Identité

Des propriétaires de bars LGBTQ belges expliquent ce qui les rend fier·es

À l'occasion de la pride d'Anvers, on leur a demandé de nous parler de leurs bars, du milieu LGBTQ belge et de la première fois où iels se sont senti·es fier·es d'être gays.

par Nine Louvel, et Max Joukes; photos Nine Louvel
09 August 2019, 2:35pm

A gauche : le Belgica ; à droite : Mothers and Daughters

Au mois de mai, on était à la Belgian pride à Bruxelles, où on a notamment interrogé les passant·es sur les connaissances LGBT+ et rapporté les violences policières faites au collectif Reclaim the Pride. Ce week-end, c’est Anvers qui sera aux couleurs de l’arc-en-ciel. Pour l’occasion, on a sillonné la Belgique pour discuter avec celleux qui brandissaient déjà le drapeau multicolore dans les années 1980, mais aussi avec les jeunes qui assurent la relève. Au programme : du pole-dance masculin, un buste de Léopold II en top résille et perruque fuchsia, des histoires de l’âge d’or des bars LGBT+ belges, mais surtout les souvenirs de leurs propriétaires et de la première fois où iels se sont senti·es fier·es d’être gay. Pride...Fiers... Vous l'avez ?

Jessica (50 ans), Alice (35 ans), Delphine (35 ans) et Robin, fondateur·ices de Mothers & Daughters à Bruxelles

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VICE : Hello, comment est né le projet Mothers and Daughters ?
Jessica : Ce bar éphémère, c'est déjà la troisième version d'un projet associatif queer et lesbien monté pour la première fois en décembre 2017 au Beursschouwburg et repris pendant l'été à Sainte Catherine. On est onze derrière ce projet, donc le plus gros challenge c'est de réussir à communiquer.
Alice : Le Mothers and Daughters de Sainte Catherine avait duré deux mois. On avait investi un restaurant grec abandonné depuis 35 ans, super vintage. Au départ on était trois, puis huit, et maintenant onze. Chaque membre de l'équipe a sa spécificité, il y a la team décor, event, technique, bar… On s'émancipe dans plein de taches.
Jessica : Et on essaie surtout de travailler tous ensemble ! Outre le fait que ce soit un projet subventionné par la région, c'est pour nous une sorte d'expérimentation pour voir si il y a une envie/un besoin pour un tel espace à Bruxelles.

À quoi ressemblait la scène lesbienne avant Mothers & Daughters ?
Alice : Ça faisait 15 ans qu'il n'y avait pas de bar lesbien à Bruxelles !
Jessica : Je pense que ce qui nous différencie des bars qu'il y a pu y avoir dans le passé, c'est cette collectivité et inclusivité. Ça change des vieux bars de lesbiennes où une seule personne était aux commandes. Le bar était à l'image de la personne qui le tenait, donc il rassemblait moins de gens différents. On remarque aussi beaucoup moins de discrimination qu'avant, c'est rassurant.
Delphine : Chez Mothers and Daughters (M&D), on a tous un réseau différent, et c'est ce qui fait qu’autant de personnes différentes - qui ne sont pas amenées à se réunir sous le même toit habituellement - aiment cet endroit.

Dans vos expériences personnelles, quel a été le moment où vous vous êtes senties fières d’être lesbiennes ?
Delphine : Je sais que je me suis nourrie de la culture queer. Je n'arrive pas à me rappeler d'un instant précis, mais j'ai du reconstruire mon identité et mon cercle social en arrivant en Belgique, et le déclic s'est produit quand j'ai été au festival de cinéma alternatif Pink Screen. Jusqu'alors, j'avais seulement rencontré des lesbiennes « mainstream » sur des sites de rencontre et ça ne me correspondait pas, mais Pink Screen m'a donné accès à une communauté géniale qui donnait la parole à des courants queer différents et très intimistes. Donc oui, j'ai commencé à être vraiment fière d'être gouine après Pink Screen.

« Il n’y a que deux ans et demi, quand j'ai rencontré une autre personne transgenre, que je me suis senti fier pour la première fois. Depuis, je peux danser topless dans un bar sans problème ! »

Robin : J'ai eu deux coming outs dans ma vie. Le premier comme lesbienne, et ensuite comme homme transgenre, pile au moment où on a lancé M&D. J'ai eu très peur d'être exclu de la communauté lesbienne, mais j'ai vite réalisé que j'étais dans un safespace incroyable pour ma transition. Mais il n’y a que deux ans et demi, quand j'ai rencontré une autre personne transgenre, que je me suis senti fier pour la première fois. Depuis, je peux danser topless dans un bar sans problème!
Jessica : Je pense que ça donne pas mal de pouvoir aux gens lorsqu'iels se sentent bien ici. Je sais que ça m’en a énormément donné. Ça a un impact sur notre vie quotidienne, dans la rue, au travail. On aimerait bien que ce projet devienne permanent, même si son aspect éphémère nous pousse constamment à sortir de notre zone de confort.

Filip Heveraet (58 ans), propriétaire du Rocco à Louvain

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VICE : Salut Filip. Est-ce le premier bar gay que tu tiens ?
Filip : Non, j’ai tenu un café gay de l'autre côté de la gare pendant quinze ans. Il s’appelait C&C, une abréviation pour les écrivains Couperus et Cocteau. J’ai du fermer l’établissement car l’immeuble entier a été vendu et transformé en appartements. Après ça, j’ai découvert un organisation LGBTQ de Louvain et on a décidé de créer une Maison Rose, une maison gay, et on l’a fait juste ici. Aujourd'hui, Rocco est le seul bar gay de Louvain.

« Être gay est devenu moins secret. Il y a eu une émancipation majeure au cours des dernières décennies, de sorte qu'il n’y a plus vraiment besoin de lieux "gays" »

Comment ça se fait que ce soit le seul ?
À mon avis, parce qu’il n’y a plus le besoin de lieux gays comme avant. Si vous étiez homosexuel célibataire en 1983 et que vous vouliez rencontrer quelqu'un, qu'il s'agisse de l’amour de votre vie ou d'un coup d’un soir, il fallait aller dans un bar gay, un sauna gay, un parking underground ou même aller vous encanailler dans les buissons. Quand je voulais faire une rencontre, je me commandais un verre au bar en attendant que quelqu'un s'asseye à côté de moi et entame la conversation. Après si ça matchait, tant mieux ! Aujourd’hui il suffit de swiper à droite sur son smartphone, donc plus besoin d’aller trainer dans les bars. De plus, être gay est devenu moins secret. Il y a eu une émancipation majeure au cours des dernières décennies, de sorte qu'il n’y a plus vraiment besoin de lieux « gays ». Ce n'est plus problématique de marcher dans la rue main dans la main. Les gens sont plus tolérants.

C’est quand la première fois que tu t’es senti fier d’être gay ?
En 1980, j'habitais en Flandre Occidentale et j'étais le seul gay de ma petite ville, du moins à ma connaissance. Je savais qu’il existait une communauté gay dans les grandes villes, alors j'ai déménagé à Louvain pour mes études. Tout à coup j’étais entouré de centaines de gens qui me ressemblaient. Ça a été une vraie libération.

Quand et pourquoi as-tu créé ton premier bar gay ?
J'ai fondé C&C en 1993. Mes amis et moi avions envie d’organiser plus d'activités gays. Ça a commencé par de grands dîners d’une trentaine de personne qu’on organisait dans un manoir. Ça a permis plein de nouvelles rencontres et d’échanges. Après ça, quand on a eu l’idée de créer un bar gay, on savait qu’il devait être différent des autres; avec du caractère.

À quoi ressemblait la scène gay quand le C&C a ouvert ?
Il y avait quelques bars mais aucun ne nous plaisait. L'Exkeet, par exemple, était un bar gay classique qui jouait de la musique fort, du coup les gens qui le fréquentaient ne se parlaient pas. Il y avait aussi le Frankie; je connais bien le propriétaire, il a toujours été sympa, mais le lieu n'avait rien à offrir. C'était moche et sans caractère.

Avec C&C, je voulais créer quelque chose de nouveau. Pour que les gens se disent : « C’est la première fois que je vois un bar gay comme ça ». On y jouait de la musique alternative, de la musique classique, on organisait des concerts et des lectures de textes poétiques.

Comment as-tu vécu l’ouverture de ton bar ?
Ça a été très difficile. Tout le monde s'attendait au cliché du bar gay : des hommes à moitié nus derrière le bar avec de la techno dure, une darkroom et une arrière-salle avec des shows drag queen. Mais au fil du temps, certaines organisations gays ont commencé à se réunir ici, et quand le bar a fermé, ils ont perdu leur salle de réunion, pour ainsi dire. C'est pour ça qu’on a créé la Maison Rose, qui est devenue plus tard le Rocco, et qui encore aujourd’hui sert de point de rendez-vous aux organisations. Mais il y a aussi des soirées pour les personnes transgenres, des open-mic’, de la danse jazz, des réunions pour des groupes polygéniques, ou simplement un groupe de collègues qui viennent ici pour prendre un verre après le travail.

Est-ce qu’il y a une soirée en particulier dont tu te souviendras toute ta vie ?
Oh il y en a beaucoup. Pour la Saint-Valentin, on avait installé un lit avec des draps en velours au milieu du bar. Il ne s’y est rien passé ceci dit. Une autre fois, on avait complètement vidé la cave et transformée en salle de consultation d’une voyante qui prédissait l’avenir gratuitement. La file était énorme. On a également eu des présentations de livres et des soirées politiques. Puis des trucs funs, comme regarder sur grand écran le couronnement du nouveau roi hollandais ou le festival Eurosong.

Erik (58 ans) et Julien (32 ans), propriétaire et manager du Belgica à Bruxelles

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VICE : Hello Erik, tu tiens le Belgica depuis 25 ans, a-t-il évolué avec les années ?
Erik : Le Belgica n'a pas été imaginé comme un bar gay, il est juste devenu très gay-friendly avec le temps, je dirais en 1995. Il a ouvert sous le même nom il y a 33 ans et attirait surtout la communauté artistique, qui était quand même beaucoup plus tolérante que le belge fan de foot qui allait se bourrer la gueule après une journée au bureau, donc on a vu la communauté gay se rapprocher du bar assez rapidement. Ma femme est en grande partie responsable du succès du bar auprès des gays. Je suppose qu'ils l'adoraient car elle était exubérante, franche… et tellement insupportable en fait ! Honnêtement, sa façon de parler, sa façon de communiquer… C'était une femme haute en couleur, une grande gueule qui arrivait tout droit d'Amsterdam. Elle était l'âme du bar avant de tomber malade et nous quitter.

Tu gères le bar seul depuis le décès de ta femme ?
Erik : Le bar n’a jamais été mon job principal; je suis ingénieur. J'ai donc engagé Julien, qui travaillait à l'époque dans quelques bars du quartier.
Julien : Je suis là depuis sept ans, et manager depuis trois.

« Je me sentais toujours mal à l'aise dans les boîtes hétéros. Là, je suis rentré et j'ai vu un mec à moitié à poil sur une barre de pole-dance. Je me suis enfin senti libre, comme quand tu arrives en vacances en laissant le boulot derrière. »

Comment est né le bar ?
Erik : Ce n’est pas moi qui l’ai ouvert, et figure-toi qu'il a été ouvert par accident ! À l'époque, un groupe de potes qui bossaient dans les décors de cinéma avaient besoin d'un endroit où dormir en urgence. Ils ont loué le bâtiment pour une modique somme parce qu'il avait été déclaré insalubre. Ils ont eu l'idée de créer un bar pour le fun, mais en conservant le côté historique de la maison intact - elle a 200 ans, et elle a même été bombardée. Si nos premier·es client·es revenaient aujourd'hui, iels auraient l'impression d'avoir voyagé dans le temps. Ce portrait accroché au mur, ça fait 33 ans qu'il dissimule un gros trou dans la porte.
Julien : Niveau déco, on a aussi cette superbe statue de Léopold II, qu'on déguise pour la pride. C'est tellement ironique que ça me fait rire, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Un jour, une fille a été tellement offensée qu'on ait cette statue qu'elle a porté plainte en nous accusant de l'avoir sortie du bar, frappée et traînée par les cheveux. Depuis j'ai installé des caméras.

Quand vous êtes-vous sentis gays et fiers ?
Julien : Je crois que c'est lors de ma première nuit au Boys Boudoir - le bar gay juste en face du Belgica. J'avais 19 ans, il était 2h du matin et je sortais d'une soirée hétéro. Je m'emmerdais et j'ai poussé la porte du piano-bar. Je me sentais toujours mal à l'aise dans les boîtes hétéros car j'avais du mal à m'exprimer et danser librement. Je suis rentré et j'ai vu un mec à moitié à poil sur une barre de pole-dance. Là je me suis senti libre, comme quand tu arrives en vacances en laissant le boulot derrière. J'ai laissé l'ancien Julien à ce moment exact pour rencontrer le nouveau Julien, et je n'ai plus jamais quitté cette rue depuis.

Qu'est ce que le bar signifie pour toi en tant qu'homme gay ?
Julien : J'ai fait des études dans le social à la base. Ce que ce bar m'apporte, c'est le côté social que je n'ai plus dans l'horeca, les gens viennent boire un verre quand ça ne va pas, ou justement quand ça va bien, pour fêter quelque chose. On partage de vrais moments et ça me permet de pouvoir aider des mecs gays aussi. Un ami s'est suicidé il n'y a pas longtemps car on ne l'écoutait plus. C'est une histoire intense, mais dans la vie de tous les jours on a la possibilité d'aider d'autres personnes avec leurs peines de coeur, problèmes d'image, d'alcool ou encore de drogue. Je trouve ça super gratifiant.

Je me sens hétéro à Liège et gay à Bruxelles. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai migré ici. L'avantage de la communauté gay ici, c'est que tu peux faire tout ce que tu veux, entre guillemets. Tout n’est pas toujours accepté, mais tout est acceptable. La semaine dernière, un client est venu chez nous après un concert des spice girls à Londres en Buffalo. Il portait singlet léopard, un short fushia, un chapeau rose et du rouge à lèvres jaune. Dans un milieu hétéro, tout le monde l’aurait jugé. Alors qu'ici, on aura beau le regarder, on sera bien plus dans la compréhension.
Erik : Encore aujourd’hui, ce n'est pas safe de se balader la nuit en se tenant la main dans la rue, alors imagine avant. Le Belgica, c'était leur safe space, et tu sais, quand on commence à avoir une réputation de bar "gay", il n'y a pas de retour en arrière possible.

Armant Everaert (86 ans), propriétaire du Café Strange à Anvers

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Photo: Marcel Lennartz

VICE : Salut Armant, quand est né ce bar ?
Armant : En 1980.

Est-ce l’un des premiers bars gays d'Anvers ?
Non, les premiers étaient déjà là dans les années 60 et 70.

Du coup c’était facile d’en ouvrir un en 1980 ?
À cette époque, il y avait environ vingt bars gays de plus que maintenant, donc le processus d’ouvrir un bar dit “normal” ou “gay” était le même. J'avais besoin d'un capital de départ et d'un certificat d'aptitude professionnelle. Ensuite, la police est venue voir si tout était en règle, et j’ai lancé le bar.

Selon toi, pourquoi y’a-t-il moins de bars gays aujourd’hui que dans les années 1980 ?
De nombreux propriétaires de ces bars ont arrêté ou déménagé en Espagne à la fin des années 1980 et au début des années 1990, car leurs client·es et leurs ami·es étaient constamment agressé·es par des groupes d'homophobes. Ils donnaient un coup de pied à l'arrière des genoux, vous tombiez au sol. Ensuite, ils vidaient votre portefeuille et vous récoltiez quelques coups de plus. La police ne faisait pas grand chose face à ces bains de sang. Il est même arrivé qu'ils tabassent un homme handicapé. La police avait heureusement été informée le soir-même et a pu attraper les coupables, mais la condamnation n’a pas été lourde.

Avez-vous déjà été victime d’agressions ?
Ils ne m'ont assommé qu'une fois. Ils étaient venus discuter entre eux, puis ils se sont assis au fond du jardin pendant un moment pour ensuite revenir à l'intérieur. Avant que je puisse dire quoi que ce soit, ils m'ont frappé à la tête sur le côté gauche avec un objet en métal. Je suis tombé au sol et l’un d’eux m’a dépouillé. Je n’arrivais plus à me défendre. Quinze minutes plus tard, j'étais dans l'ambulance. Ensuite, j'ai reçu des fleurs du maire en guise de consolation.

Et aujourd’hui ?
J'ai un peu plus confiance, mais je reste méfiant.

Le Café Strange, il signifie quoi à vos yeux ?
Le contact social. Les clients entrent, je leur donne un verre et ils discutent ensemble ou avec moi. De cette façon, je reste au courant de tout.

Quand vous êtes-vous senti gay et fier pour la première fois ?
Oh, j'ai toujours été gay et je n'ai jamais eu de problème avec ça. Mais j'ai toujours été indépendant. Je n'ai jamais eu à travailler dans une usine ou autre et heureusement, car en tant que gay, tu deviens vite l’attraction de la boîte.

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