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Je suis cette serveuse qui assiste, consternée, à votre rencard foireux le soir de la Saint Valentin

C’est toujours une soirée un peu étrange : votre restaurant se remplit soudain de couples sur leur trente-et-un qui en font des tonnes pour se donner l’impression qu’ils passent la meilleure soirée de leur vie.

par Anonymous
12 June 2018, 8:17am

Photo via Flickr user tiraslee

Bienvenue dans Cuisine Confessions, une rubrique qui infiltre le monde tumultueux de la restauration. Ici, on donne la parole à ceux qui ont des secrets à révéler ou qui veulent simplement nous dire la vérité, rien que la vérité sur ce qu’il se passe réellement dans les cuisines ou les arrière-cuisines des restaurants.

Dans cet épisode, la chef de salle d’un bar de Londres nous donne un aperçu de sa journée de travail type, le soir de la Saint Valentin.

J’ai longtemps bossé dans des bars et des restaurants à Londres, Melbourne, Sydney ou encore Auckland et je peux vous dire une chose : peu importe l’endroit où l’on se trouve sur la planète, toutes les Saint Valentin se ressemblent. C’est toujours une soirée un peu étrange, imaginez un peu l’ambiance : votre restaurant se remplit soudain de couples sur leur trente-et-un qui en font des tonnes pour se donner l’impression qu’ils passent la meilleure soirée de leur vie.

Je suis tellement rodée à l’exercice que je me surprends à faire des blagues de daron au moment de briefer mes équipes, genre : « Pas besoin de bougies ce soir, les gars. Les couples qui viennent dîner éclaireront déjà suffisamment la salle avec leurs téléphones. » Et puis, je me surprends à faire des rapprochements un peu foireux entre la pollution lumineuse du ciel de Londres, le fait que l’on ne voit pas les étoiles dans le ciel le soir du 14 février, et le nombre de couples qui prennent en selfie en même temps. J’ai conscience que ces blagues sont bidon, mais elles font toujours mouche parce qu’au fond, c’est un peu ça. Et puis, il faut reconnaître que prendre en photo de son plat et le foutre sur Instagram est devenu une astuce tout à fait recevable quand il s’agit de combler un blanc dans une conversation.

Le soir de la Saint Valentin, il y a toujours au moins un couple qui se tripote en plein milieu du service et les bonnes années, on en surprend en train de baiser dans les chiottes. Une fois, on a même retrouvé des collants arrachés dans la poubelle – le couple avait aussi laissé des traces de doigts partout sur le miroir : la grande classe.

Le truc qui me tue à chaque fois, ce sont les gens qui font mine d’aller sur Instagram devant leur conjoint alors qu’en fait ils vont sur Tinder en douce. En général, j’essaie de garder un œil sur ces tables-là parce que je sais que ce sont celles qui demandent l’addition en premier – et j’adore être dans les parages pour entendre l’excuse qu’ils sortent pour devoir partir prématurément. Et je dois reconnaître qu’à ce petit jeu-là, les filles sont plus habiles que les mecs.

Évidemment, le soir de la Saint Valentin, c’est la fête des rencards Tinder. Compte tenu de toute la pression affective qui tourne autour de cette date, la logique voudrait que l’on choisisse un autre soir pour aller boire un verre avec quelqu’un pour la première fois, mais je pense que pour certains, rester seul chez soi le 14 février est une perspective beaucoup plus angoissante que de passer une soirée un peu gênante avec quelqu’un que l’on connaît à peine.

On a donc élaboré le plan suivant : comme c’était la première fois qu’ils se voyaient, elle dirait à « Rencard n°2 » qu’ils s’en tiendraient à quelques verres au bar. Pendant ce temps-là, « Rencard n°1 » patienterait en salle.

Quand je travaillais à Melbourne, il y avait une cliente – Anglaise, comme moi – avec laquelle j’avais noué quelques liens. Je l’aimais bien parce qu’elle avait une bonne descente (elle venait du Nord de l’Angleterre). C’était le genre de cliente attachante avec laquelle je pouvais déconner pendant le service et qui aurait pu être ma pote en dehors du boulot. Je pense que mon bar était devenu le point de chute privilégié de ses rendez-vous Tinder. C’était pas mal comme stratégie : elle choisissait un endroit où elle avait ses habitudes, comme ça si les choses tournaient au vinaigre, elle pouvait compter sur du soutien dans la salle. Un jour, elle a carrément demandé que je l’appelle sur son portable en me faisant passer pour sa coloc et en disant qu’il y avait une urgence à l’appart. Elle est partie à toute vitesse du bar en laissant le mec en plan et on l’a vue réapparaître trente secondes plus tard dans les cuisines. Elle a attendu que son rendez-vous parte pour revenir en salle. Elle s’est ensuite installée au bar et a passé la soirée à déconner avec les barmen, tout en enchaînant Aperol Spritz sur Aperol Spritz.

Bon, par contre, pour la Saint Valentin d’il y a deux ans, elle a vraiment fait de la merde. Elle avait réussi l’exploit d’organiser deux rendez-vous en même temps. Heureusement pour elle, le bar était ainsi fait qu’il y avait une cloison entre le bar et la salle où l’on servait à manger.

Elle n’a compris son erreur qu’en voyant son deuxième rendez-vous de la soirée débarquer dans le bar : elle est venue direct me voir pour me demander de la sortir de là. On a donc élaboré le plan suivant : comme c’était la première fois qu’ils se voyaient, elle dirait à « Rencard n°2 » qu’ils s’en tiendraient à quelques verres au bar. Pendant ce temps-là, « Rencard n°1 » patienterait en salle – à une table où elle le rejoindrait plus tard pour un menu complet de la Saint Valentin !

Elle a donc dû jongler entre les deux rencards et elle était super-nerveuse. Évidemment, en bonne Anglaise, elle enchaînait verres sur verres et a rapidement commencé à être bien torchée. Elle a réussi à gérer ses allers-retours jusqu’à ce qu’elle s’adresse à « Rencard n°1 » avec le prénom de « Rencard n°2 ». Du coup, « Rencard n°1 » a commencé à capter ce qui était en train de se tramer. Il s’est levé et est venu jusqu’au bar pour régler sa note. Il en a profité pour se présenter à « Rencard n°2 », qui a demandé l’addition à son tour et s’est cassé. Aucun des deux ne lui a dit au revoir : elle est restée figée dans l’allée entre le bar et la salle pendant qu’ils partaient. Comme nous tous dans la salle, d’ailleurs.

Je me suis retrouvée seule à devoir gérer une Anglaise complètement beurrée. Fidèle à elle-même, elle est restée traîner dans le bar, elle a commandé un dernier verre, et puis elle est rentrée avec le barman du bar d’à côté qui était venu boire un coup chez nous après son service. J’imagine que, finalement, sa soirée s’est plutôt bien terminée.

Elle était marrante, quoiqu’un peu perdue. Je me demande ce qu’elle est devenue.

Propos rapportés par Anna Sulan Masing.

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