des décharges électriques plus ou moins violentes à leurs membres flasques dans l’espoir que le choc leur rendrait tout leur potentiel érectile. Le génie humain est un miracle permanent.

Dès le milieu du 18ème siècle, des scientifiques plus ou moins avisés avaient commencé à jouer, dans leurs laboratoires rudimentaires, avec l’électricité dans le but de tester ses effets sur les organismes vivants, sans grand succès. Mais c’est à partir du milieu du siècle suivant que l’idée de traiter l’impuissance grâce à l’électricité commence à faire son chemin. Vers 1870, des médecins proposent à leurs patients des « bains galvaniques », c’est-à-dire des baignoires remplies d’eau dans lesquelles on place des électrodes, le tout étant supposé régler le problème en six sessions à peine. D’autres, plus aventureux, ne s’embarrassaient pas de ces manières : ils dirigeaient directement l’électricité vers le pénis et le scrotum des patients, ou plaçaient leur appareil génital dans une petite bassine d’eau électrifiée. Si cette idée ne vous semble pas assez délirante en soi, sachez que certains allaient jusqu’à insérer un câble dans l’urètre de ce qu’il faut bien appeler des victimes (passé un certain stade, on n’est plus vraiment un « patient ») pour les stimuler par voie interne. Et après tout, pourquoi pas ? On est le biohacker qu’on peut.

Un patient dont les membres sont plongés dans des bains électrifiés. D'autres membres. Via Wikimedia Commons.

C’est à la toute fin du 19ème siècle que les traitements électrothérapeutiques contre l’impuissance connurent leur véritable essor, quand des hommes d’affaires avisés passèrent à l’étape supérieure et se mirent à produire en masse des appareils vendus par correspondance. Et pas n’importe quels appareils : desceintures électriques, conçues pour adresser des électrochocs aux pénis de pauvres hères angoissés, comme d’autres enveloppent leurs abdominaux de gaines miraculeuses censées leur dessiner un six-pack sans le moindre effort. Afin de préserver la dignité de leurs acheteurs, lesdites ceintures étaient vendues au prétexte de « soigner le mal de dos » ou de « soulager les reins ». Mais cela ne trompait évidemment personne.

Concrètement, les ceintures se portaient autour des hanches, mais certaines d’entre elles avaient un petit supplément d’âme somme toute séduisant : elles étaient équipées d’une sorte de cordelette que le porteur devait attacher autour de son membre afin que celui-ci soit directement stimulé, parce qu’après tout, on n’était plus à ça près, alors autant y aller à fond. Pour ce qui est de la justification « scientifique » d’un tel traitement, le raisonnement était simple, voire élémentaire : puisque l’impuissance témoignait d’une carence en énergie due à des excès en matière de sexe, l’électricité allait restaurer ladite énergie. Eh mais oui ! Evidemment !

C’est ainsi que sur certaines pubs, on pouvait lire des choses telles que : « Vous avez enfreint les lois de la nature et c’est à elle que vous devez vous adresser pour être guéri. La ceinture électrique « Herculex » du Dr. Sanden est le seul traitement rationnel de ces affections. Elle vous donne le courant nécessaire au moment voulu. Elle envoie un réel courant de vie et de force à travers les organes affaiblis. » Tout simplement. Une autre, vendue par un certain Dr. McLaughlin, était supposée « emplir le corps d’énergie vitale, donnant de la force à chaque organe, facilitant la circulation du sang et le travail de l’estomac et du foie, tout en rendant leur vigueur à tous les membres. » Évidemment, rien n’indique que tout cela ait eu le moindre effet positif sur quiconque a passé quelques semaines, à l’époque, vêtu de l’un de ces appareils infernaux.

Et Dieu sait qu’ils furent nombreux à se laisser tenter. Les ceintures électriques connurent un succès considérable entre 1890 et 1920, plus que n’importe quel « traitement » contre l’impuissance. Il faut dire qu’en théorie, elles promettaient de délivrer l’homme du commun de la terrible culpabilité engendrée par la masturbation ; après tout, s’il suffisait de quelques décharges pour retrouver toute sa « vigueur », à quoi bon se priver ?

Hélas, cet âge d’or où les hommes savaient allier l’utile et l’agréable à une certaine idée du style n’a pas duré bien longtemps. L’électrothérapie pénienne connut un rapide déclin dès le début des années 1920, quand on cessa peu à peu d’envisager l’impuissance sous l’angle du péché et de l’énergie vitale et qu’on commença à en explorer davantage la dimension psychologique puis, au fil du temps, les tenants physiologiques pour aboutir finalement aux pilules que nous connaissons aujourd’hui. Qui sont certes plus efficaces, mais qui n’ont que peu de chances de susciter l’émerveillement des générations futures.

Récemment, une étude menée en 2011 en Israël a semblé indiquer, selon ses auteurs, que certaines formes d’électrothérapie, notamment à base d’ondes acoustiques de faible intensité, pouvaient avoir un effet bénéfique sur les problèmes d’impuissance de certains hommes. L’étude n’a pas franchement fait l’unanimité, mais sait-on jamais ? Peut-être qu’un jour, nous porterons tous des slips équipés de câbles électriques. D’ici là, légalement, personne ne peut vous empêcher d’essayer, même si l’on ne saurait trop vous recommander d’en discuter au préalable avec votre mutuelle.

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