Une brève histoire des raids sur Internet

Les petit·es vicelard·es qui auraient gâché le meeting de Donald Trump grâce à TikTok sont les descendant·es d'une longue, longue tradition pas toujours drôle.
03 July 2020, 8:53am
Donald Trump Maison-Blanche
Photo Getty 

C’est une photographie frappante. Donald Trump regarde la pelouse de la Maison-Blanche, le teint hâlé et la mine triste au-dessus de sa cravate défaite. Sa main gauche froisse une casquette Make America Great Again. En cette nuit du 20 au 21 juin 2020, le président des États-Unis rentre d’un meeting décevant à Tulsa, dans l’Oklahoma : les 19 000 sièges de la salle omnisports choisie pour le rassemblement n’ont accueilli que 6 200 personnes. On attendait pourtant une affluence record.

Surmontée du cliché de l’Associated Press, la nouvelle de l’échec du meeting de Tulsa déclenche une certaine joie sur Internet. Officieux·ses ou officiel·es, les opposant·es de Trump ricanent : d’après elleux, ce coup politique a été organisé par quelques milliers d’internautes fan de K-pop et de TikTok. En d’autres termes, quelques adolescent·es sur smartphone ont humilié le président des États-Unis et son équipe.

Tout aurait commencé le 12 juin précédent, lorsqu’une certaine Mary Jo Laupp a appelé ses abonné·es TikTok à réserver des places pour le meeting de Tulsa sans la moindre intention de s'y présenter : « Allez prendre des tickets maintenant, et laissez-le tout seul sur scène. Qu’est-ce que vous en dites ? » Son appel semble avoir été entendu, notamment parce qu’il suffisait de fournir un numéro de téléphone pour obtenir une réservation, mais les allié·es de Donald Trump continuent de nier l’impact de l’initiative.

Brad Pascale, le directeur de campagne du président américain, considère ainsi que ce sont les
« médias fake news » qui ont découragé les spectateur·ices potentiel·es en agitant la possibilité d’une contamination à la Covid-19 ou d’une manifestation Black Lives Matter.

Un savoir antique (presque)

En dépit de ce que pourrait laisser croire l’importante couverture médiatique dont elle a bénéficié, cette « campagne de trolling » n’est pas inédite. Fût un temps, ce genre d’affrontement asymétrique était l’un des passe-temps préféré du web communautaire. 4chan et ses rejetons, Something Awful, You’re The Man Now Dawg, Encyclopedia Dramatica : tous les plus grands centres de la culture web de la décennie 2000 ont organisé des opérations similaires pour une foule de raison différentes, avec plus ou moins de sérieux et de succès. À l’époque, on parlait de « raids » ou d’invasions.

Le premier raid célèbre de l’histoire du web visait Habbo Hotel, le simulateur de vie sur navigateur que tou·tes les propriétaires de Skyblog ont visité un jour. Peut-être piqué·es par des rumeurs selon lesquelles les administrateur·ices du site discriminaient les avatars à la peau noire ou plus probablement en quête de divertissement, des membres de la catégorie « Random » de 4chan se sont inscrit·es en masse pour gâcher la fête pendant l’été 2006. Leurs personnages identifiables grâce à leurs uniformes (costume, coupe afro et couleur de peau précise) bloquaient l’accès aux niveaux populaires et formaient des croix gammées ou des « faucilles et marteau » au milieu des utilisateur·ices mi-interloqué·es, mi-énervé·es.

Au fil des semaines et des mois suivants, les raids contre Habbo Hotel ont gagné en organisation et en intensité. Des anonymes bénévoles ont développé des techniques et des logiciels pour tromper la vigilance des modérateur·ices et spammer les discussions avec toujours plus d’efficacité. Une poignée de plaisantin·es particulièrement décidé·es ont même reproduit ces raids devant le siège social finlandais du propriétaire de Habbo Hotel, croix gammée humaine comprise.

Ces opérations ont continué jusqu’en 2013 au moins et ont engendré une sous-culture miniature chère aux « oldfags », les vieux de la vieille du web crasseux. Cependant, aussi potaches soient-elles, elles ont surtout permis aux internautes de découvrir leur immense pouvoir lorsqu’iels prennent la peine de s’organiser : au plus dur des raids contre Habbo Hotel, les serveurs du service sont tombés sous la masse des visiteur·ses. Et les « Anonymous » – un terme qui désignait alors uniquement les utilisateur·ices de 4chan – n’ont pas manqué d’exploiter ce nouvelle puissance.

Brigade des mœurs du réseau

Avant les raids contre Habbo Hotel, les différentes communautés trollesques du web se chamaillaient surtout entre elles pour des motifs futiles : mèmes volés ou modérateur·ices prétentieux·ses, au pire. Comme ces escarmouches menées à coup de spam et d’attaques DDoS ne sortaient jamais du cadre virtuel, les administrateur·ices des sites impliqués laissaient souvent faire ou réglaient le problème en privé.

« Sans doute galvanisé·es par cette nouvelle plateforme, ces « /i/nsurgent·es » ont décidé d’abandonner les bisbilles numériques pour aller jouer les gros bras dans le monde réel »

Mais pendant et après Habbo Hotel, les membres de 4chan, sans doute galvanisé·es par leur efficacité, ont commencé à organiser des raids sur critères moraux : toute communauté considérée comme abjecte ou obscène était susceptible de subir une invasion. Ainsi, pendant l’été 2006, le forum a attaqué un site pour fétichistes des couches, un cercle pro-ana et un wiki pour furries, entre autres. L’administrateur du site, Christopher « moot » Poole, a riposté en interdisant l’organisation de raids. Une décision qui n’a fait qu’aggraver la situation.

En quelques mois, les raids étaient devenus un pilier de la « culture Anonymous ». Iels ne pouvaient pas disparaître comme ça. Leur interdiction a déclenché une colère telle sur 4chan qu’un nombre inconnu d’utilisateur·ices ont choisi l’exode vers des forums moins fréquentés et plus permissifs. L’un d’entre eux, 7chan, a décidé de retenir ces réfugié·es en créant une sous-catégorie spécialement dédiée aux raids : « Invasion » ou /i/. Pour la première fois, les fâcheux·ses du web disposaient d’un quartier-général pour organiser leurs actions. Sans doute galvanisé·es par cette nouvelle plateforme, ces « /i/nsurgent·es » ont décidé d’abandonner les bisbilles numériques pour aller jouer les gros bras dans le monde réel.

Anonymous vs. Église de scientologie

La première cible des /i/nsurgents était Hal Turner, un animateur de webradio indépendant connu pour ses positions néo-nazies assumées. Son racisme, sa paranoïa et ses émissions en direct avec coups de fil des auditeur·ices faisaient de lui une cible idéale : les /i/nsurgent·es appelaient pour raconter des bêtises, il répondait avec des tombereaux d’injures haineuses. Ses bourreaux et bourrelles lui ont également fait livrer des pizzas et des matériaux industriels en quantités faramineuses, et lancé une attaque DDoS sur son site officiel. Les coûts engrangés par cette campagne de harcèlement ont conduit Hal Turner à cesser d’émettre, faute de moyens. De toute façon, des pirates associé·es au raid avaient révélé qu’il était informateur pour le FBI. Il allait devoir quitter Internet pour un bon moment. Fort·es de cette victoire, les commandos anonymes ont encore revu leurs ambitions à la hausse.

En janvier 2008, les /i/nsurgent·es et leurs compères venu·es de forums annexes ont décidé d’attaquer l’Église de scientologie au motif qu’elle tentait de censurer Internet. La secte avait eu le malheur de chercher à faire disparaître une vidéo embarrassante de son membre le plus éminent, Tom Cruise, de diverses plateformes dont YouTube. Objectif : bouter les scientologues hors du réseau façon Hal Turner. Nom de code : Project Chanology. Les habitué·es du web fumeux ne s’étaient jamais attaqué·es à une cible aussi riche et célèbre. Et pour la première fois, iels allaient mener un raid au nom d’un idéal, celui de la liberté sur Internet.

Il est bon de faire partie d’un mouvement et de jouer aux combattant·es à peu de frais, de sentir qu’on a raison, de voir sa cible vaciller.

Le nombre de participant·es au Project Chanology est inconnu pour des raisons évidentes. Cependant, le site officiel de l’Église de scientologie aurait subi environ 500 attaques par déni de service lors du premier mois de l’opération, certaines assez importantes pour le mettre hors-ligne. En plus des traditionnels coups de téléphone, fax noirs et autres campagnes de manipulation des résultats Google, les /i/nsurgent·es ont organisé des manifestations devant plusieurs dizaines de bureaux de la secte. Ces événements ont attiré une attention considérable sur Anonymous. C’est vraisemblablement par elleux que beaucoup d’internautes ont découvert le frisson du raid. Il est bon de faire partie d’un mouvement et de jouer aux combattant·es à peu de frais, de sentir qu’on a raison, de voir sa cible vaciller.

Après presque deux ans de guerre numérique et de manifestations, le Project Chanology s’est essoufflé sans parvenir à chasser l’Église de scientologie du web. Les /i/nsurgent·es ne se sont pas découragé·es pour autant. En deux ans seulement, iels étaient passé·es de trolls minables sur Habbo Hotel à combattant·es de la liberté de l’information, un rôle qui leur plaisait beaucoup. Des hordes de nerds en masque de Guy Fawkes, le nouveau symbole des Anonymous, passaient sur les grandes chaînes américaines. Jamais iels ne connaîtraient à nouveau un tel succès. Les raids grandiloquents allaient tout de même continuer.

La mort du lol innocent

Le dernier coup d’éclat « politiquement correct » d’Anonymous est sans doute la double opération Payback-Avenge Assange. À la fin de l’année 2010, un nombre inconnu d’internautes ont lancé une série d’attaques DDoS contre les grands défenseur·ses de la propriété intellectuelle aux États-Unis et au Royaume-Uni. Cette campagne pro-piratage a pris une nouvelle direction quand divers processeurs de paiement ont annoncé qu’ils allaient cesser de traiter avec WikiLeaks après la diffusion de quelques 240 000 câbles diplomatiques américains. En bon·nes défenseur·ses de la liberté, les membres du commando ont braqué leurs armes sur les sites de Mastercard, Visa et PayPal, entre autres, et les ont mis hors-ligne. Ensuite, quelque chose a basculé.

Au début de la décennie 2010, les raids des imageboards ont basculé dans une dimension politique, peut-être suite à l’ouverture du tristement célèbre Politically Incorrect sur 4chan. Conçue à l’origine comme une sous-catégorie de confinement pour les racistes réel·les ou ironiques qui traînaient sur le forum, /pol/ est vite devenu le repère des internautes les plus bêtes, méchant·es et belliqueux·ses du web. L’ampleur de son succès a vite fait des émules, notamment sur l’imageboard concurrent 8chan. Entre leurs mains, la vieille tradition du raid comme alliance d’internautes vers un but commun s’est transformé en outil de propagande pour l’extrême droite américaine, souvent sous couvert de défense de la liberté d’expression.

« Quatre ans plus tard, l’opération contre le meeting de Tulsa est venu rappeler que tout le monde pouvait réussir son raid. Le Président des États-Unis aura peut-être à subir des assauts similaires dans les mois à venir. »

Le Gamergate éclate en 2014, alors que ce qu’on avait un jour appelé le trolling passait de plus en plus pour du harcèlement. Une sombre histoire d’adultère dégénère en affrontement massif sur la représentation des minorités dans les jeux vidéo et la censure. Des groupes établis sur /pol/ et Reddit s’illustrent en menant des campagnes d’insulte et de menaces d’une intensité rare. Deux ans plus tard, alors que la campagne présidentielle américaine bat son plein, des individus établis sur les mêmes plateformes s’organisent pour combattre un filtre anti-haine développé par Google et pour apprendre des expressions racistes à un bot sur Twitter. Mais leur plus gros raid a peut-être été de porter Donald Trump vers la présidence.

L’impact de la gigantesque opération de guerre psychologique menée en faveur de Donald Trump par certaines sous-divisions de 4chan, 8chan et Reddit ne peut évidemment pas être mesurée. Reste que leurs mèmes, leurs campagnes de désinformation et leurs happenings bizarres ont suscité une angoisse mortelle dans les classes politique et médiatique du monde entier. Les tactiques employées par ces individus sont l’aboutissement d’une longue tradition de raids sur leurs plateformes de prédilection : diffuser des mèmes chargés idéologiquement, lancer une fausse information, manipuler les réseaux sociaux pour faire passer leurs idées, attaquer des individus sans relâche…

En créant une atmosphère de méfiance entre toutes les communautés qu’iels pouvaient atteindre, les architectes de ce « raid ultime » ont sans doute aggravé les clivages et les irritations qui ont participé à l’élection de Donald Trump. Iels ont ridiculisé les médias et les journalistes, diffusé des théories conspirationnistes sur les opposant·es du candidat républicain qui perdurent aujourd’hui, et sans doute contribué à bâtir la réputation « anti-système-seul-contre-tous » du milliardaire.

Quatre ans plus tard, l’opération contre le meeting de Tulsa est venu rappeler que tout le monde pouvait réussir son raid. Le Président des États-Unis aura peut-être à subir des assauts similaires dans les mois à venir. Dans les années 2000, chaque opération réussie galvanisait 4chan. Dans les années 2020, pourquoi cela n’arriverait-il pas à TikTok ?

En guise de post-scriptum, rappelons que ces combats plus ou moins nobles ne doivent pas faire oublier que la majorité des raids étaient – et restent – franchement débiles et inoffensifs. Comme lorsque des internautes ont tenté de faire baptiser une décharge publique en l’honneur du chanteur de Limp Bizkit, d’envoyer Justin Bieber en Corée du Nord et Taylor Swift dans une école pour malentendant·es, de faire élire une femme transgenre « Plus belle femme de l’année ». On peut s’amuser entre ami·es internautes sans faire de politique, pas vrai ?

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Cet article a été publié sur VICE FR.