Identité

Pourquoi tant des mecs adultes ont-ils leurs matelas à même le sol ?

Bien que la plupart des cadres de lit coûtent moins cher qu'une soirée en club, il semblerait qu’il y ait une épidémie de mecs qui refusent de placer leurs matelas sur un lit. Enquête.

par Maria Yagoda
06 June 2019, 1:29pm

Photo parGuille Faingold, via Stocksy.

On a récemment attiré mon attention sur un phénomène assez répandu : ces hommes qui peuvent (à en juger par la taille de leurs montres et de leurs smartphones) se payer un lit mais à la place, optent pour un matelas posé à même le sol.

Les femmes hétérosexuelles s’en préoccupent depuis un certain temps déjà. Ali O'Reilly écrivait dans un article de 2017 de CityPages intitulé « Dear Men: Get Your Damn Mattresses Off the Floor » : « Si j'avais une carte qu'on perforerait à chaque fois que je voyais un matelas sur le sol dans la chambre d'un mec, je pourrais faire une ombre chinoise qui ressemblerait à la voie lactée. Je veux les aider. Si ça implique de dresser une liste des endroits où ils peuvent acheter des cadres de lit pour seulement 25 euros, et des Home Depots où les locations de camions à plate-forme ne coûtent presque rien, je le ferai pour eux. » Et l’année dernière, Nicole Cliffe a tweeté un thread sur la façon dont son mari dormait par terre quand ils se sont rencontrés pour la première fois. Plein d'hommes et de femmes ont répondu en racontant des récits de résistance de la part de leurs partenaires anti-cadres de lit (principalement des hommes). « Jusqu'à présent, je n'ai fréquenté qu'un homme avec un cadre de lit. J'ai 27 ans et je vis depuis six ans à New York », a déclaré une femme sur Twitter. Une autre a écrit : « Mon petit ami était tellement contre les lits normaux quand nous nous sommes rencontrés qu'il a décidé, plutôt que de simplement en ACHETER un, de fabriquer le sien, mais pas d'une façon cool. C'était juste un futon tristounet avec un seul drap d'une personne. »

Les hommes sont-ils vraiment plus susceptibles de dormir sur un matelas à même le sol que les femmes ? De façon anecdotique, il semblerait que oui. Mais en tant que personne qui a passé quelques nuits chez différents hommes, dont seulement une poignée dormait sur un simple matelas, je n'avais pas une idée très claire, soutenue par la science, de cette épidémie spécifique à l'homme. Alors j'ai décidé de mener mon enquête.

Pour cet article, j'ai parlé à de nombreux hommes issus de divers milieux socioéconomiques, dont Corbin Smith, 30 ans, nouveau dormeur-sur-matelas, qui a récemment passé neuf mois de nuits merveilleuses sur le sol (il dormait sur un sommier auparavant, mais quand il l'a cassé, il a déménagé sur le sol).

« Quand j’ai commencé à dormir par terre, je me suis dit "Quoi qu'il arrive, c’est un matelas, ça va aller, je l’ai fait quand j’étais adolescent", mais au final c’est devenu un vrai problème qui a foutu ma vie en l'air », m'a dit Smith. Il avait une partenaire de longue date à l'époque et, même si elle ne s'en plaignait jamais activement, il soupçonnait qu'elle n'aimait pas ça. Ils ont fini par se séparer. « Le matelas sur le sol fonctionne probablement comme une métaphore », m'a-t-il déclaré.

Lorsque le sommier s'est cassé, Smith ne s'est pas précipité pour en acheter un nouveau. « Mon raisonnement, c'était à propos de l'argent, en grande partie. Je suis freelance et l'argent, ça va, ça vient. Mais je pense aussi qu'une entité marginale de ma personne pensait que je n'avais pas besoin de me soucier de la notion de confort. »

Un autre homme, qui souhaite rester anonyme, dormait au sol jusqu'à ce que sa femme l'oblige à prendre un vrai lit. Il insiste toujours sur le fait qu’il a aimé le sol. « Je préférais vraiment le support du sol à celui des sommiers pour lits », a-t-il déclaré. « De plus, beaucoup de ces trucs craquent lorsque vous avez des relations sexuelles, et je déteste ça. »

Sur un fil de discussion Reddit 2015, un homme a demandé : « Avoir un matelas sur le sol est-il un gros problème ? Un matelas king size sans sommier ni cadre. Appart de célibataire, une chambre. » Et en effet, beaucoup d'hommes ont mis en avant sous ce post les avantages pratiques d'une telle configuration : la fermeté et les bruits minimaux lors des rapports sexuels. (« Baiser ne fait plus autant de bruit », a déclaré un utilisateur. « Je suis petit et mettre mon lit en hauteur pourrira mes baises », a déclaré un autre, bien que nous ne puissions pas vraiment visualiser la manœuvre sexuelle à laquelle il fait allusion).

Un utilisateur a même suggéré qu'un matelas à même le sol était un bon moyen pour éliminer les femmes obsédées par l'argent qui perdraient tout intérêt si elles soupçonnaient que vous étiez pauvre. « Le fait d’avoir d'arborer un peu de pauvreté est idéal pour repérer les chiennasses superficielles », écrit intensely_human.

Le commentaire le plus effrayant de tous ? « Mec, je dors sur une couverture, sur le tapis. J'ai un bon lit en stock. Il ne me manque même pas. »

Certes, dans le monde entier, des hommes et des femmes apprécient dormir sur le sol. Les futons japonais, ou shikibutons, super minimalistes, sont des endroits extrêmement reposants et confortables pour dormir, offrant un excellent soutien du dos. Certains des hommes américains avec qui j'ai parlé ont cité le confort et le soutien comme un facteur dans leur décision de rester au sol, mais la plupart ont suggéré de manière vague qu'ils auraient tout simplement mis les cadres de lit au bas de la liste de leurs priorités, ou simplement oublié de s'en procurer un. C'était juste un truc qui ne c'était pas passé comme prévu et ils vivaient bien sans. En effet, le phénomène est un peu différent en Amérique que dans le reste du monde. Ici, il semblerait que ce soit moins un choix actif, et plus une chose qui arrive, et qui doit alors être endurée.

J'ai demandé à Smith s'il pensait que son ambivalence à l'égard des cadres de lit avait un lien avec le fait d'être un homme, comme le prétendent tant de femmes. « Écoute, je ne suis pas sociologue, mais je pense que la société encourage les femmes à prendre soin d'elles-mêmes, mais que ce n'est pas pareil pour les hommes » a-t-il déclaré.

Pour moi, ça fait sens. J'ai fréquenté plus d'hommes à New York que je ne voudrais l'admettre, et qui vivent depuis des années sans climatiseur, même s'ils ont les moyens d'en acheter un et en bénéficieraient. Leur propre confort est donc venu en seconde position… mais après quoi ? La ténacité ? Une virilité robuste ? Des baises dégoulinantes de sueur ? Mais ils ne m'ont jamais fourni de bonnes raisons. Ils me disaient des choses comme : « Tu sais, je suis arrivé au point où... » et ne continuaient pas leurs phrases. Ensuite, il y a le vieux problèmes des tâches domestiques - une catégorie dans laquelle je choisirais d'inclure le cadre de lit. Selon une étude réalisée en 2014, seuls 19% des hommes qui travaillent à l'extérieur du foyer effectuaient des tâches ménagères, contre 50% des femmes.

Une femme, qui souhaite aussi rester anonyme, m'a confié : « Je pense que les gars en général se soucient beaucoup moins de rendre un espace accueillant et surtout de veiller à ce qu'il soit fonctionnel. Lorsque j'ai rencontré mon mari pour la première fois, lui et son colocataire d'alors ne disposaient pas de canapé dans leur salon, mais de deux chaises pliantes et d'une télévision. » (Il existe un meme sur ce phénomène.)

C'est du moins le stéréotype. Un article du Glamour intitulé « Les choses qui préoccupent les femmes dont les hommes ne se soucient pas » met la « décoration » en tête de liste. « C'est parce que les hommes confondent confort et routine », a écrit le contributeur, identifié comme étant « LeMecQuiParle ». « Tout ça est sans aucun doute extrêmement agréable, mais s'il n'y en avait pas, pourrais-je quand même me sentir bien ? Probablement. Je sais que beaucoup de femmes ont besoin de créer un espace pour se sentir chez elles. La plupart des hommes créent leur maison avec seulement l'espace dont ils disposent. »

En fin de compte, cependant, nous savons que toute différence de comportement perçue entre les sexes se résume à une socialisation plutôt qu’à une tendance inhérente réelle. Et même identifier ces différences nécessite beaucoup de généralisation. Par exemple, je ne m'identifierais pas comme étant la femme la plus soignée. Lors de mes premiers mois à New York, j'étais trop léthargique et financièrement instable pour donner la priorité à l'achat d'un cadre de lit. J'ai dormi et mangé du saucisson sur un matelas au sol, où j'ai également organisé pas mal de soirées sexuelles sans lendemain, dont une avec l'homme avec qui je faisais des sandwichs dans une épicerie de Williamsburg pour me permettre de poursuivre mon stage non rémunéré. Je comprends que lorsque la bourse est très serrée, les cadres de lit puissent être l'une des premières choses dont on fait le deuil. Non seulement ils sont coûteux, mais ils nécessitent également une construction, ce qui implique une force émotionnelle.

De même que je peux dire des conneries comme « la dentisterie est un hoax » pendant mes dates, je pense que si quelqu'un a un problème avec mon logement au point qu'il ne veut pas me revoir, il est bien au-delà du bienvenue. Il est même encouragé à parti, fissa. (Ce n'est jamais arrivé, mais je suis en attente de ce genre de situations où un gars me demandera : « Pourquoi ton sol est-il recouvert de papiers d'emballage de Dragibus ? » et où je pourrai librement crier, « Dégage de chez moi ! ») Les rares fois où j'ai passé la nuit avec quelqu'un dont le matelas était à terre, j'ai tout de suite fait fi de ce détail. La seule chose qui m'ait fait quitter immédiatement un appartement était un porte-clé Snoopy.

Mais ce n'est pas le cas pour tout le monde. « Je ne suis jamais rentrée avec un type pour me rendre compte qu'il avait un matelas à même le sol, mais je pense que ça me gênerait un peu », a déclaré une amie proche qui souhaite rester anonyme. « Cela suggère soit la confiance en soi, soit la paresse, soit le désespoir, seul facteur que je trouve intéressant. Je trouve le désespoir intéressant, si ce n'était pas clair. »

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Cet article a été initialement publié sur VICE US.