Tavi Gevinson. Photography Petra Collins.

Pourquoi notre génération est-elle touchée par le « syndrome de l’imposteur » ?

L'impression d'être une imposture, de ne pas mériter sa réussite, est de plus en plus répandue. Retour sur cette mystérieuse épidémie qui cache une réflexion plus profonde.

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juin 14 2018, 9:55am

Tavi Gevinson. Photography Petra Collins.

En 2014, Tavi Gevinson révélait au public qu’elle avait à gérer le « syndrome de l’imposteur ». Dur à avaler, venant d’une femme ayant créé la bible pour ado Rookie et décroché des rôles importants à Broadway. La blogueuse devenue actrice est allée jusqu’à affirmer que ce phénomène, le fait de se considérer comme une véritable imposture était le « fléau de son existence ». Et elle n’était pas seule dans ce cas. Des femmes à la carrière aussi foisonnante que Natalie Portman et Lady Gaga ont admis vivre avec le même tourment psychologique. Un sentiment d’illégitimité et l’impression qu’elles vont être découvertes pour ce qu’elles sont vraiment : des supercheries.

En ce moment, il n’est pas rare d’entendre parler d’imposteurs, et pas seulement de la bouche des célébrités. Les jeunes l’utilisent assez souvent quand leur confiance en prend un coup, quand ils ne se sentent pas aptes au boulot ou dans leurs différents cercles sociaux. Mais que signifie réellement ce syndrome ? Et pourquoi tout le monde semble l’expérimenter, d’un coup ?

Le syndrome de l’imposteur a été identifié chez les femmes pour la première fois en 1978 par deux psychologues, Pauline Clance et Suzanne Imes. Après avoir observé et étudié un groupe de femmes universitaires, elles constataient avec étonnement que plusieurs d’entre elles ne pensaient pas mériter leur réussite. Elles utilisaient alors le terme « phénomène de l’imposteur » pour décrire « l’expérience interne du trucage intellectuel. »

« Les gens qui se sentent imposteurs ont énormément de mal à s’approprier leur propre réussite, explique Valerie Young au téléphone, l’auteur de The Secret Thoughts of Successful Women. Ils minimisent leur succès en disant des choses comme ‘c’est un coup de chance’ ou ‘j’ai eu beaucoup d’aide’. C’est à cause de ces ressentis qu’ils ont peur d’être démasqués. »

Si son nom est très sérieux, ce phénomène de l’imposteur n’est pas considéré comme un véritable syndrome psychologique ou un trouble médical. Il s’agit uniquement d’un dialogue interne qui sape la confiance de certaines personnes. Un phénomène très répandu. On estime que 70% des gens en font l’expérience au cours de leur vie.

Comme le pointait un article du site Jezebel, le concept du syndrome de l’imposteur semble avoir refait surface en 2012 après un discours de la psychologue sociale et professeure d’Harvard Amy Cuddy pendant une conférence TED. Elle y développait ce sentiment d’imposture et les moyens d’y remédier (basés sur ses propres recherches, remises en cause depuis). Une prise de parole qui a été vue plus de 43 millions de fois et qui a fortement résonné. Les années suivantes, de nombreuses femmes, de la Directrice de l’exploitation de Facebook Sheryl Sandberg à l’actrice Emma Watson, se sont emparées du sujet et ont partagé leur propre expérience du syndrome. C’est sans parler des milliers de jeunes anonymes en ligne qui ont fait de même.

« Beaucoup de mes amis m’ont confié qu’ils avaient l’impression d’être des imposteurs au sein même de leurs propres espaces, raconte Nisa Dang, une auteure ayant tweeté à plusieurs reprises sur le sujet. Moi-même, j’ai cru être atteinte de ce syndrome pendant ma première année à Berkeley. À cette époque, je rencontrais des gens beaucoup plus cultivés, éloquents, et ayant beaucoup plus voyagé que moi. »

À la fin de leurs recherches, Clance et Imes en arrivaient à théoriser que le syndrome de l’imposteur était une expérience unique aux femmes, mais plus tard, Clance revient là-dessus et affirme qu’il n’est pas un problème de genre. Les hommes sont tout aussi susceptibles d’en faire l’expérience. Mais selon Dr. Young, les femmes sont plus à même d’assimiler leurs erreurs.

Le problème avec ce syndrome de l’imposteur, c’est qu’il est souvent présenté comme un défaut, un échec interne que les gens ont à maîtriser et à réparer. Il existe pléthore de livres de développement personnel comme Beating the Impostor Syndrome qui distillent des conseils pour surmonter ces sentiments. Mais, très simplement : les nouvelles situations et les nouveaux environnements peuvent être la cause d’anxiété et d’inconfort, mais ça ne veut pas forcément dire que l’on est rongé par le syndrome de l’imposteur. D’ailleurs, le fait d’utiliser ce terme aussi rapidement et facilement est une manière de minimiser les problèmes profonds à la source de ces sentiments.

Dans la plupart des cas, ces relents d’impostures sont le résultat de facteurs environnementaux. Si vous êtes entourés de gens qui ne vous ressemblent pas, ou qui propagent des stéréotypes sur vos origines, votre âge ou votre genre, vous être destiné à mal le vivre. À ne pas vous sentir à votre place.

Pour Nisa Dang, c’est justement le manque de diversité de son école qui a contribué à ces sentiments d’imposture. « L’université de Berkeley est tout sauf diversifiée. Dans toutes mes classes, je faisais partie d’un tout petit groupe d’élèves noirs. Et plus j’ai avancé, plus le groupe s’est réduit. Ce genre d’atmosphère empêche tout sentiment de confort ou d’appartenance. J’avais l’impression de regarder ma classe d’en dehors. »

Il est devenu assez commun pour les femmes de ranger ces sentiments, ces doutes et ce manque de confiance dans le tiroir du « syndrome de l’imposteur ». Ce qui peut être problématique, parce que c’est effacer toutes les forces patriarcales et parfois racistes qui jouent en leur défaveur.

« On oppose à ces femmes qu’elles doivent s’engager un peu plus, s’imposer davantage, expliquait Jenn M. Jackson au site Watercooler. Mais on refuse de voir que, même une fois qu’elles s’imposent et s’engagent, ces femmes se retrouvent encore face à des murs, des individus ou des institutions qui oeuvrent activement pour leur exclusion de nombreux espaces publics. »

Pour Dr. Young, l’environnement n’est pas toujours le seul facteur favorisant le syndrome de l’imposteur. « Si vous êtes entourés de gens qui vous ressemblent, mais que vous évoluez encore selon le code d’imposture que vous vous êtes imposé auparavant, rien ne va changer. Ce qu’il faut selon moi, c’est que les gens normalisent le simple fait de douter de soi-même. Il faut se donner cette permission-là, accepter l’apprentissage. »

Tavi Gevinson est parvenue à se débarrasser de son « syndrome » de l’imposteur assez rapidement. Quelques mois après avoir partagé ses peurs, l’actrice de 21 ans avouait ne plus s’inquiéter de passer pour une imposture. « Le syndrome est passé, racontait-elle à Grantland. Je ne vais pas entrer en crise et commencer à me demander si j’ai le droit de faire ce que je fais. J’ai passé une audition et j’ai eu mon rôle, point. »

Il faut sans doute du temps pour être à l’aise avec son « statut » d’imposteur, mais le plus important est de se rappeler qu’il est tout à fait normal d’en faire l’expérience, surtout aujourd’hui, à un âge où les réseaux sociaux ont facilité la comparaison avec les autres. La compétition, presque.

Si vous avez besoin de vous rassurer, commencez par suivre le conseil et la devise de Kate Nash, récitée à l’attention de Tavi Gevinson, justement : « I’m a badass bitch from hell and nobody can fuck with me. » Ça à l’air d’avoir marché pour elle.

Cet article a été initialement publié sur i-D

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