Culture

Viande de renne et horizons enneigés : la vie des jeunes en Laponie

La photographe Hedda Rysstad a partagé le quotidien de jeunes sámi qui gardent des troupeaux de rennes dans le Nord de la Norvège, un peuple dont la culture et la langue ont été réprimées et marginalisées pendant des décennies.

par Hedda Rysstad
02 August 2019, 8:02am

Matthe Ailo (24 ans) et Lene anti (20 ans), deux jeunes gardiens de troupeau, observent l’horizon arctique. Toutes les photos sont de Hedda Rysstad

L'Europe est une union, mais c'est aussi un ensemble désordonné de pays qui ont leurs propres lois, langues, valeurs, politiques en matière de drogue, salaires minimums, alcools et blagues nulles. La vie peut être radicalement différente selon le côté d'une frontière où l'on grandit – même au sein de l'UE. Cette semaine, VICE présente avec Borders des histoires qui montrent comment les frontières nationales qui divisent et entourent l'Europe affectent la vie des personnes qui vivent à proximité.

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La Laponie, ou Sápmi en finnois, est une région qui s’étend sur le Nord de la Norvège, de la Suède et de la Finlande, ainsi que sur la péninsule russe de Kola. Elle est la terre ancestrale du peuple indigène sámi. Il n’existe pas de statistiques officielles, mais d’après certaines estimations, les Sámi seraient entre 80 et 100 000. De nos jours, la plupart vivent dans les grandes villes de Scandinavie et, entre eux, ils parlent onze langues différentes.

La vie est difficile pour les Sámi depuis que leur terre a été divisée, au milieu du XIXe siècle. Avant ça, ces gardiens de troupeaux de rennes pouvaient se déplacer librement dans tout leur territoire, à travers les quatre pays, mais depuis, ils sont confrontés à des frontières concrètes. Les Sámi ont fait l’objet d’une campagne de discrimination systémique qui est encore active aujourd’hui. Comme de nombreux groupes indigènes du monde entier, les Sámi ont vu leur culture et leur langue réprimées et affaiblies petit à petit.

Avec le développement de son économie nationale, le Gouvernement norvégien a consacré beaucoup d’efforts à la promotion de sa propre culture et de sa langue, aux dépens de celles des Sámi. Du fait de cette politique commencée au début du XXe siècle, des enfants sámi ont été envoyés dans des pensionnats où ils étaient contraints de parler norvégien.

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Lene Anti, gardienne de troupeau.

Puis, en 1978, une crise politique a éclaté après que le Gouvernement norvégien a rendu public son projet de construction d’un barrage et d’une centrale électrique sur une rivière dans le comté de Finnmark, au Nord de la Norvège, dans une région où les Sámi avaient un village, où ils élevaient leurs troupeaux de rennes et où ils pêchaient le saumon sauvage. Pendant près de 10 ans, les Sámi, avec le soutien de plusieurs dizaines de groupes de protection de l’environnement, ont manifesté leur opposition au développement à Finnmark et à Oslo, capitale de la Norvège. Mais en 1982, la Cour suprême de Norvège a décidé que le gouvernement avait le droit de poursuivre son projet de construction. Le projet était réalisé 5 ans plus tard.

Malgré la déception qui en a résulté, cet incident a eu au moins une conséquence positive : il a attiré l’attention de diverses organisations internationales sur ce que subissait le peuple sámi en Norvège. Et le Gouvernement norvégien a eu suffisamment honte pour essayer d’améliorer ses relations avec les Sámi.

J’ai grandi en Norvège et on ne m’a jamais enseigné cette partie de notre histoire nationale à l’école. On nous a parlé des Amérindiens, des Inuits de Groenland, mais on n’a eu droit qu’à quelques mots sur les Sámi qui vivent dans notre propre pays. Je me souviens avoir vu, en de rares occasions, des personnes parlants sámi à la télévision, mais j’étais enfant alors, et je n’y avais pas accordé trop d’importance. En grandissant, je suis devenue de plus en plus curieuse de la culture sámi, qui est absolument unique, et des paysages spectaculaires que l’on trouve sur leurs terres, en Laponie.

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De jeunes filles sámi qui posent devant le drapeau norvégien, vêtues de leur costume national, lors de la journée nationale sámi, le 6 février

La culture sámi est toujours menacée, même si la situation tend à s’améliorer, petit à petit. La musique, l’art et la langue sámi sont de plus en plus représentés dans la culture populaire et en politique. D’après les personnes avec qui j’ai eu l’occasion de discuter en Laponie, ces derniers temps, le fait d’être sámi est une grande source de fierté. Aujourd’hui, des personnes étrangères à leur culture veulent en apprendre plus et en faire partie. Mais cela ne ramènera pas tous les pans de la culture sámi qui ont été perdus au fil de l’histoire.

Étant donné la place qu’occupe désormais la culture sámi en Norvège et, plus largement, en Scandinavie, j’ai voulu en savoir plus sur ce que c’est que d’être un jeune Sámi Norvégien aujourd’hui, à cheval sur des frontières politiques, nationales et culturelles.

J’ai pris la route vers Karasjok, dans le Nord de la Laponie. Après avoir parcouru plusieurs kilomètres, subjuguée par les paysages, j’ai décidé d’arrêter la voiture et je suis sortie pour admirer le décor majestueux qui m’entourait, la nature s’étalait devant moi, à perte de vue. Et j’ai immédiatement été frappée par le silence, la lumière quasi magique qui baignait les lieux et le froid extrême. Une merveilleuse couche blanche recouvrait la terre aussi loin que mes yeux pouvaient voir. Tout semblait étrangement parfait. J’avais l’impression d’être dans un autre monde, un monde mystique, lorsqu’un renne est apparu au milieu de la route, sorti de nulle part, et s’est mis à marcher vers moi, lentement, alors qu’un double arc-en-ciel se dessinait dans le ciel dégagé.

Lene Anti est de Karasjok. Cette jeune femme de 20 ans travaille actuellement comme apprentie gardienne de troupeau pour l’entreprise de son père, qui fait du commerce de rennes. Elle m’avait invitée à la rejoindre pour passer quelques jours dans les montagnes et partager la cabane de berger dans laquelle elle vit avec son petit ami.

Après une heure de route dans la montagne de Karasjok, je rencontre son petit ami, Matthe Ailo, qui est également gardien de troupeau. Ils vivent tous les deux dans une cabane de berger et travaillent 7 jours sur 7.

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La cabane de berger que partagent Matthe et Lene, et d’où ils se relaient pour être auprès des bêtes toute la semaine

Je suis un peu surprise de constater qu’il y a une télévision dans cette cabane perdue au milieu de nulle part, sans eau ni électricité autre que celle produite par le générateur. Et ma surprise est encore plus grande lorsque j’apprends que cette télé fonctionne. On s’assoit dans le canapé et, pendant un moment, on savoure le silence – un petit plaisir que je n’ai que trop rarement là où je vis, à Copenhague, au Danemark. Et puis, j’entends le son caractéristique de L’Incroyable Famille Kardashian lorsque l’un de mes hôtes allume la télé, au fond de la pièce. Cela fait une drôle de bande-son aux paysages magnifiques et sauvages que je vois par la fenêtre.

Je leur demande comment c’est de vivre à 20 petits kilomètres de la frontière finlandaise. « On va souvent en Finlande pour acheter de la nourriture, de l’essence ou de quoi picoler, c’est beaucoup moins cher, » m’explique Matthe. « Et le week-end, on va là-bas pour faire la fête parce que c’est là que se trouve le bar le plus proche. Là-bas, la plupart des gens parlent sámi du Nord, donc on ne remarque quasiment pas qu’on a traversé la frontière. »

Je rencontre Alexander Haetta, 16 ans, et Egil Stueng, 17 ans, dans l’une des deux stations essence de Karasjok. Alexander me dit qu’il ressent clairement la division imposée par les frontières administratives. « C’est comme la Norvège et la Laponie, » m’explique-t-il. « En fait, j’ai l’impression que les villes de Karasjok, Kautokeino et Tana sont un peu isolées, loin du reste de ce que l’on appelle la Laponie, parce que les gens ne parlent pas très souvent en sámi [dans le reste de la région]. » Egil le regarde et fait un signe affirmatif de la tête. « Parfois, lorsque je rencontre des gens qui viennent de parties plus méridionales de la Norvège, on me demande si les gens d’ici vivent encore dans des tipis, » et il se met à rire.

Ils m’expliquent ne pas avoir affaire à une telle ignorance de manière quotidienne, mais que cela arrive néanmoins de temps en temps. « Même si on ne pense pas que la discrimination systémique nationale s’exprime encore, on la ressent encore, dans une certaine mesure, » ponctue Egil. « Ça ne se remarque pas immédiatement, mais ça existe. Ça peut être des détails aussi insignifiants que le ton négatif avec lequel une personne s’adresse à toi. »

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La station essence de Karasjok

Je prends une photo d’eux hors de la station essence. Ils m’invitent à prendre place sur leur motoneige parce qu’ils ne sont pas censés rouler sans casque et que la police rode partout. Je m’installe et on prend la route de la rivière. On roule extrêmement vite et il fait environ 40 degrés en dessous de zéro. Du coup, l’air me fait l’effet de millions de piquants arrivant à toute vitesse sur mes joues.

On s’arrête au milieu de la rivière gelée et ils me demandent si je veux prendre une photo d’eux à cet endroit. Je mets le pied à terre et ils se mettent à décrire des cercles avec leur motoneige. Et en moins de deux, ils sont allongés sur le sol et rient à gorge déployée alors que la motoneige git sur l’un de ses flancs.

Ils se relèvent et là, debout dans l’obscurité, je leur demande qu’est-ce qui les retient ici. « Eh bien, vois-tu, à la ville, tu ne peux pas aller pêcher, faire du ski ou faire un tour en motoneige, voir des rennes ou être loin de tout le monde, » m’explique Egil. « Moi, j’adore cet endroit. »

Voici d’autres photos que Hedda Rysstad a ramené de son voyage en Laponie :

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Debout sur sa motoneige, le berger essaie de localiser son troupeau de rennes.
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Matthe et Lene dînent de la viande de renne bouillie et des pommes de terre.
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Lene se fait tresser les cheveux par sa petite sœur avant d’aller passer quelques jours dans les montagnes.
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Matthe cuisine de la viande de renne.
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Silje Maret Somby, musher ou pilote d’attelage, jette un œil aux réseaux sociaux pendant qu’elle nourrit ses dix chiens.
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Anne Berit Pedersen et Per Henrik Sara partent faire la fête en Finlande.
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La frontière finlandaise, en route pour le seul bar proche de Karasjok. La frontière est à 20 kilomètres de Karasjok.
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Nils Per Hendrik Gaup et Anne Berit Pedersen au Hansabar, en Finlande.
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Aasllat Heandarat Aanti et Matthe Ailo changent la laisse d’un jeune renne que Aasllat garde attaché près de la maison afin de le nourrir d’aliments concentrés, plutôt qu’il aille chercher des feuilles et des champignons. Lorsque le petit renne acceptera de manger d’autres aliments, il sera relâché avec le reste du troupeau. Il sera ensuite utilisé dans des compétitions de traineau.
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Aasllat nourrit les rennes qui sont dans son près, ceux qu’il utilise pour les courses de traineau.
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La mère de Aasllat jette un coup d’œil à son téléphone et sa tante fume devant le poêle.
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Tuer le temps entre les cours à l’école sámi des gardiens de troupeau.
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Rita porte le costume national lors de la journée nationale.
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Faire monter un renne dans un camion n’est pas tâche facile.
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Coucher de soleil sur la route du retour à la cabane.
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Le Hansabar, en Finlande
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Silje Maret Somby

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Cet article a été publié sur VICE UK.