Culture

Personne ne photographie les femmes (et leurs corps) comme Camille Vivier

La photographe française vient de sortir un nouveau livre photo, « Twist » – un poème visuel rêveur et surréaliste consacré aux femmes, à leurs corps et leurs effigies.

par Patrick Thévenin
26 April 2019, 12:49pm

Après des études dispersées, aux Beaux-Arts de Grenoble puis à la Saint Martins School de Londres, Camille Vivier entre au Purple, le magazine de mode qui a bousculé l’approche du cliché fashion, et se lance dans la photo. Depuis, oscillant entre commandes mode et travaux personnels, références cinématographiques et sculpture, féminisme et second degré, onirisme et obsessions, Camille Vivier s’est imposée comme l’une des photographes les plus fascinantes de son époque. À l’occasion de Twist, un ouvrage sublime qui rassemble dix ans de noir et blanc et de couleurs saturées, dédié à la femme sous toutes ses coutures, on a rencontré celle qui redéfinit la notion de féminité, à l’argentique et au sens large.

1556098220263-APE124_CamilleVivier_Twist_ISBN9789493146013_02

VICE : Tu peux m’expliquer comment est né ce livre ?
Camille : C'est d'abord l'éditeur qui m'a contactée. J’avais envie de faire des livres depuis longtemps, et en même temps je n’ai pas forcément le temps de mettre les choses en forme, la difficulté étant que je ne travaille pas en série. Après cette rencontre, Jurgen, l'éditeur, a regardé un peu tout mon travail, et on a composé un livre à partir d'un ensemble de travaux étalés sur une période de dix ans. Il y a évidemment un fil conducteur, cette écriture un peu binaire entre le corps féminin et des formes anthropomorphiques, des sculptures, des architectures ou des objets. Ce sont des jeux de correspondances.

Le fait de mettre en scène des filles dénudées c'était pour te distancier du travail que tu réalises avec la mode ?
Au départ, je pense que c'est venu d'une envie de rompre un peu avec le vêtement porté et de gommer les marqueurs sociaux. Il y a évidemment une envie de travailler sur le nu comme genre classique et pictural. Puis de le réinterpréter à ma façon. J'aime travailler sur la citation, c'est presque comme un travail de samples. À chaque fois reprendre et repartir d'une référence ou d'un genre et le réinventer.

Tu puises où tes influences ?
C’est souvent inspiré d'une lecture, d'un film ou de quelque chose de plus abstrait face à une image qui se forme mentalement. Et puis après, dans la forme, comme je travaille pas mal la lumière, c'est ce qui va un peu construire l'image. Créer une forme d'architecture et de composition. Et les modèles évidemment.

Il y a des poses qui peuvent paraître académiques, mais en même temps tu prends un malin plaisir à les dynamiter.
Oui je les twiste. En fait l’idée, c’est plutôt celle de la torsion, quelque chose qui se tord sur son axe, un truc un peu humoristique, une référence à la fois pop et obsolète, un peu mièvre et contemporaine. J’aime bien l’idée de twister les références. Le fait de jouer avec l'artifice en fait.

Tu crois que c'est revenir à quelque chose de plus matériel alors que la photo s'est vraiment dématérialisée ?
J'ai une approche presque matiériste de la photographie. J'ai été très frustrée par toutes ces années où on était contraint de travailler au numérique parce que l’économie le voulait. Et d'un coup, je ne sais pas pourquoi, il y a eu un engouement pour la photographie argentique, et c’est tant mieux. Mais oui, au-delà de techniques anciennes, la photographie c'est un travail de modelage presque.

Tu n’as jamais pensé à passer à la sculpture ?
Faire des sculptures, non, mais travailler la photo comme un objet, oui. Ne plus penser image mais penser volumes et formes dans l'espace. Ensuite j’ai travaillé sur le cadre, en plâtre, en béton. Je n’aime pas les cadres trop muséaux et qui ne disent rien, j’aime quand il finit l’image, qu’il en est une extension justement, qu’il dit quelque chose de cette dernière. C’est très inspiré de Mapplethorpe en fait.

Son travail que la lumière et le corps t’inspire ?
Oui, mais c'est venu tardivement parce qu'au départ, j’étais dans des choses plus douces. C'était plus Man Ray si tu veux. Les nus ce n’est pas ce que je préfère de Mapplethorpe, en fait j’ai mis du temps à dépasser le côté classique, enfin néoclassique, de sa photographie et voir dans ses photos quelque chose de plus calme. J’adore le travail qu’il a fait avec Lisa Lyon, ça m’a beaucoup marquée, et comme en ce moment je travaille avec une fille qui fait du body-building, je ne peux pas ne pas y penser.

Tu photographies souvent dans des lieux un peu étranges, des choses qui ressemblent à des parcs à thème abandonnés, des sculptures bizarres, des dinosaures en béton… Tu trouves où ces espaces qui ressemblent à des territoires perdus ?
Je fais des recherches, ils ressemblent à des vestiges archéologiques, mais en fait beaucoup de ces lieux sont en périphérie de Paris, ce genre de sculptures est assez présent dans la banlieue sud, surtout dans les villes communistes. Il y a un endroit que j’aime beaucoup, en bord de Marne, où un prof réalise des sculptures dans les blocs de pierre d’un pont bombardé. Ensuite, il y a des lieux un peu plus monumentaux comme la Scarzuola en Italie, un couvent réhabilité par Tomaso Buzzi. Mais je photographie souvent des détails, je ne cherche pas à rendre forcément compte de l’espace dans son ensemble. J’aime beaucoup ces sculptures, pas vraiment passées à la postérité, et qui font partie du décor. Les gens passent à côté et ne les regardent plus, comme cette femme escalier gigantesque dans un parc à Ivry.

1556098240136-APE124_CamilleVivier_Twist_ISBN9789493146013_19

Certaines photos font penser au camp distillé par Kenneth Anger, un style qu’on retrouve aussi chez le réalisateur Bertrand Mandico.
J’aime beaucoup Kenneth Anger, ce cinéma et ces couleurs, c’est une influence évidente comme les films en technicolor de Michael Powell et Pressburger.

Pourquoi ce choix de ne photographier quasiment que des femmes ?
Je ne sais pas vraiment, c'est une question de sensibilité, d'identification. J'aime bien l'idée d'une espèce de mythologie d'un monde peuplé de femmes. De toute façon, c'est un travail qui reste une fantasmagorie. L’autre jour, on me demandait quelle avait été la première fois où j’avais perçu le côté glamour de quelque chose, et je me souviens que c’était quand petite on m’a offert un cahier de coloriage et de découpage de Divine.

Divine, la transgenre haute en couleur de John Waters ?
Oui Divine ! La question de la transidentité m'a toujours intriguée, j’aime les femmes hyper grimées, féminines et fortes en même temps. Enfin les femmes ou les hommes d'ailleurs. J’ai commencé récemment à photographier des femmes trans, même si en fait, c'est plus un travail que je fais avec une amie, une collaboration en quelque sorte.

Qu'est ce qui te fascine chez la femme ?
Je pense que j'ai une admiration pour les personnages féminins, les femmes blessées, les femmes fortes ou les femmes ambivalentes. Je pense toujours aux chanteuses italiennes comme Mina, des espèces de diva qui tissent des histoires d'amour impossibles. J'adore ça.

Tu penses mettre un terme à la photographie de mode un jour ?
Non j'aime bien la mode et les vêtements, ça m'inspire beaucoup. Le shooting de mode m'inspire d'autres images. C'est assez organique la manière dont je travaille. Mais oui j'aimerais faire plus d'expo, avoir des collectionneurs, vendre mes tirages… Évidemment.

1556098931661-APE124_CamilleVivier_Twist_ISBN9789493146013_04
1556098347522-APE124_CamilleVivier_Twist_ISBN9789493146013_18
1556098747658-1211848-54
1556099293362-camille-vivier-noir-et-blanc
1556099434671-APE124_CamilleVivier_Twist_ISBN9789493146013_15
1556098357521-APE124_CamilleVivier_Twist_ISBN9789493146013_01


Camille Vivier : « Twist » (Art Paper Editions).

Ne ratez plus jamais rien : inscrivez-vous à notre newsletter hebdomadaire et suivez VICE Belgique sur Instagram
.

Cet article a été initialement publié sur i-D France.

Tagged:
Art
féminité