Coronavirus

La vie confinée dans un navire de croisière rejeté par tous les ports

Au large de l'Amérique du Sud, la croisière ne s'amuse plus du tout.
18 March 2020, 10:07am
Quai Ushuaia

Ça ressemble à un film d’angoisse, qui a commencé à prendre forme il y a une quinzaine de jours.

Je suis membre d’équipage sur un navire d’expédition. J’ai embarqué il y a déjà cinq mois, mais certain·es sont là depuis sept, dix mois. Des Philippin·nes et des Indonésien·nes principalement. Nous avons quitté Ushuaïa (Argentine) pour une dernière croisière en Antarctique le 28 février. Après quelques jours dans les glaces, nous sommes gentiment remonté·es vers la Géorgie du Sud puis Montevideo (Uruguay), avant d’aller au Brésil. La saison Antarctique s'est bien déroulée, mais nous étions content·es de remonter en zones plus tempérées et tropicales. Après pas mal de jours en mer, ça permettait de souffler un peu. Beaucoup d’entre nous attendaient avec impatience Montevideo, une grosse rotation d'équipage y était prévue. Après plusieurs mois à bord, c’était enfin l’heure des vacances.

Mais depuis quelques semaines, le coronavirus rebat les cartes. L’embarquement de passager·es chinois·es et italien·nes était déjà impossible depuis un moment. Je garde un œil sur l’actualité, toujours, mais le bateau est une bulle. Nous avions bien suivi l’histoire du Diamond Princess, coincé au Japon avec des cas de Covid-19 à bord. Mais nous sommes tous bien occupé·es avec notre travail auprès des passager·es, et en soirée nous décompressons au bar réservé à l’équipage. Alors, quand nous avons appris que les choses se corsaient, qu’il y avait de plus en plus de cas déclarés sur des gros paquebots, dans tous les pays, les choses ont pris une autre tournure.

12 mars

Nous apprenons que nous n’aurons pas de relèves, ce qui veut dire que les membres d’équipage qui devaient débarquer devront rester à bord, au moins pour une quinzaine de jours. Bon. Certain·es accusent le coup plus rapidement que d’autres, tant la date du débarquement est tant attendue. On fait avec. Nous sommes étonné·es que des passager·es soient toujours prévu·es sur la croisière suivante. L’une de mes anciennes collègues, désormais sur un navire d’une compagnie norvégienne concurrente, m’apprend que leurs bateaux sont mis à l’arrêt pour les deux prochains mois. On s’interroge : quid des nôtres ?

Quelques heures plus tard, nos collègues d’un autre navire de la compagnie qui tournait aux Seychelles nous apprennent qu’iels se sont fait recaler à Madagascar, Maurice, puis à Mahé aux Seychelles. Iels sont au mouillage devant le port de l’île Victoria, attendant une décision. On leur parle que la Tanzanie pourrait les accueillir. L’après-midi, notre commandant convoque les passager·es et nous apprend que l’ensemble de la flotte de notre compagnie va être mise en préservation, c’est-à-dire en arrêt d’exploitation commerciale pendant au moins deux mois. Iels vont se repositionner en Europe pendant ce temps. Nous sommes dépité·es. Nous perdons tou·tes notre job. On devrait logiquement recevoir une compensation financière, mais elle ne sera pas à la hauteur de nos salaires.

La croisière s’arrête à Montevideo. Les passager·es viennent nous voir en masse, stressé·es. Vont-iels pouvoir rentrer en Europe et se faire rembourser ? Côté équipage, une partie pourra débarquer, l’autre filera faire une transatlantique. Une sorte de quarantaine. On continue de voir aux infos la fermeture de plus en plus de ports, de bateaux qui se font rejeter. Le téléphone arabe fonctionne très bien entre bateaux de différentes compagnies. Un autre bateau s’est fait refuser l’entrée à Papeete (Tahiti). Evidemment, entre nous, on ne parle que de ça.

13 mars

Nous continuons d’avancer vers le Nord, au large des côtes argentines. Nous apprenons que les passager·es et les membres d’équipage dont le poste n’est pas indispensable débarqueront à Montevideo. Je fais partie du wagon. Mais l’Uruguay arrive très vite. On a 24 heures pour faire nos sacs, nettoyer les espaces de travail, et finir le service aux passager·es, se prendre une dernière cuite. Pas grave, on se défonce (au travail d’abord, au crew bar ensuite), on s’organise. On plie les gaules.

14 mars

Dans la nuit, nous arrivons à quai. Enfin. Les autorités portuaires montent à bord. Mais à un moment, un collègue vient me voir pour me dire qu’il a vu les gars des douanes tamponner nos passeports, mais que subitement ils se sont arrêtés, et ont gribouillé certains passeports, ont récupéré des documents et sont partis. « Quoi ? » J’essaie d’en savoir plus. J’apprends que l’un des douanier·es a vrillé alors qu’il apposait les précieux tampons autorisant notre sortie, qu’il a rayé tous ceux qu’il avait déjà fait et a convaincu ses collègues de nous laisser là, en plan. Nous n’avons pas la libre pratique, nous devons partir**.** C’est l’incompréhension. On ressasse, on fait des plans. Un officier nous dit qu’on va aller taper aux portes de tous les ports. On regarde la liste des pays qui pourraient nous accueillir. Pas le Brésil. Pas le Panama. On a un espoir sur la Martinique, mais c’est loin.

La question de Buenos Aires est sur toutes les lèvres : de Montevideo, il ne faut que deux ou trois heures de navigation pour rejoindre la capitale argentine. Deux heures après, soit une éternité, le commandant annonce qu’on file à Buenos Aires. Soulagement. Les passager·es viennent toujours nous voir, toujours avec leurs questions sur les vols : « Je voudrais un vol en business », « Je peux vous donner mon numéro de carte Flying Blue ? ». On reste encore un peu à quai en Uruguay, on attend l’autorisation de naviguer dans les eaux argentines. On nous informe qu’Air France a arrêté ses vols au départ de la capitale argentine vers la France. La compagnie pourrait affréter un avion, nous dit-on. Nouveau déferlement de passager·es qui deviennent électriques. Iels nous posent quinze fois les mêmes questions, ne comprennent rien. Le commandant les renvoie un peu balader.

L’équipe de la réception passe la journée à organiser les plans de vols des passager·es, faisant de son mieux pour satisfaire tous leurs souhaits. Ça n’empêche pas ces derniers de se plaindre en continu, de s’énerver parce qu’on leur fait remplir plusieurs fois des questionnaires. Les filles de la réception restent calmes. J’admire leur patience. Le commandant refait une annonce demandant aux passager·es de ne pas harceler la réception. C’est le week-end et même s’il y a une cellule de crise au siège, les réponses mettent du temps à arriver. Pour le coup, personne ne sait rien, pas même les gouvernements…

On apprend que deux bateaux se sont fait refuser à Fort-de-France.

Nous appareillons enfin pour Buenos Aires, en face de la baie. Nous nous sentons léger·es, nous voyons une porte de sortie. J’appelle mon plan cul pour fêter ça, on se fait un apéro cabine, on s’envoie des shots et en on s'envoie en l’air.

15 mars

Gueule de bois ce matin, c’est dur.

On apprend par nos collègues que le Chili ferme aussi ses ports, iels sont dégoûté·es. Iels n’étaient pas loin de Valparaiso. Leur bateau fait demi-tour et prend la route d’Ushuaïa. L’Argentine est aussi leur dernier espoir avant le retour en bateau en France, puisque ni le Chili, ni le Pérou, ni l’Equateur ne voudront les accueillir.

Je retourne bosser. J’apprends que d’autres bateaux sont en quarantaine et refusés dans des ports. N'est-ce pas justement le but de la quarantaine que d’être accepté·e ensuite ?

Je rejoins les autres pour aller dîner. On traîne un peu, puis le commandant fait une annonce. L’Argentine vient d’annoncer à la télévision la fermeture des frontières. C’est un nouveau coup dur. Cette fois, l’éventualité de rentrer en France par la mer se précise. Pour nous tous, la perspective de faire un mois en mer avec les passager·es, c’est l’angoisse. À vide, ça ne serait déjà pas drôle, mais avec elleux, ça prendrait des proportions que nous ne sommes pas prêt·es à supporter.

Je vais au crew bar, il y a déjà plein de monde. On boit des coups en parlant du confinement total prévu par Edouard Philippe. On en tire aussi, tant qu’à faire. Après tout, on ne sait pas de quoi demain est fait, autant en profiter. Nous voudrions rentrer chez nous avant d’être bloqué·es on ne sait où, surtout pas dans un aéroport. Ça commence à vraiment faire peur à tout le monde. On anticipe sur une éventuelle pénurie d’alcool et je rentre à ma cabine encore défoncée, avec mon mec du moment.

16 mars

Nous sommes toujours en attente dans la baie devant Buenos Aires. On enchaîne les meetings. L’ambassade est sur le coup, pour nous aider à accoster et évacuer les passager·es. Mais nous, on commence à se dire qu’on est peut-être mieux à bord qu’en France dans le contexte actuel, même si nos proches nous manquent.

Pour l’heure, on est à l’ancre devant l’entrée du port de Buenos Aires, en attente de plans (d’attaque, et de cul).

17 mars

On s'est fait refuser l'entrée à Buenos Aires, on rentre en France... Trois semaines de navigation nous attendent et tout un tas de questionnements avec.

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Cet article a été publié sur VICE FR.