Comment je suis tombée dans les bras d’un fétichiste de la bouffe

Dans un instant de lucidité, le dénouement de la soirée — jusqu’ici très moite et alcoolisée — devenait soudain très clair. L’évidence était là, devant moi. Mon rencard était un « feeder », un fétichiste de la bouffe, et il voulait m’initier.

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10 décembre 2018, 10:28am

Photo by 김목화 via Flickr

« Donc… tu penses que je peux te nourrir ? »

Si on me posait la question dans un contexte plus ou moins familier — disons, lors d'un dîner de famille chez ma tante divorcée qui nous goinfre de plats italiens — j'aurais évidement tendance à répondre par l'affirmative : « mais carrément, je t'en prie. » Car manger, ça fait du bien. Manger rassemble les gens, crée des liens humains et affectueux, permet de se retrouver parmi les siens. Et puis il faut avouer que cela peut-être une expérience assez orgasmique, surtout pour les papilles.

Mais cette proposition était probablement la dernière chose que je m'attendais à entendre de la part de Dave, un type baraque du fin fond de Brooklyn que j'avais rencontré sur OkCupid et avec qui je passais la soirée ce soir-là. C'était trop beau pour être vrai, il fallait qu'il y ait un truc qui cloche. On en était à notre troisième rendez-vous et jusque-là Dave avait tout du mec charmant. Il était grand, séduisant et arborait une belle barbe bien taillée. Dave avait des passions de nerd comme le flipper, mais j'étais assez intriguée par l'étendue de sa culture musicale. J'avais donc décidé de passer mon samedi soir avec lui, alors qu'il mixait dans un bar, à descendre une bouteille de whisky pendant qu'on s'amusait à tester nos réparties respectives.

Trois heures et bien de shots plus tard, dans une de ces passions éphémères propres à la consommation d'alcool, je me suis retrouvée dans ses bras. De cette première étreinte, je me souviens que Dave était ruisselant de sueur et que je m'en foutais parce qu'il était drôle et que sa barbe sentait bon le savon. Et puis tout d'un coup, son apparente décontraction est devenue un peu suspecte quand il m'a avoué qu'il aimerait bien « essayer quelque chose ». Est-ce qu'il pouvait me nourrir ? C'est ça qu'il voulait.

EN VIDÉO : SEX + FOOD —Une journée chez les fétichistes de la bouffe

Dans un instant de lucidité, le dénouement de la soirée — jusqu'ici très moite et alcoolisée — devenait soudain très clair. L'évidence était là, devant moi. Mon rencard était un « feeder », un fétichiste de la bouffe, et il voulait m'initier.

Aussi connus sous le nom de « chasseurs de bourrelets » ou « kiffeurs de grosses », les feeders ressentent un certain plaisir érotique à gaver leurs partenaires jusqu'à l'étouffement ou le malaise. Partenaire qui dans le jargon, est appelée une « feedee ». Sur Internet, les amateurs du genre se rencontrent sur des forums de discussion comme Fantasy Feeder. Les feedees y trouvent des conseils pour gagner encore plus de poids et la plateforme sert aussi de support à la communauté pour partager des fantasmes sexuels et des expériences personnelles autour de ce fétichisme. Le mouvement est principalement composé d'hommes cherchant à nourrir des femmes, qui peuvent explorer leurs désirs tabous en toute discrétion dans la multitude d'espaces existants sur le net. Les shows par webcam sont le moyen privilégié par lequel les feeders peuvent satisfaire leurs désirs, en quelques clics. Dans ce genre de vidéos interactives, les feedees sont payés pour se gaver devant la caméra et s'adonner à des jeux comme le « belly play », où il est question de caresses érotiques sur le bide. Il arrive souvent que les figurants de ces films reçoivent de donations comme de la nourriture et des cadeaux de la part de leurs admirateurs virtuels.

Décrit comme une « orientation sexuelle » par ceux qui y adhèrent, ce fétichisme adopte un peu les mêmes codes que ceux de la communauté BDSM, même s'il s'en tient à l'écart. La relation entre feeder et feedee suit une logique de domination où le feeder a la position de pouvoir. Il devient responsable de la modification du corps de son partenaire, l'excès pouvant entraîner l'obésité morbide et la perte totale de mobilité. À la longue, le feedee devient incapable d'effectuer les tâches les plus banales et quotidiennes sans l'aide de son partenaire, des trucs aussi tristes que s'essuyer les fesses après être allé aux toilettes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les feedees restent souvent persuadés qu'ils gardent le contrôle sur leur prise de poids. Quand l'obésité reste un tabou évident de notre société, chercher volontairement à prendre du poids constitue peut-être pour eux un acte de transgression ultime.

C'est difficile de comprendre et d'analyser ce fétichisme d'un point de vue extérieur, quand on ne le pratique pas. La sexualité est un monde mystérieux. Chacun est excité par un tas de choses différentes : par l'idée de manger des croûtons qui ont trainés dans de la pisse ou se faire fouetter en hurlant le nom de son patron, chacun son truc. Est-ce qu'un tel niveau d'obsession pour la bouffe est-il si indécent et subversif que ça ? C'est peut-être une pathologie mentale, c'est peut-être juste un fantasme. Si les deux parties sont partantes et jouent le jeu en sachant dans quoi elles s'embarquent, à quoi bon vouloir les en empêcher. Qu'ils prennent leur pied !

Mais dans mon cas, comment est-ce que je pouvais ne pas être blessée par la proposition de Dave ce soir-là ? D'un coup, je me suis souvenue, un peu honteuse, de toutes ces fois où j'avais parlé de bouffe avec une certaine excitation, de toutes ces fois où j'avais rabâché les bienfaits de la levure boulanger. Puis je me suis souvenue de la manière avec laquelle Dave m'avait touché le ventre avec sensualité quand on était au bar quelques heures plus tôt. Trompée par mon état d'ébriété avancé, j'avais trouvé ça mignon et tendre, et cela m'avait conforté dans l'idée que Dave était probablement un bon coup. Maintenant que j'y voyais clair, ça avait tout d'un plan foireux.

Je ne pouvais pas faire autrement que d'être blessée par sa proposition puisque, subitement, mon corps et ma passion pour la bouffe, deux caractères distincts de ma personne, s'étaient unis pour ne former plus qu'une seule identité, très portée sur le cul. C'est comme si désormais, je n'étais plus Julia, cette fille qui aime cuisiner, manger des huîtres et faire des blagues de merde. J'étais cette grosse, plutôt baisable, qui allait laisser Dave la nourrir.

Lorsque j'ai refusé en me détachant de son corps dégoulinant de sueur, Dave a commencé à s'excuser. Il a même tenté un timide : « Tu m'attires quand même, je pensais que ça te brancherait. »

Ok, ça va j'ai compris : pour lui, je n'étais qu'une grosse. Super. J'avoue qu'en période de vache maigre, l'idée de lécher lascivement des oreos contre un peu d'argent facile a pu me passer par la tête. Mais là, l'invitation de Dave ne me branchait carrément pas : je n'étais pas prête à transformer mon hobby préféré (manger) en une affaire de soumission sexuelle.

Après cet « incident », j'ai décidé que je ne verrai plus Dave et je me suis empressée de mettre des icônes emojis en forme de couteaux à côté de son prénom sur mon téléphone.

Je me demande ce qui serait arrivé si j'avais dit « oui ». Est-ce qu'il aurait couru jusqu'au placard dans sa chambre pour sortir une énorme boîte de Kinder vintages périmés depuis 1987, en espérant que je dévore ensuite des gâteaux en forme de phallus remplis de crème ? Peut-être que j'aurai dû lui dire « oui ». Peut-être qu'on serait allés chez un écailler qu'il m'aurait regardé m'enfiler des douzaines et des douzaines de mes mollusques aphrodisiaques préférés. Mais j'en doute. Dave était plutôt ce genre de mec chiant et casanier, celui qui aime sa petite routine et qui se fait livrer chez lui tous les soirs la même bouffe. Et qui la mange sans prendre aucun plaisir.

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