Femmes invisibles et sexisme matériel
Identité

WC, voitures et pare-balles : comment le sexisme matériel exclut les femmes

Les femmes sont les grandes perdantes d’un monde créé par les hommes pour les hommes.
10 March 2020, 11:33am

En mars 2019, la NASA annulait la mission des astronautes Anne McClain et Christina Koch. Un problème de combinaison a eu raison de ce qui aurait pu être la première expédition spatiale exclusivement féminine. Une seule combi de la taille convenant aux deux femmes était dispo. McClain a dû renoncer à la sortie.

Les normes de référence qui servent à estimer vos besoins sont généralement établies selon les caractéristiques d’un homme blanc de 25 à 30 ans et pesant 70 kilos. Ces normes sont masculines parce que ce sont surtout les hommes qui sont derrière la conception des objets qu’on utilise au quotidien. Alors si même la NASA a ses failles à ce niveau, autant dire que la liste est longue, variée, et assez décourageante. Le sexisme matériel se porte bien : les manquements sont parfois tels que certains de ces objets - et des situations qui en découlent - présentent un risque réel pour les femmes.

En gros, c’est l’histoire de la condition des femmes invisibles, celles à qui on ne pense pas lors de la conception d’un objet. Caroline Criado-Perez y a consacré trois ans de recherche. Certains des cas ci-dessous sont développés par la militante féministe dans son livre « Femmes invisibles - Comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les homme » paru en octobre dernier, mais on en a aussi ajouté d’autres, parce que la liste des injustices n’est jamais trop longue.

17 % de risques en plus de mourir en voiture

Les accidentées de la route vous disent coucou - Photo : Wikibooks.

Les femmes (et l’image qu’on leur colle) ont toujours été les faire-valoir des gros gamos. Et le monde automobile n’est pas prêt de leur rendre la pareille. En général, les mannequins utilisés pour les crash tests sont conçus selon le gabarit moyen d’un homme. Ce genre de déconsidération des différences du corps de la femme entraîne évidemment des conséquences dramatiques. Selon une étude du Centre de biomécanique de l'Université de Virginie, lors d’une collision, les femmes ont 47% de risques supplémentaires d’être touchées par des blessures graves que les hommes dans des conditions similaires. Elles ont aussi 71% de risques en plus d’être légèrement blessées. Et 17% en plus de mourir.

« Les différences de morphologie sont toutes cruciales en ce qui concerne le taux de blessures dans les accidents de la route. »

L’arrivée récente des mannequins femmes n’a pas vraiment fait avancer les choses, puisque tout d’abord, celles-ci ne sont majoritairement testées que sur le siège passager et non comme conductrices. Aussi, ce ne sont finalement que des mannequins masculins dont on a réduit les proportions. Caroline Criado-Perez l’évoque dans son livre : « Nous avons une distribution de masse musculaire différente, une densité osseuse inférieure et il existe des différences dans l’espacement des vertèbres. Ces différences sont toutes cruciales en ce qui concerne le taux de blessures dans les accidents de la route. »

Oprah Winfrey serait un homme

Deux fois sur trois, les femmes noires sont confondues avec les hommes.

En plus d’être éthiquement dégueulasse, la technologie d'analyse faciale est aussi un gros loupé sexiste et raciste, dont les ratés sont ridicules et dangereux. Après que le logiciel de reconnaissance faciale de Google Photos ait pris deux afro-américains pour des gorilles, celui d’Amazon se plante lui aussi. D’après Joy Buolamwini, militante numérique basée au MIT Media Lab, Rekognition peine à reconnaître le visage des femmes, surtout si elles sont noires. Le taux réussite s’élève à 100% pour les hommes blancs, 98,7% pour les hommes noirs, 92,9% pour les femmes blanches et seulement 68,8% pour les femmes noires, deux fois sur trois confondues avec des hommes. Même Oprah Winfrey n’y échappe pas : avec sa photo, Rekognition d’Amazon détecte un homme avec 76,5% de certitude.

Le fameux présentateur américain Oprah Winfrey.

Regards frontaux, ces tests ont été réalisés loin des conditions réelles dans lesquelles un logiciel de reconnaissance faciale peut être sollicité. C’est quand même très peu prometteur alors qu’on s’approche dangereusement d’une époque où la sécurité sera basée sur cette technologie. Le pire reste à craindre : les voitures autonomes et leurs systèmes de détection de piétons vont-ils reconnaître les femmes noires ?

Au terme de son étude, Joy Buolamwini pose une requête à l’égard d’Amazon : cesser immédiatement l'utilisation de la reconnaissance faciale et de tout autre type de technologie d'analyse faciale dans des contextes à enjeux conséquents ; en gros, en lien avec les services de police ou la surveillance gouvernementale. On sent le drame arriver, ça pue le progrès.

Swipe left pour un trouble musculo-squelettique

Ouais, bienvenue - Photo: Apple.

Depuis que les téléphones n’ont plus de boutons, on les dit intelligents car plus développés. En fait, le progrès se mesure notamment à l’écran, avec le défi suivant : offrir le plus grand écran possible pour un confort visuel optimal, tout en veillant à ce qu’il reste manipulable d’une seule main. Les femmes, qui ont généralement des mains plus petites, sont les oubliées de l’ergonomie, puisque la diagonale de 14 centimètres de moyenne des smartphones est calculée par rapport à la taille moyenne d’une main masculine.

En plus du risque de le laisser tomber et de fracturer au sol l’équivalent d’un SMIC, l’usage d’un téléphone trop grand peut provoquer des troubles musculo-squelettiques (problèmes d’articulations). Certes, y’a pire, mais vu la place que le téléphone prend dans la vie professionnelle et privée, c’est peu négligeable. Et en soi, qui a vraiment besoin d’un écran aussi grand ?

Mission pipi

Des fausses plantes, un beau carrelage et une optimisation de l'espace bien au point.

Comparé aux hommes, les femmes se retrouvent plus souvent dans des situations devant les mener aux WC : menstruations, infections urinaires plus fréquentes, grossesse ou, carrément, un bébé. Et pourtant, rien ne facilite ces urgences diverses, bien au contraire.

Pas de papote ni de repoudrage ; si les files d’attente sont plus longues chez les femmes, c’est parce que la surface des toilettes est divisée de manière égale en terme de superficie alors que les cabines pour femmes prennent plus de place que les urinoirs pour les hommes.

La surface des toilettes est divisée de manière égale en terme de superficie alors que les cabines pour femmes prennent plus de place que les urinoirs pour les hommes.

Le mouvement qui réclame l’égalité à ce niveau s’appelle le « potty parity », soit la parité des pots. Juin 2005, Michael Bloomberg, le maire de New York, signe la Women's Restroom Equity Act qui exige qu’il y ait deux fois plus de toilettes pour femmes que pour hommes. Mais ces mesures ne s’appliquent majoritairement qu’aux nouveaux bâtiments, la modification des bâtiments déjà existants étant plus compliquée.

En plus de la fréquence et la superficie, d’autres causes à ces files existent : en cas de lunette sale, recouvrir celle-ci de papier toilette est un défi sans égal. La matière glissante et la forme courbée de la lunette améliorent le confort des derrières mais l’épreuve de prévention sanitaire complexe qu’elles impliquent font perdre pas mal de temps aux plus maniaques. Et tant qu’on y est, parlons-en ; en réalité, grâce à sa courbure et sa matière non-absorbante, il y a généralement moins de bactéries sur une lunette sale que sur du PQ qui lui, absorbe tout.

Le confort mammaire ou la vie

Photo : Ed's Toy Box.

Octobre 1997, Nina Mackay, flic à Londres, est sur le point d’interpeller un homme à son domicile. Elle enlève son gilet pare-balles, celui-ci la gêne trop pour pouvoir manipuler le bélier et défoncer la porte. Une fois à l’intérieur de l’appartement, le suspect, un genre de paranoïaque-schizophrène, poignarde Mackay dans l’abdomen et la tue.

Deux ans plus tard, à Manchester, la policière Jackie Smithies confie avoir subi une réduction mammaire pour pouvoir être moins inconfortable avec le gilet pare-balles, obligatoire durant le service. Si la décision était personnelle, elle déplorait toutefois le fait de ne pas avoir eu le choix, au risque de devoir changer de métier.

Smithies envoie par la suite un courrier à 1 300 collègues de la région pour leur demander leur avis la question. 99 % des réponses reçues sont des avis négatifs.

Depuis, la recherche a fait évoluer les choses, et de nouveaux modèles ont été mis au point. Mais selon un rapport publié par le Trade Union Congress (TMC), une organisation syndicale, les plaintes sont encore d’actualité et ces gilets développent encore chez les femmes des problèmes à la poitrine, aux épaules, au dos, au cou ou aux hanches.

« Le masculin l’emporte »

Capture d'écran Deepl.com.

De base, la langue française n’est pas inclusive et ses règles les plus basiques poussent le vice jusqu’au déséquilibre total. Sa forme actuelle porte l’héritage de plusieurs siècles d’inégalité et donne pas mal d’indices sur l’histoire de la domination des hommes. Tout ça persiste dans la technologie, notamment avec les traducteurs en ligne. En partant d’une langue dont les marques de genre n’ont rien à voir avec celles du français - l’anglais, par exemple -, l’algorithme aura toujours tendance à interpréter une traduction vers le français comme masculine.

Pour notre récent article sur les productrices belges, Google Docs nous suggère de remplacer « productrices » par « producteurs »

Pour notre récent article sur les productrices belges, Google Docs nous suggère de remplacer « productrices » par « producteurs », comme si le métier n’était réservé qu’à l’homme. Ça la fout mal quand la rédaction de l’article découle précisément du sentiment d’injustice dû aux inégalités dans le milieu de la musique.

Capture d'écran Google Trad.

Fin 2018, des voix s’élèvent et poussent Google à modifier son algorithme. À l’époque, Numerama avait rapporté que Google Trad avait une fâcheuse tendance à attribuer les genres de manière stéréotypée, selon les adjectifs ou les métiers : « the nurse has arrived » donnait : « l'infirmière est arrivée », tandis que « the doctor has arrived » était traduit par « le docteur est arrivé ». Pas grand chose n’a bougé depuis.

Capture d'écran Deepl.com.

Bataille pour le thermostat

Même si elles sont encore minoritaires aux postes décisionnels, les femmes constituent généralement la moitié du personnel d’une entreprise. Ici, le déséquilibre se concentre autour du modèle Fanger. Ce modèle quantifie le confort thermique d’un individu selon son environnement, son habillement et son activité. Il a notamment permis de fixer la température idéale d’un bureau à 21 degrés. Sauf que ce calcul a été fait dans les années 1960, et avait comme référence un quadra de 70 kilos vêtu d’un costard. Il n’y a jamais eu de réactualisation. Les métabolismes étant différents, plus lent chez les femmes, celles-ci auraient besoin de quatre degrés de plus pour se trouver dans le même confort thermique qu’un homme sous 21 degrés.

Selon une étude intitulée « Bataille pour le thermostat », votre boss aurait tout intérêt à s’écarter de la norme Fanger : augmenter de la température de 1°C permettrait d'augmenter les performances d'une femme au niveau de la réflexion mathématique et cognitive, ainsi que de l’expression verbale. Par contre, celles des hommes baisseraient légèrement, ce qui ne les empêche pas de rester sur leur conclusion : il faut monter la température d’un cran.

Risques professionnels ++

Pas de vêtement adapté = pas de travail - Photo : Pexels.

Les femmes risquent bien plus qu’un rhume au bureau. Pour celles qui s’aventurent sur les chantiers par exemple, l’équipement reste un souci majeur. Pour les chaussures de sécurité, les casques, les gants de protection ou les pantalons, la cause principale reste la taille et l’inconfort qui va avec. Mais au-delà de la gêne, il est encore question de sécurité : on peut facilement imaginer les conséquences d’un harnais mal adapté ou de lunettes de protection trop grandes.

« Dans son rapport, le TMC conseille aux travailleuses de signaler toute question concernant les vêtements de protection à son syndicat. »

À ce niveau-là, plusieurs marques font l’effort de concevoir des gammes pour femmes. Mais celles-ci étant peu nombreuses dans les métiers en question, les entreprises pensent rarement à s’équiper. Dans son rapport, le TMC conseille aux travailleuses de signaler toute question concernant les vêtements de protection à son syndicat, mais aussi de ne pas accepter un travail si l'employeur·se ne propose pas d’équipement adapté.

La reconnaissance vocale est une technologie de merde

En 2016, la chercheuse en linguistique Rachael Tatman découvre que les logiciels de reconnaissance vocale de Google ont plus de chances de reconnaître avec précision la parole d’un homme à celui d’une femme. Le problème ne serait pas le volume de la voix ou son intelligibilité, mais bien le fait que cette technologie progresse au gré des interactions et que donc, échangeant majoritairement avec des chercheurs, elle développe sa connaissance du discours de l’homme sans s’habituer à celui de la femme.

« Pour Amazon et Apple, les gens aiment entendre une voix masculine quand elle donne des ordres, et une voix féminine quand elle est là pour aider »

En comparant les performances des logiciels de reconnaissance vocale, Tatman découvre que YouTube sous-titre correctement (en version auto) 60 % de la parole masculine, contre 47 % pour la voix féminine.

« Bien sûr, ce n’est pas une question de vie ou de mort que des sous-titres YouTubes soient erronés. Mais certaines applications ont des enjeux beaucoup plus importants, comme les logiciels de dictée médicale utilisés pour la saisie rapide des dossiers médicaux. Et je ne parle même pas des questions de sécurité concernant la reconnaissance vocale dans les voitures. »

Le problème de la reconnaissance vocale existe sous un autre prisme : l’UNESCO a publié un rapport (de 146 pages) mettant l’accent sur les voix féminines par défaut des programmes tels que Siri ou Alexa et les stéréotypes sexistes qu’elles entretiennent. Ces assistantes vocales renforcent l'image de la femme servile et soumise. Et aux agressions verbales salaces, ces voix répondent souvent de manière passive, voire avec humour. Selon l’UNESCO, « pour Amazon et Apple (qui comptent principalement des ingénieurs masculins ndlr.), les gens aiment entendre une voix masculine quand elle donne des ordres, et une voix féminine quand elle est là pour aider ».

The doctor has finally (not) arrived

Portrait of a Dead Woman - Detroit Institute of Arts.

Troubles de l’autisme ou maladies cardio-vasculaires, les femmes et les hommes ne sont pas traité·es de la même manière, simplement car ces maladies ont toujours été associées au genre masculin. Les hommes sont quatre fois plus nombreux à être touchés par des troubles du spectre de l'autisme par exemple. Or, cela n’exclut pas les femmes d’en être touchées et ce, à travers des symptômes bien différents, que la médecine n’a pas encore totalement étudié.

De même, les tests de médicaments et de thérapies sont majoritairement faits sur des hommes. Or, le métabolisme étant différent dans les deux sexes, les traitements n’agissent évidemment pas de la même façon. Le traitement visant à faire baisser le taux de cholestérol par exemple, entraîne chez la femme des effets secondaires inexistants chez l’homme : des crampes ou des troubles digestifs, autant de signes éventuels d’un surdosage. Éventuels, car il n’existe pas encore assez d’études à ce sujet.

Ne ratez plus jamais rien : inscrivez-vous à notre newsletter hebdomadaire et suivez VICE Belgique sur Instagram.