Le cinéma s'empare (enfin) du sexe, du vrai

De Titanic à American Honey, le sexe sur grand écran a évolué jusqu'à devenir de plus en plus proche de notre réalité.

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nov. 6 2018, 4:28pm

J’avais 12 ans la première fois que j’ai vu Titanic. La seconde d’après, j’ai décrété qu’il s’agissait de mon film préféré de tous les temps. Malgré l’air snob (et énervant) de Rose devant le faste du Titanic, je me suis sentie ensorcelée par le gigantisme du film, et à vrai dire, aussi séduite par le naufrage que par l’embarquement à bord du paquebot.

Parmi mes souvenirs les plus mémorables, il y a ce sentiment d’extase face à Leonardo DiCaprio, faisant battre la chamade à mon cœur encore prépubère, mais aussi la scène de sexe avec Kate Winslet. La langueur de leurs regards, la musique emphatique composée par James Horner, le moment inoubliable où une main marquait son empreinte sur la vitre embuée d’une voiture transformée en nid d’amour... Une partie de jambes en l’air tellement intense qu’elle allait convaincre Rose d’éconduire son fiancé pour tout recommencer à zéro avec Jack, son amant sans le sou – un moment de passion transcendantale entré dans les annales de la passion tragique au cinéma.

Vous ne serez pas surpris d’apprendre que Dirty Dancing a fait partie des films que j’ai vus et revus pendant mon adolescence – l’un de ceux qui ont forgé ma découverte de l’activité coïtale. Bébé (Jennifer Grey) arrive dans la cabine privée de Johnny (Patrick Swayze) pour reconnaître l’intensité de ses sentiments – une déclaration de consentement plutôt bienvenue dans la mesure où elle a 17 ans et que ce n’est clairement pas le cas de son partenaire. Pile à ce moment, comme par magie, le tourne-disque bascule vers la voix ardente de Solomon Burke tandis que Johnny - dont on ne s’explique toujours pas pourquoi il est torse nu à ce moment précis – la toise d’un air entendu en gardant les mains dans les poches. Bébé, ose venir me chercher.

En revoyant ces scènes après être devenue une experte en sexe, j’en ai presque bafouillé d’incrédulité. Sérieusement, qui a déjà dansé un slow avant de consommer pour la toute première fois ? Je sais bien que Swayze est censé être danseur professionnel, mais nous savons tous combien les premières fois sont généralement précipitées et douloureuses, un peu comme des bagarres entre clients très éméchés le samedi soir devant un bar. Secousses, tremblements et chutes inattendues sont plus courantes que les caresses embrasées et les tranquilles frottements de fesses auxquels le cinéma nous a habitués. Et forcément, la réalité n’est pas toujours à la hauteur de nos attentes. Comme de nombreuses jeunes personnes, je me suis engagée dans la sexualité sur ce chemin préférant la théâtralité au réalisme et j’ai longtemps cru qu’une scène de sexe digne de ce nom ne pouvait advenir qu’à la lueur d’une lanterne chinoise.

Dix ans plus tard, le Lady Bird de Greta Gerwig opère un demi tour cathartique dans la déconstruction de ce mythe. Le sexe et les premiers badinages n’y ont rien d’exceptionnel. La scène de dépucelage entre le personnage principal interprété par Saoirse Ronan et l’insupportable ado tourmenté Kyle (Timothée Chalamet) est à la fois étrange et frénétique. Il ne s’agit clairement pas d’une scène d’amour sensuelle. Plutôt de gamins qui batifolent. Comme le déclare Kyle, qui tente de dissiper l’idée de grande romance que pourrait s’en faire Lady Bird : « Tu vas voir, la vie est pleine de moments de sexe qui n’ont absolument rien d’exceptionnel ». Un peu déprimant certes. Mais en tordant le cou à l’idée reçue selon laquelle les premières fois sont forcément renversantes, Lady Bird et ses acolytes du cinéma indé présentent ce mauvais sexe d’amateur non comme une source de honte mais plutôt comme un moment de vie.

Le cinéma contemporain est devenu plus conscient des expériences sexuelles inaugurales. Prenez, par exemple, The Spectacular Now. Assis en tailleur dans leur lit, Sutter (Miles Teller) et sa copine Aimee (Shailene Woodley) gloussent en essayant de se déshabiller, chuchotent nerveusement et se tortillent sous la couverture pour retirer leurs pantalons. Ce qui vient ensuite n’a rien d’exceptionnel. Plus surprenant encore, lorsqu’ils décident de passer vraiment à l’action, Aimee marque une pause, attrape un préservatif avant de le tendre à Sutter. La scène a quelque chose de révolutionnaire, non seulement parce qu’elle marque un temps d’interruption mais surtout parce qu’elle n’élude pas la question de la contraception. La protection passe si souvent à la trappe au cinéma qu’il semble presque évident que le sexe ne nécessite aucun effort et surtout aucune interruption. Mais c’est faux. Il s’agit au contraire d’une conversation, émaillée de pauses, de clauses tacites et de questions dont la toute première est sans doute : « sommes-nous vraiment prêts pour ça ? »

Cette tendance du cinéma à donner de la visibilité à des scènes de sexe non spectaculaires, qui préférent les respirations aux hurlements, ne constitue pas une réduction de ce peut être le sexe ou une invitation à le minimiser : il s’agit plutôt d’une correction de la façon dont il a pu être représenté auparavant. Si ce n’est pas trop douloureux, pensez à N’oublie jamais : cette pierre angulaire du genre romantique, excellant à habiller l’acte de déshabillage. Dans une maison abandonnée et décrépite, Noah (Ryan Gosling) et Allie (Rachel McAdams) se tiennent des deux côtés opposés d’une couverture, retirent leurs vêtements jusqu’à finir en sous-vêtements (Ryan Gosling n’est visiblement, à ce stade, toujours pas excité part la situation – just saying) et ensuite complètement nus. Ce qui me choque dans ce rendez-vous est sa nature formelle et silencieuse, suivie du pétage de plombs d’Allie, qui demande à être apaisée par une déclaration d’amour. Comme souvent au cinéma, les femmes ne seraient donc capables de sexe que si c’est aussi une histoire d’amour.

Des années plus tard, réunis sur un lac où volent des oies blanches, alors que le tonnerre s’abat sur eux et répand un déluge d’émotion, le sexe n’en est pas moins rhapsodique. Noah porte Allie sur le seuil de la porte, tandis que les murs et les armoires résonnent de la tempête extérieure pendant tout leur chemin vers la chambre (à ma connaissance, pas d’exemple plus saisissant d’absence de réalisme qu’une femme portée durant toute une montée d’escaliers). Un moment de passion traité avec l’intensité induite par le genre – je ne nie pas que cela peut être drôle, mais franchement à part nourrir des égos surdimensionnés et faire augmenter le risque de lumbagos, je n’en vois pas vraiment l’utilité.

Le film The Diary of a Teenage Girl de Marielle Heller illustre le sexe d’une façon viscérale et ultra-réaliste – on est loin de la scène de coït complexé du film N’oublie Jamais. La jeune ado Minnie (incarnée par Bel Powley), après avoir fait l’amour avec le petit ami de sa mère, Monroe (joué par Alexander Skarsgård), trace un « X » avec son propre sang sur la cuisse de son amant. Il n’est pas ici question d’amour, mais de sexe uniquement. Monroe n’en a que faire du reste. Il s’agit ici d’excitation, d’errance et de la trivialité du désir féminin. Marielle Heller ne lisse ou ne sublime rien. En tant que réalisatrice elle s’est donnée pour mission de prouver que les femmes pensent autant au sexe que les hommes. « J’adore le sexe. J’ai envie de me faire sauter là, maintenant », annonce Minnie en voix-off, le regard planté sur la vitrine d’une librairie de BD. À cet instant précis, c’est un nouveau modèle, une nouvelle héroïne qui se révèle à l’écran.

Comme dans Titanic, la première scène d’amour entre Star (Sasha Lane) et Jake (Shia LaBeouf) a lieu dans une voiture. Mais à la différence de Titanic, une caresse timide ne se transforme pas automatiquement en ébats transpirants. Au lieu de ça, Arnold laisse le moment se défaire naturellement. La caméra regarde Star regarder Jake, confirmant par ce simple plan qu’elle le désire autant que lui. Même si la lumière descendante du soleil joue un rôle dans la magie du moment, Arnold réussit à faire coïncider réalisme et romantisme. Quand vient le moment de retirer leurs vêtements, les visages se heurtent aux appui-têtes, ce qui donne à la scène – saisie à travers des gros plans – quelque chose de dissonant. Des scènes qui n’ont rien de glamour. Mais qu’y-a-t-il de glamour lorsqu’un homme annonce qu’il va jouir d’une seconde à l’autre ? La réussite de la scène tient dans l’attention qu’elle accorde aux détails – les tatouages de Star, ses marques de bronzage, ses vergetures, l’inconfort de leurs positions et le crissement du cuir contre leurs peaux. Une baise précipitée, maladroite mais merveilleusement réelle.

Dans la même veine, le film de Desiree Akhavan Come as You Are met en scène deux amies en plein ébat dans une voiture, le soir du bal de fin d’année, confirmant un niveau d’intimité jusque-là discrètement induit. Une fois de plus, la caméra est au plus proche du visage des acteurs. La question n’est alors pas le corps des femmes et sa réification, mais l’apprentissage : apprendre à jouer d’un instrument, l’organe sexuel féminin. Comme le langage, le sexe est quelque chose que nous apprenons. Nous ne sommes pas nés avec une capacité naturelle à donner ou à expérimenter des orgasmes révolutionnaires, même si on aime à nous faire croire l’inverse. Comme c’était relevé dans Vanity Fair, « Akhavan parvient à donner à son héroïne une sexualité à la fois remplie et banale… Le sexe n’est pas une récompense, mais un processus, une étude de personnes en pleine exploration d’eux-mêmes – ils apprennent ce qui leur fait du bien, ils découvrent ce qu’ils veulent. Il n’y a pas de voyeurisme, pas d’exploitation. »

Ce qui revient souvent au sein de cette nouvelle vague cinématographique qui redéfinit le sexe à l’écran, c’est que c’est une femme qui prend le lead de cette nouvelle écriture. Plus accessibles en budget, moins dérangeantes en égo, les femmes font passer le récit du plaisir féminin piloté par un homme – où l’on ne peut s’empêcher d’imaginer que le réalisateur vienne nourrir le mythe de la puissance masculine ultime – à une perspective rafraichissante, candide et subjective. En un mot : bienvenue. Si les films de mon enfance écrivaient le sexe en grande lettres dorées, les films d’aujourd’hui sont bien heureusement plus tempérés. La scène de sexe de Titanic en est peut-être l’aspiration (même si, sincèrement, les scènes de cul dans une voiture, c’est vu et revu), mais n’en est en rien l’exception. Grâce aux similitudes servies par Lady Bird et bien d’autres, on s’imagine que la vision la plus salvatrice se trouve confortablement, pile entre les deux.

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Cet article a initialement publié sur i-D UK.

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