un homme afro-américain couché et une femme afro-américaine avec des tresses
Culture

J’ai réalisé mon privilège blanc grâce à un projet photo sur la culture afro-américaine

« Quand on est venu nous chercher à l'aéroport de Chicago, on a été arrêté·es en chemin par la police. Les flics ont vérifié si j'allais bien, ils ont cru que j'avais été kidnappée. »
10 June 2020, 7:12pm

Pour Ines Vansteenkiste-Muylle (23 ans), la photographie est un moyen d'engager un lien avec un panel de monde le plus large possible. Pour son projet « Grits/Grids & Conversations », elle s'est rendue aux États-Unis en 2018, où elle a été accueillie par une famille afro-américaine, celle de son copain. Sur place, elle a voyagé de Chicago à la Nouvelle-Orléans et a logé chez d’autres membres de cette famille. Ce qui a commencé comme un projet d’école de fin d’études a ensuite renforcé son lien avec la culture afro-américaine.

On a parlé avec Ines de son voyage, de sa position de Blanche au sein d’une famille noire et de l'amour qu'elle porte à ces personnes qu’elle a prises en photo ; des gens qui, s’ils plaisantent sur le racisme, c’est par nécessité.

Famille d'accueil.

VICE : Salut Ines, qu'est-ce qui t'a amené aux États-Unis ?
Ines: J'ai étudié à la LUCA School of Arts à Bruxelles et je cherchais un nouveau projet pour mon Master. Mon copain de l'époque est à moitié américain et comme la plupart de sa famille vit encore en Amérique, on a voulu y aller ensemble. Je ne les avais jamais rencontré·es et j’espérais que le contact soit plus facile à travers la photo.

« Dans presque toutes situations que j'ai vécues là-bas, il y avait du racisme. »

Comment s’est passé le processus de création ?
On est arrivé·es à Chicago et de là, on est progressivement descendu·es vers la Nouvelle-Orléans. J’ai pris l'habitude de photographier les familles qui nous accueillaient. C’était pas prévu à la base ; et l’idée de tenir un journal m’est venue par après. Ensuite, j'ai ajouté quelques courts textes de mon journal aux photos.

Tout le monde a été très accueillant avec nous. Je pouvais dormir chez tous les membres de la famille et iels me laissaient prendre leur chambre en photo. Iels étaient très ouvert·es d’esprit et fier·es de leur culture. En tant que photographe, c’était génial.

Comment cette fierté s'est-elle exprimée ?
À Chicago, on est resté·es chez Uncle Lloyd. Chaque fois que je lui demandais si on pouvait prendre des photos, il partait dans sa chambre pour se trouver une tenue. Il n’en sortait généralement pas avant une demi-heure. Parfois, il s'habillait même en fonction du setting.

T’es aussi pas mal dans la mode, ça joue un peu dans tes projets ?
Oui, surtout dans ceux comme celui-ci. Mais je veux avoir le moins d'influence possible sur la situation. C’est Uncle Lloyd qui décidait de ces sessions essayage. Il allait au sport tous les matins, à 74 ans. Je pense qu'il veut encore que les gens le voient comme le bel homme qu'il était dans ses jeunes années.

« Quand Kenyatta est venu nous chercher à l'aéroport de Chicago, on a arrêté·es en chemin par la police. Les flics ont vérifié si j'allais bien, ils ont cru que j'avais été kidnappée. »

Sur l'une des photos que j'ai prises de lui, il est en training, allongé sur le lit. La deuxième fois que je l'ai vu, je lui ai amené une photo imprimée. Il a adoré, mais a dit direct : « Ouf, j'espère que les gens ne se diront pas que je suis bordélique, parce qu'il y a toutes sortes de choses sur mon lit qui n'y sont pas normalement. »

Uncle Lloyd au calme.

Quelle est l'histoire des personnes que t’as photographiées ?
C’est difficile de parler des "vraies" origines de la famille, car beaucoup ne connaissent pas leurs racines africaines. C’est des gens dont les ancêtres ont fini aux Etats-Unis à cause de la traite des esclaves et qui portent encore le nom de famille de leur maîtres. [On estime qu'entre 1576 et 1850, 25 millions d'Africain·es ont été capturé·es par les chasseurs d'esclaves. Près de la moitié d’entre elleux ont été expédié·es en Amérique. Aux États-Unis, la traite des esclaves a été interdite en 1863, mais beaucoup ont été contraint·es de travailler encore pendant des années, ndlr].

Dans l’enfer de la colonisation

À vrai dire, dans presque toutes situations que j'ai vécues là-bas, il y avait du racisme. Un jour, je suis allée voir le père Brown avec Kenyatta, le père de mon copain de l'époque. On a été reçu·es par un Noir qui devait nous accompagner jusqu’au prêtre. Je me suis tenue à l'écart et, même si c'était pas moi qui lui parlait, cet homme répondait uniquement en me regardant et ce, tout le long de la conversation. Plus tard, j'ai demandé à Kenyatta pourquoi il était comme ça ; il m'a répondu : « Parce que je suis noir. » C'est la première fois que j'ai été consciente de mon privilège blanc. C’était flagrant, il y avait vraiment beaucoup de choses que je ne comprenais pas.

Déjeuner avec Yaro et Kenyatta.

Comment t’as réagi face à cette situation ?
J'ai grandi dans un quartier blanc, donc personnellement, je n'ai jamais été sensibilisée au racisme. Lorsque ce genre de situation se produisait quand j’étais là-bas, j'étais bouche bée. Je me suis presque sentie coupable d'être blanche.

Heureusement, iels réagissaient souvent avec humour. Lorsque Kenyatta est venu nous chercher à l'aéroport de Chicago, on a été arrêté·es par la police. Les flics ont vérifié si j'allais bien, ils ont cru que j'avais été kidnappée. J’étais choquée, mais Kenyatta en a ri et a raconté l’anecdote aux autres membres de la famille, comme si c’était normal.

« Je me suis presque sentie coupable d'être blanche. »

T’as été accueillie avec beaucoup d'amour, quel rôle ta caméra a joué dans tout ça ?
On ne peut vraiment comprendre une culture que lorsqu'on y est plongée. Je parle beaucoup avec les gens que je photographie. C'est pas comme si j’arrivais, que je prenais une photo et que je repartais direct. Je ne prépare pas de questions ou quoi que ce soit, je veux juste écouter ce que les autres veulent me dire. La photographie est un moyen de mieux comprendre les gens. C’est pour ça que j’aime faire ça.

Uncle Lloyd au volant.

T’as dû te confronter à des obstacles pendant le projet ?
C’était pas toujours évident de sortir seule. On m'a dit qu'en tant que fille blanche, c’était dangereux d'errer seule dans les quartiers noirs. Parfois, je voyais quelqu'un me regarder de façon suspecte derrière un rideau, genre : « qu’est ce qu’elle fait là » ? Iels avaient peut-être raison pour certains endroits. Une fois, on a logé dans un quartier où un poste de police supplémentaire avait été installé parce qu'il y avait trop de fusillades.

Il y a deux semaines, George Floyd est mort des suites de brutalités policières, comment t’as réagi à cette nouvelle ?
Pfff... Je me suis dit : « Encore ? Encore un Noir mort sans raison ? » Je suis passée par beaucoup de quartiers où les gens ont encore le drapeau confédéré (Le drapeau confédéré symbolise la séparation des États du sud du reste des États-Unis entre 1861 et 1865. Il est toujours utilisé comme symbole historique par des organisations racistes tels que le Ku Klux Klan, ndlr.)

Surtout, je trouve écoeurant que la violence contre les Noir·es reste en place. Parfois je me dis : « si ça me touche tant, comment est-ce que c’est censé être quand on grandit en tant que personne noire en Amérique, que vous vivez chaque jour dans la peur de la police ? »

D'une certaine manière, je suis contente que les médias s'intéressent maintenant à cette question. Il faut espérer qu'une certaine prise de conscience va s’installer, afin que les personnes qui n'y étaient pas habituées au début s'y intéressent davantage. Ici, en Belgique, il y a encore des violences contre les Noir·es, également de la part de la police. Les gens doivent s'en rendre compte.

Ce projet reste une démarche délicate. T’as reçu des critiques négatives quant à ton approche ?
Mon jury ne m'a pas épargnée. Iels ne comprenaient pas du tout pourquoi je suis allée en Amérique et que je puisse « envahir » simplement la vie de toutes ces personnes.

Mais si je trouve quelqu'un d'intéressant, quelle que soit la couleur de sa peau, sa culture ou son origine, j’ai envie d’apprendre à connaître cette personne. C'est ma curiosité et mon envie d’apprendre. Si je n'avais pas fait ce projet, j'aurais été moins en mesure de comprendre les enjeux de ce qui se passe aujourd’hui. J'apprends beaucoup grâce à la photographie. Pour ce projet, il s'agissait du racisme, mais pour d'autres projets, je me suis penchée sur la dynamique de l'effet de de groupe sur les adolescentes par exemple.

La semaine dernière, j'ai eu l'idée de collecter des fonds pour des associations caritatives qui luttent contre le racisme. J'ai envisagé de vendre des t-shirts avec mes photos dessus et un court texte accrocheur contre le racisme. Je ne savais pas trop comment m'y prendre, ni si c’était approprié. J'ai contacté les personnes impliquées et on m'a conseillé de ne pas le faire parce que j’allais être vue comme la femme blanche tire profit de la situation pour promouvoir son travail. Je l'ai bien compris, même si j'ai eu du mal. J'aimerais faire quelque chose, je veux contribuer activement et j'encourage tout le monde à se remettre en question, y compris celleux qui n'avaient jamais été confronté·es au racisme auparavant. Du coup pour les t-shirts, j'ai laissé tomber.

Si je n'avais pas fait ce projet, j'aurais été moins en mesure de comprendre les enjeux de ce qui se passe aujourd’hui.

Quel message veux-tu transmettre avec ces photos ?
J'espère que les gens ne se disent pas : « Bon, c'est encore une Blanche qui veut se mettre en avant en photographiant la culture noire ».

Je déteste cette idée. La photo, c’est juste ma façon de mieux comprendre les autres et leur culture. J'espère que mes photos racontent une histoire personnelle et que, d'une certaine manière, je peux transmettre mon amour pour la culture afro-américaine aux autres.

Ces photos font partie du projet Grits/Grids & Conversations. D'autres photos d'Inès sont disponibles ci-dessous, sur son site web ou [sur son Instagram](https://www.instagram.com/ines.vm/)._

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Linda.

Uncle Lloyd jeune.

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