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société

Il est temps de radicaliser à nouveau le body-positivisme

Mouvement tentant de célébrer la diversité des corps et de renverser les normes de beauté trop restrictives, le body-positivisme est devenu un outil de marketing fourre-tout.

par Mélodie Nelson
11 June 2018, 9:59am

Photo : Elijah Henderson via Unsplash

« Quand j’étais en sixième année du primaire, toute la classe a été invitée à célébrer la fin de l’année scolaire en mangeant de la pizza chez une fille. J’étais la seule à ne pas avoir été invitée. Je faisais tellement pitié que ma professeure m’a dit que nous pouvions aller dîner au restaurant ensemble. Nous sommes allées au McDonald’s, un midi. Ma professeure, que j’adorais même si j’étais un peu gênée d’avoir eu l’air assez misérable pour qu’elle passe du temps avec moi, m’a dit que je n’avais pas été invitée parce que j’étais très grosse. Elle était persuadée que si je perdais du poids, j’aurais plein d’amis facilement. »

C’est Marie* qui me dit ça. Et elle a longtemps cru sa professeure. Assez longtemps pour se sentir coupable et s’excuser d’être la grosse copine qui accompagne les autres au cinéma, assez longtemps pour être toujours souriante et toujours bien maquillée, pour qu’on oublie un peu qu’elle n’est pas que grosse. Elle fait aussi de beaux sourires.

Grosse est un mot dangereux

Elle sourit encore, mais elle sait aussi de plus en plus dire le mot grosse sans considérer que c’est un mot dangereux, qui la met dans une catégorie à part, la catégorie de celles à qui on donne une miette d’attention, une sélection de tenues d’été sans rayures horizontales et beaucoup de condescendance et de faux soucis.

« Mes collègues me conseillent d’aller me promener pendant mes pauses. Ma sœur me vante des cours d’aquaforme ou de Zumba, ou une diète paléo, ou encore une autre pour laquelle je dois me coucher à 19 heures et me réveiller à minuit pour avaler une soupe aigre-douce. Comme si j’étais en danger de mort de pas porter du taille zéro », soupire Marie. Si elle sait que sa santé n’a rien à voir avec son poids et qu’elle n’a de toute façon pas de permission à demander à personne pour être en santé ou non, elle angoisse parfois de se retrouver à l’extérieur de chez elle, sans savoir ce que les gens grossophobes lui lanceront comme clichés.

Le body -positivisme pour accepter son muffin top

Le mouvement du body-positivisme a beaucoup aidé Marie à accepter son corps. Ce mouvement est assez récent, issu du fat activisme américain des années 60. Contrairement au fat activisme, une forme de militantisme plus radical cherchant à déjouer les standards de beauté et à rompre avec un discours négatif et alarmant sur l’obésité, le body-positivisme encourage l’amour de soi et de l’ensemble des corps.

L’expression body positivity a été utilisée pour la première fois en 1996, avec l’initiative Body Positive Movement, qui misait sur la valorisation de sa beauté et de son identité, sans avoir à changer sa taille de pantalon de yoga, mais plutôt en essayant de changer le monde. Les buts des deux créatrices du projet, Connie Sobczak et Elisabeth Scott, étaient de prévenir des troubles alimentaires et de combattre la stigmatisation sociale reliée à l’embonpoint. Changer le monde a vite pris une tournure plus capitaliste que politique, parce que s’aimer semble plus facile avec un savon en particulier et un chandail KEEP CALM AND LOVE YOUR CURVES.

Hashtags standards de beauté trop valorisés

Alors que Marie se retrouvait dans les photos de certains blogues de body-positivisme, elle a déchanté depuis son inscription sur Instagram. Kiyémis, une collaboratrice pour Buzzfeed, a ressenti la même déception : « Plus je cliquais sur les hashtags # bodypositive, moins je voyais de corps qui me ressemblaient. Le jeu des réseaux sociaux faisait qu’au sein même de ce qu’on appelle la « sphère body-positive », les corps les plus valorisés au moyen des likes étaient ceux qui déviaient le moins de la norme. Certaines formes comme les seins et les fesses étaient valorisées parce qu’elles répondaient à l’attrait du regard masculin. Par contre, impossible de gratter des likessur une photo de gras du dos, de bide qui pendouille ou de cuisses qui se frottent! »

Sur les réseaux sociaux, les hashtags # bodypositive renvoient souvent à des photos de femmes devant des miroirs, la camisole relevée, dans des shootings avant et après la perte de kilos, grâce à des milkshakes au sirop d’érable et à l’eau citronnée. Vouloir un autre corps, désirer un autre corps, exposer le nombre de kilos à perdre ne fait pas partie du mouvement du body-positivisme original. En devenant populaire, le mouvement s’est tourné vers des critères de beauté standard et aliénants.

L’audace suprême de bander devant une femme qui ne porte pas la taille zéro

Il ne semble plus y avoir d’embarras à surutiliser l’expression body positive pour vendre des soutifs de Victoria’s Secret ou des vêtements Zara. Les publicités, au slogan dictant d’aimer ses courbes, mettent en scène des femmes qui n’ont jamais été victimes de grossophobie.

Publicité de Zara.

Récemment, Robbie Tripp, le conférencier et auteur de Create Rebellion, a déclaré qu’il aimait sa femme même si elle était chubby et ne ressemblait ni à une star de la porno ni à une mannequin dont l’alimentation principale est composée de feuilles de kale et de coke. Son message d’amour a été partagé plus de 35 000 fois sur les réseaux sociaux. Comme si c’était héroïque d’aimer son épouse. Comme si c’était audacieux de trouver belle et sexy une femme qui a un « big booty » et un « cute little side roll ».

Pour plusieurs militantes, il est temps de radicaliser à nouveau le terme, de ne plus le prendre comme buzzword pour vendre des tampons ou ses petits seins sur Patreon, la seule plateforme de financement qui accepte la nudité. Il suffirait de se le réapproprier pour remettre en question de façon plus efficace notre rapport aux exigences de beauté suggestives, pour déconstruire des idées préconçues et un dégoût ou une haine de soi qui reposent sur le fait que, comme le dit avec justesse Gabrielle Lisa Collard, se trouver belle serait la mission de toute femme, que « notre sex-appeal est non seulement un devoir, mais aussi notre source première de pouvoir ».

Le mouvement du body-positivisme ne devrait pas se concentrer uniquement sur l’amour de ses bourrelets ou les régimes à essayer pour enfin être la personne souhaitée depuis toujours. Il doit se recentrer et critiquer de manière efficace la relation que nous avons avec notre corps. Une relation qui gagnerait à être aussi bonne que la pizza toute garnie de chez Domino’s.

*Nom fictif pour préserver l’anonymat de la personne interviewée

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