santé mentale

La méditation est un outil puissant et peut être une vraie descente aux enfers

« J’étais brisé. J’avais un boulot, une femme et deux enfants merveilleux, et pourtant, je pensais ne plus jamais retrouver le bonheur. »

par Shayla Love; traduit par Elsa Boudjema
12 December 2018, 9:24am

Illustration : Xavier Lalanne-Tauzia

En novembre dernier, le lundi d’après Thanksgiving, David* rentre chez lui en voiture après le travail, comme d’habitude. Tout d’un coup, il est submergé par une sensation étrange : le monde autour de lui semble entièrement subjectif. Tout est comme filtré par son cerveau, tout n’est qu’une fabrication.

« Ce n’est pas un scoop, c’est sûr, me dit-il. Mais j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds, j’ai commencé à paniquer. J’ai réalisé que si je le voulais, je pourrais devenir fou sur-le-champ ». Il baisse la vitre, allume la radio et rentre chez lui avec précaution.

Cette nuit-là, il ne parvient pas à trouver le sommeil. Très fatigué, à chaque fois qu’il s’apprête à s’endormir, un électrochoc le réveille. « Je tremblais, j’éprouvais une tension au niveau de la poitrine et j’avais des nausées, assure-t-il. Cet état a perduré pendant six jours. J’ai dû dormir six heures au total. Un dimanche soir, j’ai même été forcé de me rendre aux urgences. »

David pense savoir ce qui a provoqué sa crise d’angoisse : la pratique de la méditation.

Il commence à méditer en août 2017. C’est un ouvrage de John Yates, The Mind Illuminated puis Mastering the Core Teachings of the Buddha, de Daniel Ingram, qui l’introduit à cette pratique. David prend rapidement le pli. La première semaine, il parvient à méditer 30 minutes par jour, et un mois plus tard, il pratique régulièrement avec deux séances de 60 minutes par jour - une le matin et l’autre l’après-midi.

« J’ai remarqué – et c’est encore plus clair rétrospectivement – que je me renfermais sur moi-même, dit-il. J’ai commencé à perdre goût à la vie. J’ai arrêté de jouer de la guitare, d’écouter de la musique. Faire la cuisine pour ma famille était devenu une corvée. »

David arrête de méditer presque instantanément, mais ça n’arrange pas les choses. Les médicaments parviennent à peine à le guérir de ses insomnies et il est anxieux toute la journée.

Pour une minorité de gens, la méditation peut provoquer des transformations durables de la personnalité et de l‘humeur

« J’avais des nausées, des douleurs à l’estomac et à la poitrine. J’éprouvais un sentiment général de terreur existentielle, raconte-t-il. Mon univers émotionnel s’est complètement bloqué. J’étais brisé. J’avais un boulot, une femme et deux enfants merveilleux, et pourtant, je pensais ne plus jamais retrouver le bonheur. »

La méditation n’est-elle pas censée être une pratique ancestrale capable de soigner tous nos maux contemporains ? Et en plus de faciliter une porte d’entrée séculaire à la spiritualité, la méditation repose sur des bases scientifiques. Les preuves empiriques de ses bénéfices sur notre santé ont été maintes fois apportées. On trouve des pratiques de pleine conscience pour soulager le stress, se débarrasser d’une addiction, de douleurs chroniques, de troubles de l’humeur, de pathologies psychiatriques et d’autres affections médicales. Toutes ces pratiques ont en outre des résultats prometteurs. iTunes est truffé d’applications de méditation et de pleine conscience. Méditer pourrait même améliorer notre vie sexuelle.

Mais au milieu de tout ce battage médiatique, la méditation manque parfois sa cible. Pour une minorité de gens, elle peut provoquer des transformations durables de la personnalité et de l‘humeur. Comme la méditation en pleine conscience et ses variantes diffusent dans bien des aspects nos vies, surtout depuis que les gens la pratiquent seuls, un petit groupe d’experts et de pratiquants signalent qu’elle n’est pas toujours bénéfique pour la psyché humaine.

Willoughby Britton est directrice du laboratoire de neurosciences affectives à l'université de Brown aux États-Unis. Elle supervise un groupe de parole pour les personnes comme David. Des gens pour qui la méditation a provoqué une crise psychologique et physique sans précédent. Chaque semaine, elle reçoit un nombre grandissant de messages provenant de personnes en détresse à la recherche d’une bouée de sauvetage. « Les victimes sont nombreuses », observe-t-elle.

Le groupe de parole se réunit en ligne, où des personnes de tous âges et de tous milieux se rencontrent pour trouver refuge auprès d’autres personnes souffrant également des effets négatifs de la médiation.

Plus de 75 % des études portant sur la méditation ne se penchent pas sur ses effets secondaires, affirme Britton. L’année dernière, elle a publié la plus grande étude à ce jour sur les problèmes liés à la pratique de la méditation. Elle a interviewé plus de 100 professeurs de méditation dotés d’une connaissance approfondie du sujet.

Dans cette étude comme dans l’étude de suivi sur laquelle elle travaille actuellement, elle affirme avoir mis au jour des symptômes prévalents. Il y a l’hyperstimulation : une augmentation de l’anxiété, de la peur, des insomnies, des flash-backs traumatiques et une instabilité émotionnelle générale. Il peut aussi y avoir une hypersensibilité générale ou plus particulièrement à la lumière et au bruit. Ces effets peuvent s’avérer plaisants au début, les couleurs deviennent plus vives, l’individu se met à remarquer plus de choses. « Si ces effets perdurent, le bruit devient énervant, on n’arrive plus à sortir de chez soi parce qu’on entend tout et que c’est gênant », me dit-elle.

Ou bien le contraire peut se produire, et le sujet développe une hyposensibilité. On peut alors croire à une expérience de dissociation corporelle. La personne a l’impression d’être en dehors de son corps, ou elle ne ressent plus rien. Elle peut même avoir la sensation de ne plus avoir de corps du tout. « Les gens disent avoir perdu leurs sensations au-delà de leur besoin de départ. Ils perdent la motivation et le plaisir de faire certaines choses », explique Britton.

Il y a dix ans, elle a mis en place le projet Cheetah House qui se donne pour objectif d’aider les personnes méditantes en difficulté (le nom provient du pali et du sanskrit citta qui signifie « esprit »). Britton reçoit des patients en provenance de centres de méditation adressés par des professeurs. Désormais, les applications lui envoient également leurs utilisateurs. Pour elle, il s’agit là « d’un nouveau support de méditation sans aucune supervision, pourtant disponible au plus grand nombre » (les applications Headspace et Calm n’ont pas répondu à nos nombreuses sollicitations pour les besoins de cet article).

« Les traditions zen ont aussi admis depuis longtemps que certaines approches peuvent donner lieu à des troubles prolongés que l’on appelle "la maladie du zen" » – Willoughby Britton, directrice d'un laboratoire de neurosciences affectives

Inutile de préciser que Britton ne voit pas d’un très bon œil la tendance grandissante à la prescription de méditation comme remède miracle. « Je n’ai pas l’impression que les programmes, les applis ou les professeurs de méditation se sentent responsables de leurs clients, dit-elle. Si les gens m’appellent, c’est qu’ils ne reçoivent pas l’aide dont ils ont besoin de la part des enseignants. »

Pratiquer la méditation peut provoquer des sensations étranges, c’est un fait bien documenté : les traditions bouddhistes font souvent référence aux différents effets de la méditation. « Dans cette approche, les nyams recensent un large panel d’expériences méditatives. Cela va d'un état de béatitude accompagné de visions à des douleurs physiques intenses, des désordres psychologiques, des épisodes paranoïaques, de la tristesse, de la colère ou encore de la peur », écrit Britton dans un article datant de 2017. « Les traditions zen ont aussi admis depuis longtemps que certaines approches peuvent donner lieu à des troubles prolongés que l’on appelle "la maladie du zen". »

Certains praticiens en méditation l’appellent « la nuit noire de l'âme », même si, selon Shinzen Young, consultant en neurosciences et professeur de pleine conscience, le terme provient de la tradition méditative chrétienne. « Il est certain que quiconque atteint un certain niveau en méditation passera par des phases de ressentis négatifs : de la confusion, une certaine désorientation et une sensibilité accrue aux évènements extérieurs », pouvait-on lire sur son blog en 2011. « Dans la tradition bouddhiste, ce phénomène, on l’appelle "tomber dans le puits du vide". Cette expérience procure la sensation inoubliable de la vacuité et de l’absence de soi. Le problème, c’est que la personne interprète cet effet de la méditation comme un bad trip. Au lieu d’être une expérience épanouissante comme le veut la tradition bouddhiste, c’est le contraire qui se produit. C’est en quelque sorte le côté obscur de l’éveil de la conscience. »

Young soutient que pour la plupart des gens, c’est une sensation tout à fait gérable avec l’aide d’un professeur compétent. Et même s'il faut parfois des mois ou des années pour en venir à bout, le résultat est « presque toujours très positif ». Mais pour ceux qui pratiquent la méditation à un niveau plus modeste, tomber dans « le puits du vide » n’est pas forcément l’idée de départ.

Patrick, 31 ans, a lu Où tu vas, tu es de Jon Kabat-Zinn et emprunté les séquences de méditations enregistrées qui vont avec à la bibliothèque de son quartier. Il a écouté les CD, qui l’ont guidé tout au long de ses séances de respiration et de méditations par balayage corporel.

« Je dirais que je méditais de 30 à 45 minutes, quatre à cinq jours par semaine. Il n’y a pas un jour où je ne méditais pas au moins un peu, explique-t-il. J’ai médité chaque jour pendant sept semaines. »

Parfois, alors qu'il médite, il ressent comme des vertiges, mais il affirme s’être senti globalement beaucoup moins stressé. « C’est comme si j’avais réussi à contourner le poids de la vie et de mes soucis quotidiens. Donc au début, c’était vraiment positif. »

Mais quand sa compagne lui parle de ses problèmes au boulot, il l’entend « en direct du septième ciel », comme il l’explique. Intérieurement, il se dit : « je ne vois pas du tout de quoi elle parle. » Peu à peu, il commence à avoir peur de se transformer en zombie s’il continue à méditer. « Est-ce que je vais encore réussir à comprendre les gens et leurs angoisses ? », se demande-t-il.

Vers mars 2018, une rupture se produit. Il se sent très émotif, il pleure souvent, il a des pensées intrusives. Il commence à devenir obsédé par l’idée qu’il réprime des traumatismes passés. Il se dit que s’il se sent aussi mal, c’est qu’un souvenir enfoui essaie de sortir.

Il se met à recenser toutes les choses honteuses qu’il a pu faire jusque-là, à révéler tous les secrets qu’il a gardés pour lui. « Je cherchais une explication à mon état désastreux, dit-il. Mais pourquoi est-ce que j’étais tellement loin de moi-même ? Pourquoi est-ce que je me sentais si triste, si coupable, si pessimiste ? »

Ces pensées ne lui ressemblent pas. Pourtant, il n’arrive pas à s’en débarrasser. Il se rend chez un médecin après avoir trouvé le groupe de parole de Britton. Le premier thérapeute qu’il voit affirme que la méditation ne peut pas être la cause de ses troubles. Il se met en quête de solutions alternatives, et plus de 1 000 dollars plus tard, il trouve un peu de soulagement grâce aux thérapies cognitivo-comportementales. Il est actuellement suivi par un acuponcteur et s’est complètement détourné de la méditation.


Nick* a 25 ans. Il a commencé la méditation après avoir lu l’ouvrage Pour une spiritualité sans religion de Sam Harris. Il a téléchargé l’application Calm et débute les séances de méditation guidées chez lui. À l’automne 2016, il prend part à une retraite de dix jours. « J’ai tenu bon pendant les dix jours, et l’expérience a transformé ma vie », affirme Nick. L’été dernier, il devient bénévole au centre de méditation, pratiquant trois à quatre heures par jour. En mars de cette année, il prend part à une nouvelle retraite de dix jours. « Je ne voyais pas comment les choses auraient pu mal tourner, parce que je connaissais déjà la formule », explique-t-il.

Mais, très vite, quelque chose s’enraye. Nick a eu un grave accident à l’âge de 13 ans et pendant la méditation, des souvenirs lui reviennent tout à coup. Une fois rentré chez lui, le sentiment est toujours présent.

C’est comme s'il avait à nouveau 13 ans. Il n’arrive plus à trouver le sommeil. « Mon esprit se fixait sur certaines zones de mon corps. C’était une sensation vraiment intense. Je somatisais, comme avec un trouble obsessionnel du comportement. Par exemple, à chaque fois que j’avalais, j’entendais un claquement dans mon oreille. Je me mettais à avaler compulsivement juste pour entendre le claquement. Pour moi, c’était un vrai problème. C’était très angoissant. »

Au bout d’un mois, il commence à avoir des pensées suicidaires. C’est là qu’il trouve les coordonnées de Britton, qui l’encourage à chercher de l’aide. Il se rend aux urgences et reste hospitalisé pendant une semaine.

« La méditation m’avait tellement apporté depuis plusieurs années. J’étais vraiment passionné, dit-il. Ça avait donné énormément de sens à ma vie et voilà que maintenant, cette pratique me faisait beaucoup de mal. Je ne me suis jamais senti aussi déprimé de ma vie. C’était très difficile d’affronter cette vérité à propos de la méditation. »

Il dit n’être qu’au début de sa guérison. Il a perdu son emploi à cause d’absences répétées. Et ce n’est pas évident pour lui d’en retrouver un, car il suit toujours un traitement à l’hôpital. Nick est suivi par un thérapeute et prend part au groupe de parole de Britton. Quand je lui demande ce qu'il pense de la méditation aujourd'hui, sa réponse est étonnamment généreuse :

« Si c’est pour essayer un peu, quelques minutes par jour, ou en suivant un de ces programmes guidés, je recommanderai la méditation sans hésiter à tout le monde. Mais il faut faire attention en cas de pratique intensive. Si vous remarquez quelque chose d’inhabituel, même après quelques minutes seulement, arrêtez et allez consulter. »

De nombreux mécanismes à l’origine des bénéfices de la méditation pourraient également être la cause de ses effets négatifs. La méditation renforce le cortex préfrontal, une zone du cerveau en charge de l’attention et des fonctions exécutives. C’est lui qui garde le système limbique et l’amygdale (deux centres émotionnels du cerveau) sous contrôle. « Vos réponses émotionnelles seront effectivement plus faibles », explique Britton.

Pour celles et ceux d’entre nous qui sont très émotifs, ça peut être une bonne chose. On est plus calmes et moins réactifs dans notre vie quotidienne. Mais selon Britton, le problème, c’est que pour certaines personnes, le processus peut s’emballer.

L’amygdale n’est pas seulement responsable des émotions négatives, mais aussi des émotions positives. Si l’une des deux se trouve réduite, l’autre peut suivre. « Les sujets de nos études se plaignent souvent de ne pas ressentir d’émotions, même positives, de ne plus ressentir d’affection pour leurs familles, dit Britton. C’est comme un trop-plein d’effet bénéfique. »

Il existe plusieurs sortes de méditations et Britton estime que chacune développe des compétences particulières. Pour elle, la méditation est un ensemble d’activités qui produisent intentionnellement un certain nombre d’effets corporels, mentaux ou comportementaux. Mais elle admet volontiers que cette définition pourrait s’appliquer à quasiment n’importe quoi.

« Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il s’agit d’un processus intentionnel doté d’un but précis et que cet objectif est favorisé par la répétition », précise-t-elle.

Rebecca Semmens-Wheeler est maître de conférences en psychologie à l'université de Birmingham au Royaume-Uni. Elle s’intéresse à l’hypnose et à la méditation. Selon elle, l’engouement contemporain pour la méditation conduit à adopter une vision « à la carte » de cette tradition ancestrale. La raison d’être de la pleine conscience n’est pas de créer de la dissociation, explique-t-elle. Le fait que nous nous concentrions sur un seul type de méditation explique peut-être nos difficultés.

« C’est déroutant pour les clients, mais ça l’est encore plus pour les chercheurs qui veulent étudier les effets de la méditation sur le cerveau, affirme Britton. Plusieurs types de pratiques vont parfois jusqu’à partager le même nom. »

Richard Davidson est professeur de psychologie et de psychiatrie à l’université de Madison-Wisconsin et dirige le Center for Healthy Minds. Il a beaucoup travaillé sur les bénéfices de la méditation et d’autres pratiques contemplatives. Au téléphone, il précise d’emblée qu’il a beaucoup de respect pour les recherches scientifiques et de terrain de Britton. « Je pense qu’il est très utile d’attirer l’attention sur ces troubles potentiels. Son équipe fait un travail précieux. »

Au septième jour, elle commence à se sentir bizarre, elle a des vertiges. L’enseignant lui assure que c’est un processus normal en méditation, qu’elle ne doit pas s’inquiéter

Mais il estime que les personnes qui ressentent des effets négatifs étaient porteuses d’une vulnérabilité préexistante que la pratique de la méditation n’a fait qu’exacerber. « Ces études minorent le rôle des individus, qui ont souvent bataillé contre une maladie mentale auparavant. Ces personnes devraient être suivies par un praticien également intéressé par la méditation. Malheureusement, il en existe très peu. »

Si vous souhaitiez acquérir une nouvelle compétence complexe, comme jouer du violon par exemple, me demande-t-il, est-ce que vous ne chercheriez pas un professeur ? Sans doute. Mais on vit à une époque où tout le monde se tourne vers Internet pour toutes sortes de choses. Je pourrais sûrement apprendre le violon grâce à YouTube ou à une appli. Mais quand il s’agit de méditation, une pratique qui modifie notre psyché, il faut faire attention.

« Je comprends qu’on ait envie d’un raccourci, qu’on veuille aller plus vite, mais la réalité, c’est que lorsqu’on veut maîtriser une compétence complexe, un guide s’avère essentiel. »

Selon Davidson, lorsque les gens ressentent des effets négatifs après avoir médité seuls, il n’est pas évident de savoir ce qui les a provoqués. « Pour le dire brutalement, je pense que les personnes dont les soucis sont exacerbés par la méditation ne méditent pas correctement, avoue-t-il. Pour certaines, elles ne sont même pas vraiment en train de méditer. Elles pensent que si, mais ce n’est pas le cas. »

Pour Britton, la position de Richard Davidson, selon laquelle seules les personnes déjà vulnérables sont touchées, est courante. Peut-être que David était trop assidu, qu’il pratiquait de façon incorrecte ou que Patrick n’était pas assez suivi.

« J’entends cet argument sans arrêt, même à propos de mes recherches, me dit-elle. Je vais être très claire : ce ne sont pas les conclusions auxquelles nous sommes parvenues. Nous avons trouvé des exceptions à chacun de ces arguments. Les sujets de nos études étaient professeurs de méditation eux-mêmes et pratiquaient correctement, supervisés par des maîtres reconnus. Plus de la moitié n’avaient aucun antécédent psychiatrique ou traumatique. »


Toutes les personnes qui m’ont contactée via Britton m’ont demandé de préserver leur anonymat. Elles n’ont pas souhaité que leurs pairs, leurs chefs, professeurs ou familles sachent qu'elles avaient souffert d’effets négatifs en pratiquant une technique censée leur faire du bien. « La pleine conscience est réputée être la panacée à tous nos maux, me dit Sophia**. Tous ceux qui la pratiquent s’extasient sur ses bénéfices. Si les gens apprenaient que la méditation a exacerbé mes symptômes, ce serait une grande source de honte pour moi. Je me sentirais ostracisée. »

Sofia a 22 ans lorsqu'une amie lui parle d’une retraite qui va « changer sa vie ». Elle s’était déjà un peu essayée à la méditation, et pratiquait régulièrement le yoga. Elle décide de s’y rendre à l’été 2016.

« J’en suis rentrée complètement détruite et instable », me confie-t-elle. Les premiers jours de la retraite sont magnifiques. Mais au septième jour, elle commence à se sentir bizarre, elle a des vertiges. L’enseignant lui assure que c’est un processus normal en méditation, qu’elle ne doit pas s’inquiéter.

Peu de temps après, elle subit deux graves crises d’angoisse. Son corps est entièrement paralysé. « Je n’avais jamais fait de crises de panique avant dans ma vie. J’ai toujours été une excellente élève, tout était parfaitement maitrisé. Tout à coup, j’étais complètement diminuée. J’ai mis un an à guérir. »

Au cours de l’année, elle traverse de multiples crises de dépersonnalisation (la perte du sentiment de sa propre réalité psychique) et de dissociation corporelle (la sensation d’être en dehors de son corps). Les crises d’angoisse se succèdent. « Je ressentais aussi des fourmillements inexplicables sans arrêt. J’étais anxieuse. Le matin, je me réveillais avec un sentiment de terreur incompréhensible. »

Sofia explique que lorsqu’elle parle des symptômes qu’elle a ressentis, les gens s’imaginent immédiatement qu’elle avait des troubles préexistants. Elle admet qu’elle n’avait pas eu une trajectoire de vie particulièrement sereine. Alors était-elle une proie facile ?

« Je viens du Proche-Orient, j’ai vécu la guerre. J’ai aussi survécu à des relations de couple très violentes. Mais je n’avais jamais connu de tels symptômes, me dit-elle. J’ai toujours été capable de faire face à mes traumatismes passés. Mais soudain, pendant la retraite, j’ai perdu tous mes moyens, ce qui m’étonne d’ailleurs encore aujourd’hui. »

Ce n’est pas que les antécédents des personnes ne jouent aucun rôle, m’assure Britton. C’est que ces difficultés peuvent surgir même dans des conditions optimales et pour n’importe qui.

Mike* a 24 ans et est étudiant à Boston. Il s’est penché sur la question d’une vulnérabilité préexistante. Il est persuadé que certaines personnes qui commencent à méditer aggravent par là des troubles déjà présents. Mais il a aussi rencontré des gens pour lesquels ce n’est pas le cas. En vérité, nous nous situons peut-être tous sur une courbe en cloche, estime-t-il. Il n’existe pas de distinction claire entre les personnes vulnérables et les autres. Un type bien particulier de méditation à un moment précis de notre vie pourrait provoquer des troubles, qui que nous soyons.

Mike découvre plusieurs ouvrages de Jack Kornfield et commence à méditer dès l’âge de 18 ans, grâce à ses lectures et à des amis. Il finit par assister à des cours et à se rendre à des retraites. Au départ, il éprouve une forme de distance inédite entre son « moi » et ses pensées. Il se sent libéré de vieilles boucles de pensées auxquelles il s’était accroché.

« J’avais beaucoup de croyances à propos de ce dont j’étais capable, qui je devais être, ce que les gens disaient de moi. C’était très éclairant d’identifier ces mécanismes et d’en prendre note. »

Mais doucement, une forme de dépression nihiliste s’installe. « Je me souviens que c’était très progressif, parce que je sentais ma personnalité se transformer lentement, explique-t-il. Mes raisons d’agir devenaient de plus en plus floues et sans importance. »

C’était comme être au bord de la folie. « Mon système nerveux était complètement sclérosé, je n’étais plus moi-même, j’avais perdu la notion de la réalité. Je me sentais pris dans un genre de désillusion sans limite, dit-il. J’avais peur de me confier à mes proches, parce que j’étais terrifié à l’idée de découvrir ce qui m’accablait. Je craignais de finir interné si je me livrais en toute honnêteté. »

« Je trouve inquiétant qu’on démocratise une technique mentale qui a été conçue pour déconstruire le concept d’identité » – Mike, 24 ans, étudiant à Boston

Quand Mike tombe sur les recherches de Britton, il voit enfin les choses sous un nouveau jour. Au lieu de percevoir ses symptômes comme un pas vers un éveil ultime de la conscience, il se demande plutôt comment son système nerveux réagit à sa pratique de la méditation. Comme il est étudiant en sciences, cette démarche lui parle. Elle lui permet de se rendre compte qu’en réalité, les relations interpersonnelles sont essentielles pour lui.

« Voilà l’important pour moi. La connexion privilégiée entre deux altérités », explique-t-il. Les symptômes se résorbent quand il arrête la méditation. Il prend au sérieux son besoin d’interactions sociales de qualité.

On m’a prescrit des séances de méditation et de pleine conscience en réponse à presque chacun de mes soucis de santé : anxiété générale, insomnies, troubles gastro-intestinaux, TOC ; et dans d’autres sphères de ma vie : manger ou courir en pleine conscience, par exemple. Et dans bien des cas, ça m’a aidé. Je médite avant d’aller me coucher. Repérer mes pensées anxieuses pour mieux les laisser filer m’apporte une aide précieuse. Mais comment savoir si ces pratiques vont fonctionner ou pas ? Comment savoir si elles vont nous causer du tort ?

« Je sais bien que ces techniques sont bénéfiques pour la plupart des gens, me dit Mike. Certaines personnes méditeront toute leur vie avec des effets essentiellement positifs sans s'aventurer du côté obscur de la force. Mais je trouve inquiétant qu’on démocratise une technique mentale qui a été conçue pour déconstruire le concept d’identité. »

L’idée qui peut rassembler chercheurs et professionnels de la méditation, et qui est souvent négligée par les applis et les conseils à la volée, c’est que la méditation est un outil très puissant. C’est une véritable compétence qui n’est pas à prendre à la légère. Bien exécutée, elle peut apporter de nombreux bénéfices. Mais elle peut aussi se révéler dangereuse.

Les différentes sortes de méditations sont souvent regroupées, ce qui ne nous permet pas d’analyser chaque type et ses effets sur le cerveau avec assez de précision. « Il y a des centaines de façons de méditer, explique Davidson. Seul un petit nombre a été étudié scientifiquement, puis adopté dans notre culture occidentale. L’un des défis les plus importants de la recherche est de préciser quelles pratiques sont les plus adaptées selon les personnalités et les trajectoires de vie. »

Pour Britton, dans un monde idéal, la pleine conscience serait un outil utilisé par nous tous et toutes pour connaître nos limites. Je lui explique que je souffre de troubles obsessionnels compulsifs et qu’une de mes obsessions me pousse à une conscience accrue de mon corps. Je n’ai pas envie focaliser mon attention sur ce qui se passe à l’intérieur. Est-ce que ça veut dire que je ne dois pas méditer ? Pas du tout, me rassure-t-elle. Mais cela signifie que si je pratique un type de méditation qui augmente ma faculté d’introspection, comme celui où un balayage corporel permet de détecter chaque microsensation physique, je pourrais ressentir des effets secondaires gênants. En revanche, je pourrais me tourner vers une pratique qui favorise l’attention aux signaux extérieurs.

« Ce serait un programme de pleine conscience idéal, à mon avis. On utiliserait de multiples dimensions propres à chaque processus. On pourrait se servir de notre conscience pour comprendre où on en est, puis choisir de façon éclairée quelle serait la pratique la plus adaptée, explique Britton. Après tout, nous sommes toutes et tous différents. »

*Seul le prénom est utilisé.

**Le nom a été modifié.

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Cet article a été publié sur VICE US.

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