Culture

Dans la tête et les souvenirs brumeux d'une ancienne raveuse

Vinca Petersen a documenté sa vie sur les routes de la rave pendant plusieurs années.

par Frankie Dunn
26 August 2019, 9:37am

Ali & Frisbee, issu de la série photoNo System de Vinca Petersen

« Essayez de vous souvenir de tous les moments qui ont réellement marqué votre vie. Rassemblez ensuite toutes les photos, archives et documents que vous en avez gardé. Puis, projetez-vous à l'âge de 46 ans et imaginez donc que tous ces moments sont très loin derrière vous, comme de vieilles images floues. Voilà. C'est à peu près là que j'en suis dans ma vie. » Au moment de notre rendez-vous téléphonique, la photographe et artiste visuelle Vinca Petersen apporte les dernières touches à son installation qui fait partie de l'exposition Sweet Harmony: Rave Today à la Saatchi Gallery de Londres, retrospective sur la culture rave et l'acid house.

Vinca Peterson n'est pas une vétérante club kid comme les autres - elle a vraiment vécu l'âge d'or de la rave. En 1989, alors qu'elle n'a que 17 ans, la photographe quitte le squat dabns lequel elle vivait à Londres pour voyager au gré des free parties avec sa communauté de « techno travellers ». C'était quelques années avant qu'elle ne devienne mannequin et intègre ensuite l'équipe d'i-D en tant qu'assistante du fameux rédacteur en chef mode du magazine, Edward Enninful.

« J'aimerais que le visiteur se laisse emporter dans une sorte de voyage, c'est la raison pour laquelle j'ai choisi d'exposer mes photos les plus abstraites et oniriques,» affirme Vinca à propos des images qu'elle a sélectionné pour l'exposition, issues de son livre No System, sorti en 1999. Sur une image, une silhouette solitaire lève les bras au beau milieu d'un terrain vague, entourée par des camionnettes et des murs de sons bricolés maison. Depuis la veille, les enceintes crachent du son, sans relâche. Sur une autre photo, une femme dort dans un pré vert, avec en guise d'oreiller, un simple frisbee en plastique. Des moments calmes et doux qui ponctuent le chaos caractéristique des raves. « Dans mon esprit, No System est comme un mode d'emploi pour tout aspirant raveur affirme-t-elle. Un peu comme une invitation à venir nous rejoindre.»

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Bayonne, No System

C'est l'ami de Vinca, la photographe britannique Corinne Day, qui l'a convaincue que son travail pourrait intéresser le public. Même si elle partage ces images depuis 20 ans, exposer ses souvenirs de jeunesse est loin d'être une tâche simple pour Vinca. « Plonger dans mes archives et tous ces souvenirs est une expérience perturbante, assez troublante, et pas aussi agréable qu'il n'y paraît,» affirme-t-elle. VICE l'a rencontrée.

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River Conversation, No System

VICE: Salut Vinca, de quelle photo gardes-tu le souvenir le plus fort ?
Vinca: The River Conversation. Je l'ai prise dans le Massif central en 1995, juste après avoir quitté l'Angleterre. À l'époque, je n'étais pas encore l'heureuse propriétaire d'une caravane et il fallait donc que je fasse la route à l'arrière d'un Van Bedford avec des amis. J'ai très vite compris que c'était de cette façon-là que je voulais vivre. Nous nous arrêtions à la rivière, on faisait partie de communautés éphémères, on échangeait beaucoup. Nous étions très ouverts. Tout ne se résumait pas à la fête et les raves. Tout ce qui se passait entre les raves avait beaucoup plus d'importance à mes yeux. Jusque-là, mon expérience de la rave se résumait à Londres; là-bas, tu sors, tu teuf puis tu rentres chez toi. Même si je vivais dans des squats et que j'avais toujours de la compagnie, le sentiment de la ville me pesait. Je voulais vivre à l'extérieur, sur les routes.

Y avait-il toujours de la musique en fond, durant ces voyages ?
C'est une question intéressante. Il existe différents types de voyageurs, des Irlandais aux hippies en passant par les gitans... Nous, nous étions des « techno travellers », la musique était très importante pour nous. Le son était partout, il s'échappait des enceintes d'une voiture ou d'un immense sound system. Nous écoutions aussi différents types de musique : reggae, drum and bass, punk. Bien sûr, il y avait quelques moments de silence. Je crois que je préférais l'hiver pour ça. C'était plus tranquille. On organisait de grandes raves le week-end mais nous étions beaucoup moins durant la semaine et on passait beaucoup de temps à couper du bois, trouver un endroit où s'installer, se tenir chaud. On était toujours en petits groupes. Il régnait une grande quiétude entre nous.

Était-ce important pour toi de documenter ton mode de vie à l'époque ? Ou prenais-tu naïvement des photos ?
J'ai très vite compris qu'après une soirée, on oublie beaucoup de choses. Les premières années, lorsque les raves les plus folles - à moitié légales - se mettaient en place à Londres, je n'ai pas pris beaucoup de photos. Mais quand j'ai commencé à vivre et voyager avec la communauté, j'ai voulu immortaliser tous les trucs géniaux que nous vivions ensemble. Je voulais faire durer ces moments et pour ça, il ne fallait pas que je les oublie. Ensuite, à partir du milieu des années 1990, j'ai rencontré une photographe [Corrine Day] qui m'a convaincue de prendre autant de photos que possible. Elle m'a permis de comprendre que mes photos pourraient aussi intéresser d'autres gens; que je me devais montrer aux autres cette manière de vivre.

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Paula Sunrise, No System

Gardes-tu essentiellement un souvenir positif de cette période de ta vie ?
La plupart du temps nous vivions bien. Mais une toute petite partie du temps, la vie était horrible. Je n'ai pas voulu inclure ce genre d'image dans No System, j'ai lu beaucoup trop de choses négatives sur les voyageurs et les ravers. Les gens adorent en montrer le côté excessif ou malsain. C'est un autre discours que je veux apporter à cette mémoire.

Tu as dit dans le passé avoir voulu «t'écarter du chemin pour créer un nouveau genre de société». Qu'en est-il aujourd'hui ?
Plus jeune, je me positionnais contre le pouvoir en place. Mais ce genre de déclaration est devenu très mainstream aujourd'hui, et j'ai l'impression que cette idée de sortir des sentiers battus est devenue plus ou moins commerciale. Je pense que l'humour se perd aujourd'hui, et c'est pourtant l'une des attitudes les plus rebelles que l'on puisse adopter. Les nouvelles générations sont si sérieuses, si tôt dans leurs vies. J'aimerais que les gens retiennent une chose de cette expo : éclatez-vous ! Et je ne fais pas référence à un bonheur sirupeux et hyper marketé. Il existe une forme de subversion dans la joie.

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Bus and rig, No System

Justement, parle-moi un peu du château gonflable que l'on retrouve dans ton exposition...
Je l'ai placé là en réponse à une urgence collective : celle de s'amuser. Je lance à quiconque l'accepte le défi de sauter sur ce château gonflable en se retenant de rire ou sourire. C'est impossible. Je me suis inspiré du château gonflable qu'une communauté de ravers a emporté jusqu'en Inde en 1998. Ils le gonflaient pour leurs raves. Plus jeune, je voulais faire un dernier long voyage avant d'avoir un enfant, pour essayer de sortir de ma zone de confort, donc mon ami Zain et moi avons décidé de faire un road trip jusqu'au Ghana. Je voulais prendre quelque chose avec moi pour pouvoir le partager avec les autres. Je voulais entrer dans des communautés et vraiment m'impliquer, j'ai donc eu l'idée de ce château gonflable. On voyageait dans un très vieux Land Cruiser, emportant le château gonflable partout avec nous. C'était génial ! Ensuite, quand j'ai fondé le Future Youth Project, un organisme caritatif, nous avons pu emporter le château jusqu'en Ukraine, puis en Roumanie pour les enfants des rues. C'était un peu comme une tournée de cirque je suppose. AUjourd'hui, il est dans l'expo, je ne l'ai pas encore lavé donc il a la patine des rires d'enfants et de la sueur des adultes. Je le mets à disposition pour faire du bien aux gens.

Les visiteurs se lancent-ils dessus ?
C'est ce pourquoi je me bats en ce moment. Si tu veux mon avis, ils peuvent sauter dessus… Ils auront peut-être quelques problèmes avec la galerie, mais c'est une invitation ouverte de la part de l'artiste.

Quel message ferais-tu passer à la jeune fille de 21 ans que tu as été ?
La vie devient plus facile. C'est un peu plus confortable.

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Laughter Aid, Ghana 2003
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Sweet Harmony: Rave Today est à découvrir à la Saatchi Galerie de Londres jusqu'au 14 Septembre. Le dernier livre de Vinca Petersen, Future Fantasy est disponible via Ditto et ici.

Cet article a été publié sur VICE UK.