Identité

Comment Tik Tok a réinventé la chambre d'ado

S’entrainer à rouler des pelles sur sa main ? Vouer un culte aux pop stars en accrochant leurs posters sur ses murs ? Tout ça change à l’ère de TikTok.
12 May 2020, 12:32pm
juno movie bedroom
Image extraite du film Juno

Sur TikTok, l’amour n’est plus à découvrir, l’amour a déjà été inventé, il suffit de suivre le scénario. Chaque soir, des adolescent·es diffusent les instructions étape par étape pour leur théâtre de l’amour depuis leurs chambres. Pour les garçons ? Porter une chaine et la faire balancer. Les filles ? Si vous touchez ses cheveux et grattez son dos, déso, vous êtes déjà fiancées ! Pour tout le monde, si vous regardez vers le bas, puis vers le haut avant de sourire à votre crush, vous les ferrez tomber amoureux de vous. Les mêmes conseils circulent abondamment chaque jour et c’est à se demander si la génération TikTok expérimentera leur premier baiser de la même manière ? Est ce que les mêmes répliques bien rodées seront reproduites année après année ? Est ce que tout le monde continuera prétendre aimer être étranglé·e ?

Là où la chambre d’ado constituait auparavant un bouclier loin du regard public, un espace où les jeunes pouvaient développer leurs personnalités, leurs désirs et leurs goûts sans être jugé·es, les murs de ces chambres sont devenus des vitrines avec la technologie. TikTok continue d’altérer la fonction de l’espace adolescent, et plus que jamais auparavant, le privé est devenu public. Au lieu de s’entraîner à embrasser sur des oreillers, on se tourne vers TikTok pour se former.

Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose. À dix-sept ans, le long-boarder Dan n’allait que rarement sur son téléphone avant de télécharger TikTok. Maintenant qu’il est coincé dans sa chambre à cause du confinement lié au coronavirus, l’application l’a aidé à se connecter au monde extérieur, loin de ce qu’il appelle sa « petite cave mal rangée ». En tant que jeune homme gay, ça l’a aidé à considérer sa place dans ce monde, et à se sentir fort au sein de celui-ci. Il raconte : « Ça m’a appris à me sentir bien dans mon corps, à exprimer simplement le pouvoir d’aimer son apparence. Je n’aurai jamais appris ça si je n’avais pas eu l’opportunité de l’exprimer sur cette plateforme. »

La prise en compte de la chambre d’ado comme objet à part à été pris en considération pour la première fois par Angela McRobbie et Jenny Garber en 1976 avec leur étude « Girls and Subcultures ». Elles démontraient que les filles (qui, à l’époque, devaient rester à l’intérieur pendant que les garçons jouaient dehors) développaient ce qu’elles ont appelé une « culture de la chambre à coucher ». Cette culture participait à leur propre développement physique et romantique pendant l’adolescence. Elles expérimentaient avec de nouvelles manières de se maquiller, lisaient des magazines, pensaient aux garçons de l’école et écoutaient de la musique, et ainsi formait la bande son de leur évolution en privé. Forger son identité et apprendre les rituels romantiques étaient et restent au coeur des préoccupations adolescentes. La chambre d’ado était le seul safe space isolé où ce processus pouvait avoir lieu.

Les décennies qui suivirent cette étude ont vu la chambre d’ado devenir de plus en plus publique. La première incursion de l’espace public dans la sphère privée était la musique puisqu’elle permettait de créer « un chemin hors de l’espace intime de la chambre vers l’espace public de la ville » écrit Sian Collins dans Feeling the Noise: Teenagers, Bedrooms and Music. Encore aujourd’hui, la musique que l’on écoute change l’atmosphère de la chambre, et les disques que les adolescent·es écoutent marquent souvent le début de leurs histoires culturelles, en ce que les genres musicaux indiquent comment les adolescent·es s’habillent ou qui iels devraient embrasser.

Sur TikTok, la musique est le vecteur même qui permet à l’espace privé de devenir public. Si t'es trop jeune pour aller en rave, tu peux néanmoins appliquer un effet qui reproduit un mouvement de foule alors que tu danses parmi des millions de mains avec Real Raver comme bande son de l’illusion. Le processus même de développer ses goûts musicaux n’est plus privé. On se permet de guider nos ami·es vers la « bonne » musique à écouter (apparemment Tame Impala et Mac DeMarco) pour les éloigner de ce qu’on considère comme « mauvais ». La phrase « t'as bon gout si t'écoutes… » est populaire parmi celleux qui aiment la musique sur TikTok et elle se termine généralement par une injonction à écouter The 1975 ou The Artic Monkeys.

Steph, qui enregistre ses TikTok musicaux sous le pseudonyme @awgesteph considère que « TikTok a d’une certaine manière influencé ce que j’écoute ». Ça a aussi changé son opinion de la musique qu’elle écoutait en grandissant qui était considérée « weird » ou « trash ». Maintenant, la musique qu’elle écoute joue une part essentielle dans la manière dont elle forme son identité. « On peut dire que j’éprouve le besoin de jouer le rôle de ce que j’écoute, y compris la manière dont j’agis ou dont je m’habille ».

Si l’apparition des caméscopes dans les foyers vers la fin des années 1980 a fait évoluer la chambre d’ado, aucune technologie comme internet n’avait autant créé le flou entre sphères publiques et privées. Ça fournit un IRL direct vers les chambres d’ado. Si vous êtes un·e jeune adulte aujourd’hui, vous avez grandi à l’époque du LiveJournal et à l’heure de gloire de Tumblr, où le sentiment de sécurité et d’appartenance était encore possible, encore comparable au précédent modèle des chambres d’ado où la vie privée était maintenue. Sur ces plateformes, cette génération a effectué sa transition de tweens curieux de tout en groupies de Lana Del Rey. Cette génération s’est construite en exposant son identité sur des blogs ou des fils d’actu, leurs équivalents des posters accrochés aux murs.

Mais maintenant sur Tik Tok, la conception traditionnelle de la chambre d’ado se dissipe. Les heures passent et les alentours disparaissent alors qu’on se perd dans un scroll sans fin, simple témoin des épanchements des autres, de leurs désirs, de leurs goûts, et de la manière dont on serait censé se toucher.

Forger son identité a toujours été complexe et il semble naturel que les ados (tout particulièrement les ados queer) veulent se renseigner et participer à une culture où les rituels, les règles et les choses de l’amour peuvent s’apprendre. Pour Dan, « TikTok permet d’être en contact avec toutes ces personnes que tu n’as jamais rencontré mais qui semblent tous si proches. Ça me permet de recevoir une validation de mon identité et de ma personne toute entière parce que je sais maintenant que d’autres personnes peuvent s’identifier ». À la fin, les adolescent·es sont capables de reconnaître que le monde hors des murs est prêt à les accueillir, qu’iels peuvent simplement devenir elleux-mêmes sans trop en souffrir.

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Cet article a été publié sur i-D UK.