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Pour en finir avec les gens qui invoquent le débat « célibataires VS couples »

Il serait judicieux de jeter ce débat de magazine de plage sous un tramway et de couler ses partisans dans du béton.

par Paul Douard
02 November 2018, 3:29pm

Illustration par Pierre Thyss

Actuellement, il existe une pléthore de sujets de discussion potentiellement intéressants. Mais face à ce constat, certains estiment encore qu'il est pertinent de débattre pour déterminer s'il vaut mieux être célibataire ou en couple. Tous les ans, des articles pullulent de toute part sur le sujet, provoquant autant de débats virulents entre deux factions qui semblent toujours se sentir en compétition. Certains médias plus traditionnels ont eux aussi sauté le pas, flairant qu'il y avait peut-être là un débat national à avoir, voire même une réponse scientifique à apporter. Même l'un de nos contributeurs a récemment expliqué pourquoi il estimait que les gens en couple avant 30 ans étaient potentiellement des gros cons. Personnellement, j'estime qu'il serait plus judicieux de jeter ce débat de magazine de plage sous un tramway et de couler ses partisans dans du béton.

Nous sommes en 2018. Tout le monde peut baiser avec tout le monde, se marier et divorcer ou même partouzer avec des couples pansexuels quinquagénaires en toute sécurité dans des établissements conventionnés. Mais dans une société où des nouveaux mouvements sexuels naissent à chaque saison, certains continuent de voir le monde moderne par la simple distinction « les célibataires sont de gros enfants irresponsables qui refusent de s'engager » et « les couples sont malheureux et chiants mais ne le savent pas encore ». Sachez une chose : les deux camps peuvent être aussi atroces l'un que l'autre – mais surtout, ils ne sont pas si éloignés que ça. Alors à quoi bon créer une guerre pour choisir entre la peste et le typhus ?

Commençons par les célibataires endurcis et fiers de l'être, que l'Organisation Mondiale de la Santé envisage de considérer comme des handicapés car incapables de procréer. Ceux-ci voient le couple comme un caillou égaré dans leur chaussure qu'ils essayent désespérément de retirer en bougeant maladroitement leurs orteils. En vain, car ils finissent toujours par abdiquer et rentrer chez eux en boitant. Leur vie estudiantine faite de fêtes, de mojitos mal dosés et d'aventures d'un soir avec des DJ à temps partiel ferait jalouser n'importe qui. Du moins, selon eux. Ils se vantent d'être bourré dès le lundi et sont toujours les premiers à faire le tour des bureaux dès 16h55 en murmurant un sombre « On va boire des coups ? ».

Mais ce comportement a une profondeur intellectuelle, évidemment. Ils refusent de se conformer à un modèle social se résumant à des périples au Carrefour Market, à des litières de chat à nettoyer et à des housses de drap à plier. Ils sont comme ces freelances qui veulent faire passer leur adaptation à un monde du travail chaotique pour une philosophie de vie. Si les gens estiment, à l'instar de cet Américain, qu'enchaîner 150 rendez-vous sur Tinder pour finalement se retrouver à se caresser devant un film porno vu 198 fois est une marque de réussite, jetez-moi dans un incinérateur. Car oui, affirmer que l'on veut rester « seul », « libre » et « indépendant » quand on passe chaque minute de sa vie assis sur la cuvette des toilettes à scruter ses collègues de bureau sur cinq applications de rencontres différentes pourrait presque être qualifié d'hypocrite – ou simplement de glauque.

De l'autre côté, les gens en couple vouant une haine prononcée du célibat ne valent pas mieux. Certains ne cessent de rabaisser leurs amis célibataires par des phrases proches de l'insoutenable – de type « Tu vas trouver quelqu'un, t'inquiète pas » ou pire, « Paul m'a acheté une nouvelle enceinte Bluetooth pour le salon, elle est top ». Ils sont également capables de vous bassiner des heures sur les bienfaits de leur compte commun et de vous expliquer « qu'ils cherchent à acheter en ce moment » alors que vous vivez encore en colocation avec seize étudiants du Cours Florent qui doivent répéter dans le salon.

Pour eux, les célibataires ne sont que de gros bébés qui refusent de grandir et risquent de louper le coche de l'installation dans un deux-pièces situé dans un quartier gentrifié. Et bien sûr, ils ne peuvent plus vous suivre dans vos soirées Erasmus car ils doivent terminer cet épisode de Black Mirror où un homme se réveille après dix ans de coma et se rend compte que le monde est devenu une immense rédaction de Minutebuzz dirigée par un hologramme de Jean-Marc Morandini.

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Mais derrière ces discours responsabilisants et moralisateurs sur la vie d'adulte moderne, beaucoup fantasment d'un retour au célibat pour profiter de nouveau d'un bon plan à trois sans lendemain, de se retaper un(e) ex célibataire ou de cesser de se coltiner des soirées avec les potes de leur partenaire justement fans de Black Mirror. Ils voudraient donc la stabilité et le confort, tout en pouvant jouir autant que les autres. N'est-ce pas là la base d'un caractère capricieux et particulièrement immature, celui qu'on prête si injustement aux célibataires ?

Finalement, pourquoi créer un débat là où il n'y a que du vide ? Ces gens aspirent pourtant tous à la même chose : vivre peinard. Les célibataires – contrairement à ce que pensent les couples installés – ne seraient pas de sombres blattes inutiles à la société. Le docteur Bella DePaulo, psychologue et auteure de Singled Out, expliquait récemment à VICE que : « L'un des stéréotypes veut que les célibataires mènent une vie dédiée à la recherche du plaisir mais, en fait, ils font beaucoup de bénévolat. » Les célibataires ne seraient donc pas forcément de gros bébés égoïstes, mais des gens comme tout le monde. Ensuite, le débat sur lequel de ces deux statuts rend le plus heureux et en meilleure santé semble aussi abouti que le débat sur les extraterrestres : « Tous les avantages du mariage – la santé, le bonheur – sont soit grossièrement exagérés, soit tout simplement faux », termine Bella DePaulo. Sauf que des études semblent dire l'inverse. Si le célibat « peut être le bon choix », vivre avec quelqu'un peut l'être tout autant. Une étude de 2015 menée par des chercheurs britanniques de l'University College of London et de la London School of Economics affirme que les hommes mariés sont en meilleure santé que les hommes célibataires. Une autre étude de l'université de Californie a montré que les personnes en couples ont moins de problèmes psychiatriques, psychologiques et souffrent moins de la dépression. Tout est affaire de contexte, de choix et d'envie.

Voilà, pour résumer : personne ne sait rien. Alors par pitié, arrêtez d'emmerder le monde avec ce faux problème impossible à résoudre. En l'espace de 27 ans, j'ai eu l'occasion d'être célibataire et en couple à plusieurs reprises – et les deux cas étaient parfois sinistres, parfois fabuleux. Croyez-moi, s'il existait un modèle meilleur qu'un autre, il serait déjà payant.

Cet article a été initialement publié sur VICE FR.