Drogue

« Les gens qui tiennent en after, c’est rarement juste avec de l’alcool »

S’il est difficile de dire précisément quelles substances les gens consomment en after, une chose est sûre : les drogues choisies sont déterminantes quant à la nature de celui-ci.

par Matthieu Foucher; illustrations Vincent Vallon; photos Thibault Hollebecq
09 January 2020, 5:24pm

Collage : Vincent Vallon.Photos : Thibault Hollebecq.

Dans notre série « Afters », on se demande si l’après-fête représente un simple prolongement ou une nouvelle quête d’intensité. On vous propose des récits, analyses, interviews ainsi que guides de survie pour pouvoir vous y retrouver.

Aussi beau et doux soit-il, l’after existerait-il sans les drogues ? Probablement pas, semble-t-il, car les substances psychoactives occupent dans ce moment une place centrale, ne serait-ce que pour lutter contre la fatigue après une longue nuit de clubbing : « Les gens qui tiennent en after c’est rarement juste avec de l’alcool » rappelle à juste titre Robin Drevet, consommateur raisonné travaillant dans la réduction des risques. « Dans l’after il y a la notion de durée, et j’ai souvent vu des afters qui s’arrêtent quand il y a plus de prod. La drogue n’est pas forcément au centre de tout mais quand plus personne n’a rien, ça sonne souvent le glas des premières personnes qui vont rentrer chez elles ».

« S’il n’y a pas de drogue les gens se cassent car il n’y a plus d’excuse : les gens ont besoin d’une excuse pour rester ensemble. »

Qu’il soit 6h ou midi, la recherche de produits psychoactifs constituerait donc la première étape de l’after – une quête qui, pour l’artiste et performeuse Sophia Djitli, tiendrait du quasi-rituel : « Il y a quand même toujours une heure qu’on passe, super nerveux·se, à attendre le dealer. Même si je ne prends pas de drogues je peux appeler les dealers, sinon je sens que l’after ne va jamais commencer » explique cette adepte du straight edge (qui, donc, ne consomme pas de produits), avant de suggérer : « S’il n’y a pas de drogue les gens se cassent car il n’y a plus d’excuse : les gens ont besoin d’une excuse pour rester ensemble, sinon tu ne peux pas vraiment assumer que tu ne veux pas rentrer toi seul ». Ainsi, l’after ne serait selon elle pas tant un prétexte pour prendre davantage de drogue que la drogue un prétexte pour prolonger l’after, remède à nos solitudes.

Mais, malgré la place qu’elles y occupent, il est difficile de connaître avec précision les usages des drogues en after. Contacté à ce sujet, l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies, qui mène notamment des études qualitatives sur le terrain dans les espaces festifs commerciaux comme alternatifs, disposerait de peu de données sur la question : se déroulant souvent dans des lieux privés, les afters échapperaient aux radars de l’organisme ; les infos précises concernant la nature, les quantités et l’évolution des substances qui y sont consommées restent donc très limitées. De façon générale, « les drogues évoluent tout le temps, il y a des effets de mode, ça vient souvent d’une stratégie des narcotrafiquants qui veulent faire de l’argent sur un nouveau produit » rappelle de son côté Fred Bladou, chargé de mission chez AIDES.

Mais, ajoute ce spécialiste de la réduction des risques et ancien clubber régulier, l’évolution des drogues serait également liée à des phénomènes de société, reflétant « ce qu’il se passe sur le plan social et économique » : si les années 70 ont été marquées par l’héroïne, le cannabis et les psychédéliques, les années 80, placées sous le signe de l’argent-roi, ont été celles de la cocaïne. Le succès de l'ecstasy dans les années 90, en particulier dans le milieu gay, serait selon lui fortement liée au pic de l’épidémie du sida, qu’il situe entre 89 et 94 : « C’est la pilule de l’amour et une réponse communautaire à un évènement communautaire anxiogène : nos copains sont morts, on va prendre une drogue qui permet d’avoir le sourire toute la nuit, de se dire que tout le monde s’aime alors qu’on vient de sortir de l’hécatombe ». De la même manière, l’apparition des cathinones et du cristal au cours de la dernière décennie, particulièrement perceptible à Londres, correspondrait pour Fred Bladou à une réponse à notre société de la performance toujours plus rapide et exigeante.

« Les gens sous coke, leur plaisir vient du fait de reprendre une trace, raconter leur vie, se sentir cool jusqu’à la dernière phrase qui les met KO »

Mais malgré ces grandes lignes, il est difficile de dire quelle substance dominerait aujourd’hui en after tant les usages diffèrent d’un groupe social à l’autre (et même d’une bande à une autre). Pourtant, quelles que soient les tendances du moment, le choix en la matière aura un impact déterminant sur la nature-même du moment qui va suivre : « Il y a un déterminant avec les produits qui sont proposés dans l’after. Quand je clubbais au début des années 2000, tu allais à un after ou un autre en fonction des dealers ou des drogues qui allaient être sur place. Les gens annonçaient la couleur et disaient “on fait un after MD” » se souvient Fred Bladou, préférant pour sa part l’ecstasy pour son côté à la fois planant et sensuel – un indémodable qui déçoit rarement.

Soirée farine after

Largement répandue chez nous, la cocaïne semble souffrir d’une mauvaise réputation en tant que drogue d’after, pour plusieurs raisons : « C’est une drogue que tu ne peux pas partager et que tu fais un peu en scred » rappelle Sophie d’After, autrice de la chronique La Nuit Devant Soi, pour qui son prix en fait un produit rare et donc peu adapté à l’after, où la collectivisation est attendue. Favorisant un excès de confiance en soi, ses effets peuvent vite donner au moment une atmosphère exécrable même si haute en couleur : « Les gens sous coke, leur plaisir vient du fait de reprendre une trace, raconter leur vie, se sentir cool jusqu’à la dernière phrase qui les met KO » constate Sophia Djitli, qui nuance toutefois : « Le seul truc que j’aime bien, mais qui peut être détestable si tu as juste envie de chiller, c’est que les gens défoncés soutiennent leur point de vue politique et sont intellectuellement puissants – beaux et sûrs de leur beauté. Mais c’est une drogue de décollage pour faire connaissance, à un moment il faut arrêter et passer à autre chose ».

Car soyons honnêtes, un after plein de cocaïnomanes défoncé·es se battant pour monopoliser la parole peut rapidement ressembler à l’enfer sur Terre. Pire, prise trop longtemps et couplée à la fatigue, la cocaïne rend surtout paranoïaque, ce qui pourrit rapidement l’ambiance de l’évènement : « J’ai fait des afters où les gens partaient complètement en couilles » se souvient Anne-Laure Jaeglé, autrice de Demande à la nuit, évoquant « une fille qui tapait une crise de parano parce qu’elle pensait que tout le monde se foutait de sa gueule, ou un gars qui se persuadait qu’il n’était pas à la hauteur et que tout le monde le méprisait ». Un remède pour éviter d’atteindre ce point critique ? Le poppers, confie Jo, teufeuse bretonne passée par les mouvements techno et punks : « C’est pas mal de le dégainer en after quand les gens sont trop défoncés à la coke et que ça devient glauque » – un conseil précieux.

À la réputation tout aussi mitigée se trouve le GHB, qui semble gagner du terrain ces dernières années, notamment à Berlin où réside Sophie d’After : « Le speed et le G c’est un peu la coke et l’alcool de Berlin » témoigne l’experte de la nuit, évoluant dans le milieu queer : « C’est comme l’alcool, il y a un effet désinhibiteur qui en plus te rend horny. Dans un appart très grand où il y a plein d’espace, il peut se passer plein de choses. Ça peut être très sexuel ou très câlin ». Très prisé par les chemsexeurs, le GHB, couplé à la 3MMC et les cathinones, favoriserait même « des pratiques sexuelles plus affirmées » selon Fred Bladou, qui regrette son impact sur la socialité gay : « Avant il n’y avait jamais de problème, tous les mecs étaient happy, il n’y avait pas de violences sexuelles. Ça a modifié les choses, on a commencé à voir des gens tomber » analyse-t-il, évoquant les comas mortels que peut induire cette substance difficile à doser, qui ferait aujourd’hui des ravages à travers l’Europe.

« Le GHB est vachement sorti du cadre pédé-cul dans lequel il était enfermé. »

Et malgré sa mauvaise image, le GHB semble aujourd’hui se démocratiser : « Il est vachement sorti du cadre pédé-cul dans lequel il était enfermé, j’ai de plus en plus de potes hétéros qui en prennent, spécifiquement en after » constate Robin Drevet. Une banalisation qui est loin d’être au goût de toutes, le GHB restant trop souvent associé à des agressions : « C’est trop chiant de trainer avec des gens qui ont pris du G quand tu n’en as pas pris, ils sont dégoulinants de désir » confie Sophia Djitli : « Ça fait des afters très cul un peu relou, des gens qui me touchent alors que je n’ai pas envie ». À ne mettre qu’entre des mains averties, donc.

Aux antipodes de la cocaïne, la kétamine semble elle rencontrer un certain succès en after, favorisant notamment une ambiance cotonneuse parfaite pour atterrir en douceur. « Parfois iels sont kéblo et ne peuvent pas te parler, mais quand iels peuvent, il se passe tellement de choses dans leur tête que c’est fascinant de les écouter » analyse Sophia Djilti. Pour Anne-Laure Jaeglé, dont le roman fait notamment le récit de ses expériences avec ce produit, la ké serait même la drogue idéale lorsque couplée à de la musique ambiante et des séances de cinéma, « des images du monde tournées sur des années, avec des rituels, des animaux ». Planante et dissociative, elle permettrait une forme de désinhibition moins égotique que la cocaïne et moins sexuelle que le GHB, permettant plutôt de « danser des danses bizarres, relâcher la pression et le contrôle ».

Le secret d’un after réussi, selon elle ? « Essayer qu’il y ait une cohésion, ne pas scinder les drogues, sinon celleux qui sont sous coke font des paranoïas sur celleux qui sont sous kéta parce qu’iels tripent, sourient et les fixent », glisse la romancière. Quelles que soient les drogues élues, prenez soin de vous et des autres, surveillez vos consommations respectives et pensez à rester hydraté·es. Pour tout le reste, on vous renvoie à nos règles de bonne conduite en milieu post-fête.

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Cet article a été publié sur VICE FR.

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