Comment être méchant ?

Tout le monde est méchant. C'est un fait. Et ça peut avoir quelques bénéfices, surtout sur Internet.

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juin 14 2018, 9:37am

L'homme est une hyène pour l'homme. Image : Flickr.

Tout le monde est méchant. C’est un fait. Quel que soit votre sexe, votre catégorie sociale, votre âge, vous vous comportez régulièrement de manière tout à fait odieuse. Inutile de le nier, c’est ce qui vous distingue de l’animal, et c’est aussi un peu pour ça que vos amis vous aiment. C’est également la raison pour laquelle a dû instituer une Journée mondiale de la gentillesse, qui a lieu chaque année le 13 novembre, entre la Journée Mondiale de la pneumonie et la Journée internationale des diabétiques. Mais manifestement, nous sommes nombreux à douter de notre propre méchanceté. A la manière de ces gens qui investissent des fortunes dans des stages pour apprendre à dire « non », des milliers d’individus tapent quotidiennement « comment être méchant » dans la barre de recherche Google. A tel point que c’est aujourd’hui devenu l’une des requêtes les plus fréquentes du moteur de recherche le plus utilisé au monde. Si vous en êtes, réjouissez-vous : nous pouvons vous aider.

« Nul n’est méchant volontairement », faisait dire Platon à Socrate dans le Gorgias. Et il avait certainement tort, du moins pour les psychologues. Car il faut distinguer la méchanceté, qui est une catégorie morale, de l’agressivité et de la perversité, qui sont des catégories psychologiques. Les animaux peuvent être agressifs, au sens où leur instinct, et en particulier l’instinct de survie, les poussent à l’être. Mais jusqu’ici – et je suis prêt à être démenti par quiconque me fournira une vidéo Youtube – on n’a jamais vu de bêtes élaborer de plan démoniaque, ou déporter d’autres bêtes. Ce qui fonde la méchanceté, c’est son caractère délibéré, conscient et volontaire. Ce qui exclut donc autant les animaux que les enfants en bas âge (incapables de discerner le bien et le mal jusqu’à 6-7 ans) ou les fous, qui échappent d’ailleurs théoriquement au système carcéral. Autrement dit, si l’homme n’était qu’un loup pour l’homme, il n’y aurait pas de massacres, de viols collectifs, de génocides. C’est lorsque qu’il devient un homme pour l’homme qu’il bascule dans ce que nous appelons la méchanceté.

Mais alors, qu’est-ce qui rend méchant plutôt que bon ? Qu’est-ce qui pousse un individu lambda, bien sous tous rapports, à se comporter avec cruauté envers autrui ? Si la question n’est pas totalement tranchée, elle a bien évolué. Au 19ème siècle, le médecin et criminologue italien Cesare Lombroso, par ailleurs fervent partisan d’une hiérarchie des races allant des « noirs » aux « blancs », mobilisait ainsi la phrénologie pour déterminer le caractère d’une personne. Selon lui, les criminels étaient ainsi repérables, en tant que classe héréditaire, grâce à un ensemble de caractéristiques physiques distinctes. Par exemple, les gauchers étaient considérablement plus cruels que les droitiers ; un homme aux longs bras (et donc plus proche du singe) avait plus de chances de passer à l’acte ; et ainsi de suite… Si Lombroso a rapidement été disqualifié par les sociologues et ne compte plus guère de partisans aujourd’hui, certains chercheurs spécialisés dans les neurosciences cherchent encore et toujours à identifier le « gène de la méchanceté », celui qui vous pousserait bien malgré vous à poster des commentaires sarcastiques sous les posts Facebook de vos pauvres amis.

Plus pragmatiquement, les psychologues et sociologues préfèrent mettre en avant le rôle de l’environnement et de la gratification. De fait, être méchant rapporte davantage. « Le rapport qualité-prix est avantageux, ça ne coûte pas grand-chose d’être méchant. C’est rapide et ça rapporte de la jouissance. ça soulage, et on en tire un sentiment de pouvoir. On le voit à l’école, chez les plus jeunes. On établit son pouvoir par la méchanceté et le harcèlement », expliquait ainsi le sociologue Michel Fize sur France Inter. Avant de souligner que nos réactions sont le plus souvent spontanées, et que « le spontané est du côté de la méchanceté ». Ce d’autant que l’évolution du monde du travail et l’accélération des modes de vie engendrent de nouvelles formes de pression qui incitent l’individu à se défouler à chaque occasion et à multiplier les coups bas. « Les entreprises ne sont pas des espaces de convivialité », insiste-t-il. A noter que visiblement, le couple non plus : en plus de « comment être méchant », « être méchant pour draguer » et « être méchant avec son ex » figurent également parmi les requêtes populaires sur Google. De notre côté, nous ne saurions trop vous déconseiller d’infliger des brûlures indiennes à vos futures conquêtes dans l’espoir de les séduire.

Mais si vous voulez devenir un vrai bourreau, du genre dont les livres d’histoire se souviennent, la gratification ne suffira probablement pas. C’est là que l’environnement, l’effet du groupe ou de l’autorité, intervient véritablement. Stanley Milgram avait déjà montré, dans les années 1960, comment la simple présence d’une figure d’autorité (ici, un scientifique en blouse blanche) pouvait conduire l’individu à se déresponsabiliser et à infliger à autrui des souffrances (sous forme de puissants chocs électriques) qu’il n’aurait jamais osé administrer seul.

L'expérience de Milgram, filmée par Henri Verneuil. Capture d'écran : YouTube.

Les circonstances et le conformisme jouent aussi un rôle déterminant. Les soldats américains qui massacrèrent des centaines de civils vietnamiens à Mỹ Lai en 1968 étaient avant tout des hommes présents sur le terrain depuis longtemps et qui avaient enduré des conditions terribles, créant un terrain favorable à l’apparition de comportements de groupes extrêmement cruels, rappelle le psychiatre Yann Andruetan. Le rôle déterminant joué par le groupe et la situation a été prouvé par le célèbre psychologue américain Philip Zimbardo grâce à sa fameuse expérience de Stanford en 1971. En assignant aléatoirement le rôle de gardien ou de prisonnier à 18 sujets émotionnellement stables placés au sein d’une prison, il montra que les individus s’adaptaient rapidement aux rôles qui leur étaient assignés, les outrepassant même dangereusement : plus d’un tiers des gardiens firent preuve d’un sadisme excessif, et l’expérience dut être stoppée avant son terme pour limiter les traumatismes subis par les prisonniers. On parle alors de « décrochage du sens moral », ou encore d’ « effet Lucifer », pour reprendre les mots de Zimbardo et du psychiatre français Patrick Clervoy, auteur d’un essai du même nom. Cette justification a été employée à plusieurs reprises par les historiens et philosophes contemporains au sujet des crimes de guerre, qu’il s’agisse de l’étude célèbre de Hannah Arendt sur Eichmann ou de celle de Christopher Browning sur les « hommes ordinaires » qui abattirent des milliers de juifs sur ordre de la hiérarchie nazie.

A supposer que vous ne vous engagiez jamais dans l’armée et que vous ne participiez à aucune expérience de psychologique cheloue, il vous reste tout de même une bonne occasion de cumuler tous ces effets : être présent sur les réseaux sociaux. Internet nous rend-il plus méchants ? Sans doute. Les cas de harcèlement collectif sur Internet se multiplient, qu’il s’agisse de pousser au suicide un jeune homme s’étant filmé en train de maltraiter un chat ou de diffuser des photos de jeunes filles bourrées et dénudées. « En ligne, les personnes ont tendance à être plus désinhibées en raison de ce qu’on appelle un phénomène de « désindividuation ». La personne n’est plus identifiable, comme si elle portait un masque. Du coup, elle peut se montrer plus agressive qu’en situation de face-à-face », expliquait récemment à VICE le psychologue Yann Leroux, spécialiste des usages et des médiations numériques. S’ajoute à ça un effacement de l’empathie sur Internet, causé par l’absence d’interaction physique avec son interlocuteur. Il est alors plus facile de se montrer blessant, agressif, sans voir l’autre souffrir. « On a tendance à discuter avec les représentations qu’on se fait de la personne, et non avec la personne elle-même. Quand on discute en face-à-face, la présence de la personne s’impose à nous : ses réactions, son attitude corporelle, le ton de sa voix… L’absence de ces signes sur internet pousse les individus à continuer la conversation en vous basant sur votre première impression. Si vous avez décidé, à tort ou à raison, que la personne à qui vous parlez est stupide, vous aurez tendance à la blesser sans percevoir les signes qui vous pousseraient à arrêter dans une conversation en face-à-face », continue Yann Leroux. Pour autant, les « trolls » ne sont pas toujours une mauvaise chose. « Le troll est le négatif dialectique,assure Antonio Casilli, spécialiste de la sociologie des réseaux.Celui qui met les pieds dans le plat, casse les codes, conteste l’autorité. Son intervention est capitale dans le processus social. Il produit du débat et enrichit in fine la qualité du Web. »

Être méchant sur Internet aurait même des bénéfices. Outre le fait de faire marrer les copains en vous en prenant, d’un bon mot, à quelque lycéen sans défense, le sarcasme vous fera généralement passer pour quelqu’un de plus intelligent. C’est le triste constat qu’a fait Clive Thompson, journaliste à Wired, lorsqu’il remarquait que ses tweets les plus retweetés étaient ceux (assez rares) où il se montrait caustique, acerbe, sarcastique… En fait, tout indique que lorsqu’on lit des opinions négatives, on a le sentiment insidieux qu’elles sont plus intelligentes que des opinions positives, qui nous apparaissent plus volontiers béates ou naïves. Teresa Amabile, chercheuse à Harvard, avait par exemple montré lors d’une étude dans les années 1980 que des lecteurs de critiques de livres anonymisées trouvaient systématiquement que les critiques négatives étaient plus intelligentes que les critiques positives. Du coup, quand on essaie d’impressionner quelqu’un, on a plutôt tendance à dénigrer certaines idées ou certains oeuvres, comme si on se plaçait au-dessus de la mêlée. Il vaut donc mieux avoir des dégoûts que des goûts. N’hésitez donc pas : partagez cet article en me traitant d’abruti, vous en tirerez de nombreux bénéfices. Preuve ultime qu’être méchant a parfois du bon.

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