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Identité

Ce que ça fait de dire à ses parents qu’on a été agressé·e sexuellement

« Quand j’ai prononcé le mot "viol", ma mère a fondu en larmes. »

par Romee Boots; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
10 December 2019, 10:11am

Illustration : Titia Hoogendoorn 

Il peut être très difficile de parler de son agression sexuelle à la police, à un·e médecin ou à un·e psychologue. Mais le plus difficile est peut-être d’en parler à ses proches, surtout quand on ressent de la honte, de la culpabilité et de la peur.

Alors, comment choisir le bon moment et le bon endroit pour aborder le sujet avec ses parents et ses ami·es ? Nous avons invité Daan, Franka* et Eva à nous raconter leur histoire.

Daan, 22 ans

Quand j'avais 20 ans, j'ai été agressé par un collègue de travail, après avoir dîné chez lui. C’était pourtant quelqu’un en qui j’avais confiance, alors j'étais vraiment confus face à la situation. Cela peut paraître bizarre, mais je n'ai pas réalisé ce qui s'était passé jusqu'au lendemain.

Je n'ai pas eu le courage de le dire à mes parents avant des mois. J'avais pourtant l'impression que je devais le faire, c'était un incident majeur dans ma vie et je devais le partager. Assis dans leur salon, j'étais incroyablement nerveux. On pouvait l'entendre dans ma voix. « J’aimerais vous dire quelque chose », ai-je bégayé. Iels ont su immédiatement que quelque chose n’allait pas. Quand j'ai prononcé le mot « viol », ma mère a fondu en larmes. Elle a paniqué, elle était submergée par l'émotion et ne savait pas comment réagir.

Mon père était furieux. Pas contre moi, mais contre la situation. Il a crié que je devais aller voir les flics, que je ne pouvais pas laisser passer ça. Il était à deux doigts d'aller chez mon collègue pour le tabasser. Quant à moi, je n'ai même pas voulu déposer plainte, je n'avais tout simplement pas l'énergie pour le faire. Je voulais oublier tout ça et passer à autre chose.

« En en parlant, le viol cesse d'être ce grand secret que vous devez porter seul·e »

Mais plus je restais assis là, plus je me repliais sur moi-même. J’étais parcouru par un sentiment de dégoût, tandis que des flashbacks me traversaient l'esprit.

Revivre le viol a probablement été la chose la plus difficile. De plus, j’étais vraiment gêné devant mes parents, même si ma relation avec eux n'est pas si bonne. J'avais l'impression que j'aurais dû savoir que ça allait arriver, ou que j'aurais pu l'empêcher.

De temps en temps, certain·es de mes ami·es, parmi celleux qui le savent, me posent des questions difficiles quoique bien intentionnées. Iels veulent savoir exactement ce qui s'est passé, mais je revis ce moment à chaque fois que j'en parle. Je n'ai dit à ma petite amie ce qui s'était passé que six semaines plus tard.

J'ai cherché de l'aide pour atténuer l'impact de ces flashbacks et j'ai fini par suivre à la fois une thérapie physique et psychologique. Grâce à la thérapie EMDR – désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires –, une méthode spécialisée dans le traitement des événements traumatiques, j'ai appris à composer avec les images qui surgissaient sans cesse dans ma tête. En dehors de cela, j'ai fait du tantra et de la thérapie corporelle, pour pouvoir me reconnecter avec ma propre sexualité. Cela m'a beaucoup aidé, mais le viol fera toujours partie de ma vie.

Je veux aussi dire à ceux qui ont vécu la même chose qu'il est important de raconter votre expérience aux personnes que vous aimez et avec qui vous êtes à l'aise. En en parlant, le viol cesse d'être ce grand secret que vous devez porter seul·e.

Mes parents n'en ont plus jamais reparlé, bien que depuis cette conversation, mon père me demande toujours : « Tu vas faire attention à toi ? » Il me regarde différemment, comme s’il ne pouvait pas me confier ma propre sécurité. Cela ne fait qu'ajouter à l'insulte. Mais le fait d’en parler à ma copine à l'époque a été un grand soulagement. Il est donc très important de savoir à qui vous parlez. Certaines personnes peuvent ne pas le supporter ou le comprendre, mais un professionnel le pourra.

Franka*, 27 ans

Quand j'avais sept ans, mon demi-frère me forçait à avoir des relations sexuelles avec mon demi-frère aîné. Par exemple, il me demandait de le branler avec des gants en caoutchouc. Il appelait ça « jouer au docteur ».

Bien qu'il ne m'ait jamais dit de garder ça pour moi, ce n'était pas quelque chose que je voulais partager avec qui que ce soit. C’était mon secret. Je me suis promise de l'emporter dans ma tombe, car je savais que le fait d'en parler détruirait ma famille.

Je pensais que mes parents n'avaient rien remarqué. On pensait que je ne m'en souvenais pas. Pendant toutes ces années, nous avons tourné en rond, poussés par cette étrange incompréhension. Jusqu'à ce que ma mère demande à mon copain : « Tu es au courant, pour Franka et son demi-frère ? » C'était sa façon d'essayer de savoir si je m'en souvenais encore. J'ai su que je ne pouvais plus garder le secret. J'avais constamment peur qu'elle en parle à nouveau.

« C'était définitivement la fin de mon secret. J'étais tendue, j'avais encore peur d'ouvrir la boîte de Pandore. Ma respiration s'est accélérée et je serrais la mâchoire »

Après qu'on soit allés faire du shopping un jour, ma mère m'a ramenée chez moi. Au lieu de me déposer devant ma porte d'entrée, elle s’est garée sur un parking. Elle m’a dit : « Je ne savais pas si tu te souvenais de quoi que ce soit. »

C'était définitivement la fin de mon secret. J'étais tendue, j'avais encore peur d'ouvrir la boîte de Pandore. Ma respiration s'est accélérée et je serrais la mâchoire. J'ai dit que oui, et je me suis demandé jusqu’où je devais aller dans les détails. Mais ma mère a pris les devants et m’a demandé ce qui s'était passé, quand, à quelle fréquence. Je pense qu’elle voulait savoir si elle aurait pu l'éviter. J'ai répondu à toutes ses questions. Elle m’a écouté tranquillement. « Avons-nous fait quelque chose de mal ? », a-t-elle demandé. J'ai entendu un tremblement dans sa voix et j'ai remarqué qu'elle pleurait. Je voyais à quel point elle se sentait coupable, mais aussi à quel point elle en voulait à son beau-fils.

Après 30 minutes étouffantes dans cette voiture, j'en avais fini. J'ai terminé en disant :
« Je ne veux pas que tu t’en veuilles pour quoi que ce soit. » Je me demande si elle l'a pris à cœur. Elle m’a fait un câlin. Dès que je suis arrivée chez moi et que j'ai vu mon copain, je me suis effondrée.

Bien que ma mère soit très gentille et compréhensive, j'ai commencé à avoir des flashbacks récurrents – le passé me paraissait soudainement beaucoup plus proche du présent. Dès que je sentais une odeur de caoutchouc ou que je voyais un enfant assis sur les genoux d'un adulte, ça remontait à la surface. J’essayais de lutter contre l'impuissance que je ressentais pendant les flashbacks, ou plutôt j’essayais de la confronter. J'ai décidé de parler à mon demi-frère, pour reprendre le contrôle de ma vie. Il n’a pas eu la réaction que j’espérais. Il était distant et ne semblait pas vraiment désolé. Pourtant, j’ai eu l’impression de m’être débarrassée d’un poids. Je suis heureuse de pouvoir vivre ma vie sans secrets.

Eva, 26 ans

Quand j'avais 19 ans, je suis partie en voyage en Australie. Un soir, à Sydney, j’ai perdu ma meilleure amie de vue. Un DJ du bar où on était m'a proposé de me raccompagner chez moi. Quand je suis montée dans sa voiture et qu'il a verrouillé les portières, j'ai su que j'avais des ennuis. Une heure et demie plus tard, je suis sortie de la voiture, complètement désorientée.

Mon premier réflexe a été d'appeler ma mère. Je ne pouvais pas lui dire ce qui s'était passé, mais elle entendait que j'étais contrariée. Elle m’a conseillé d’aller chez un membre de notre famille qui vivait à Sydney.

« Quand vous avez une fille, une agression comme celle-ci est probablement votre pire cauchemar »

Le lendemain, j'ai retrouvé l’amie que j’avais perdue. J'étais encore sous le choc et je ne faisais que répéter : « Il m'a fait quelque chose. » Je lui en voulais énormément de m’avoir laissé cette nuit-là. Je lui ai crié dessus en disant que je ne voulais plus jamais la revoir. Mais ce que je voulais réellement, c'était qu'elle reste près de moi.

Quelques jours plus tard, quand j'ai commencé à réaliser ce qui s'était réellement passé, j'ai décidé d'envoyer un mail à ma sœur. C'était un message très émouvant – j'ai détaillé les faits avec beaucoup de précision. Mais je ne voulais pas qu'elle s'inquiète, alors j'ai terminé par : « Tout ira bien, ne t’inquiète pas pour moi. »

Ma sœur a immédiatement appelé mes parents et ils ont essayé de me contacter, mais je ne voulais vraiment pas en parler. Dans les mois qui ont suivi, je me suis sentie très seule en Australie. J'espérais pouvoir repartir à zéro à mon retour chez moi.

Le viol a vraiment fait du mal à mes parents. Nous discutons parfois du sujet lui-même, mais nous ne parlons jamais de ce qui m'est arrivé en particulier. Quand vous avez une fille, une agression comme celle-ci est probablement votre pire cauchemar. C'est pourquoi je n'en ai pas parlé tout de suite, je voulais leur épargner cette douleur.

Iels m'ont beaucoup aidée d'un point de vue pratique, par exemple en me trouvant un psychologue. Mais surtout, j'aimerais qu'iels entament une conversation à ce sujet un soir autour d'une bouteille de vin. Nous sommes très proches et nous nous voyons beaucoup. C'est pourquoi je me demande parfois pourquoi nous n'en parlons jamais vraiment. Je pense que c'est trop douloureux pour mes parents.

Je suis quand même contente d'en avoir parlé. Ce viol m'a changée. Je peux le voir à la façon dont je regarde les hommes. Je ne leur fais plus confiance aussi facilement qu'avant.

*Le nom a été changé.

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Cet article a été publié sur VICE NL.

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