Identité

Ce que ça fait d’être straight edge aujourd’hui

Pour elleux, le défi du mois sans alcool, c'est toute l'année.
24 January 2020, 9:04am
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Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation des intervenants.

On peut dire que quelque chose a changé au début des années 1980. Face à la politique conservatrice et antidrogue du président Reagan, certains membres de la scène punk ont commencé à considérer la drogue et l'alcool comme des moyens de contrôler les masses. C’est ainsi qu’est né le « straight edge », une sous-culture qui a décidé qu'il fallait être fort et en bonne santé pour contester le statu quo. Comprenez : pas de drogue, pas d'alcool, pas de cigarettes et, pour certains, pas de rapports sexuels. Car si la drogue et l'alcool étaient pour les rebelles, rien n'était plus rebelle que de se rebeller contre les rebelles.

Leur philosophie a été cristallisée dans les morceaux « Straight Edge » (1981) et « Out of Step » (1983) du groupe de punk hardcore américain Minor Threat. Le straight edge n'est jamais devenu un mouvement cohésif avec un manifeste ; c'était plutôt un courant influencé par des groupes comme Youth of Today et Gorilla Biscuits. Après s'être étendu des États-Unis au Royaume-Uni, puis à travers l'Europe à la fin des années 1980, le mouvement, selon certains, s'est éteint dans les années 2000.

Mais beaucoup de gens mènent aujourd'hui une vie straight edge, souvent avec un supplément vegan. Selon l'Organisation mondiale de la santé, le nombre de consommateur·ses d’alcool est en baisse dans la plupart des pays européens et, en décembre dernier, un sondage YouGov a révélé que les Britanniques seraient moins nombreux à tenter le Dry January cette année, car près d'un tiers des répondant·es ne consomment pas d'alcool de toute façon. Quatre personnes nous expliquent ce que signifie être straight edge aujourd'hui.

Federica Pagani, 43 ans, professeure des écoles - Straight edge depuis 27 ans

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J'ai fumé quelques cigarettes et un peu de weed quand j'étais adolescente, juste par curiosité, mais à 16 ans, j'ai commencé à boire beaucoup. Mon groupe d'ami·es était vraiment passionné de musique ; on s'échangeait tout le temps des cassettes. Quand j'ai découvert la musique de Minor Threat, j'ai eu l'impression que tout se mettait en place. Choisir un mode de vie sans produits animaliers, sans alcool, sans tabac et sans drogue m'a aidée à respecter mon corps et mon esprit. C'est ce que signifie être straight edge pour moi.

Le mouvement était plus populaire dans le passé – peut-être avions-nous besoin d'un changement plus important au sein de la culture punk. Peu de gens s’y sont tenus. Je ne les vois même plus aux concerts. Travailler activement pour être une meilleure personne chaque jour n'est pas facile du tout, surtout avec tout ce que la vie a en réserve. Malgré tout, j'y crois encore.

Gab de la Vega, 34 ans, professeur d'anglais et musicien - Straight edge depuis 10 ans

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J'ai commencé à fumer et à boire à l'école, surtout de la bière. Je n'ai jamais pris de drogue, à part de l'herbe. J'ai joué dans des groupes punk hardcore pendant longtemps, mais le mouvement straight edge n'était pas très populaire dans mon cercle d'ami·es. Au début de la vingtaine, iels ont commencé à abuser de l'alcool et de la drogue. J’ai pris une autre voie.

Dans ma ville, on peut compter les straight edge sur les doigts de la main. Le fait de ne pas participer aux rituels sociaux organisés autour de la drogue et de l'alcool peut parfois vous isoler. Cela dit, je continue de traîner avec des gens qui boivent. Beaucoup pensent que le fait d'être straight edge vous rend ennuyeux·se à mourir. J'aime leur prouver qu'ils ont tort.

Serena Mazzini, 31 ans, digital strategist - Straight edge depuis 10 ans

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J'ai grandi dans une petite ville et quand je me suis inscrite à l'université de Bologne à 19 ans, je ne connaissais personne. Le moyen le plus rapide de se faire des ami·es était de boire beaucoup et de se faire aspirer dans une spirale infernale de fêtes. Puis, une de mes meilleures amies est morte après avoir pris de la drogue. À l'époque, j’ai développé un comportement autodestructeur. J'ai compris qu'il fallait que je change – pour moi, mais aussi pour elle.

J'ai toujours écouté du punk et du hardcore, mais le groupe straight edge Have Heart m'a aidé à surmonter cette phase. J’ai adopté ce mode de vie à 21 ans. Aujourd’hui, je ne fume plus, et je n'ai pas pris de drogue depuis dix ans. Il m’arrive de faire une exception pour l'alcool si je suis à l’étranger et que je veux essayer une boisson locale. Au travail, on me demande constamment pourquoi je ne bois pas et quand j’assiste à des mariages, les gens pensent que je suis enceinte. Je ne le prends pas personnellement, mais je me demande parfois s'il existe une loi morale tacite qui oblige les gens à boire.

Je ne pourrais pas revenir en arrière ; je pense que je me sentirais mal physiquement. Et puis, il ne s’agit pas seulement de ne pas boire ou de ne pas prendre de drogue, il y a aussi les positions politiques sur l'environnement, les droits des animaux et les droits humains, autant de choses dont j'ai entendu parler pour la première fois via des groupes musicaux. En ce sens, cette communauté m'a aidé à être une meilleure personne.

Luca Pala, 45 ans, bassiste dans un groupe vegan et straight edge - Straight edge depuis 29 ans

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Je n'ai pas touché à l'alcool depuis 1990. J'avais 16 ans à l’époque. J'étais déjà fan de Slayer, mais quand j'ai lu une interview de Youth of Today, j'ai été frappé par leurs convictions personnelles et leur approche positive, pleine de messages politiques et sociaux. Je voulais montrer à tout le monde qu'on pouvait s'amuser en restant sobre – ce que certain·es de mes ami·es admiraient et que d'autres ne supportaient pas. Avec le temps, mon approche vegan a évolué vers une absence totale de drogue, c'est-à-dire le refus de toutes les substances psychotropes, y compris la caféine.

Le cercle des DJs sobres

Je suis devenu père assez jeune. J'ai deux fils âgés de 19 et 8 ans, et une fille qui a 14 ans. Je sais que j'ai fait des erreurs en essayant de les tenir à l'écart de tout ce que je pensais être mauvais. Puis j'ai compris qu'ils avaient le droit de suivre leur propre voie et de faire leurs propres expériences. J'espère simplement qu'iels comprendront que ma démarche a pour but de les aider à faire face aux difficultés de la vie. Je suis assez optimiste : mon aîné est aussi straight edge.

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Cet article a été publié sur VICE IT.

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