Aimee Maeve sex education saison 2
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Culture

« Sex Education » est une série trop mignonne

Si la production de Netflix fait l’effort d’aborder la sexualité autrement, elle ressemble davantage à un séminaire anti-harcèlement d’entreprise.
28 January 2020, 10:45am

Les jeunes ne baisent plus, c’est un fait. Derrière ce constat navrant d’une civilisation incapable de se reproduire, ce serait en partie à cause de Netflix et de sa propension à faire de nous des larves obèses affamées de divertissement. Dans le but d’assurer la pérennité de son profit et d’éviter l’extinction, Netflix a lancé la seconde saison de Sex Education, une série qui raconte le quotidien de lycéens Playmobil dont la seule raison d’être est : quand vais-je faire l’amour ? Cette dernière se veut encore plus « pédagogique » et a été accompagnée d’un « manuel » d’éducation sexuelle. En plus d’une presse quinquagénaire qui se réjouit de pouvoir montrer une série éducative à leurs enfants qu’iels ne voient jamais, celle-ci serait même conseillée par de nombreux·ses psychologues. Il ne m’en fallait pas plus pour agrémenter un dimanche soir terne d’une formation sexuelle de boomer.

La première chose que je me suis demandé avant de me lancer est, suis-je la cible ? A priori, non. J’ai un âge qui commence par un trois, un nombre plus ou moins conséquent d’expériences sexuelles plus ou moins désastreuses à mon actif et il m’arrive de régulièrement demander de l’aide concernant l’utilisation d’une technologie quelconque. Surtout, j’ai visionné mon premier porno sur internet après avoir couché avec quelqu’un en vrai. Tel un fumeur qui aurait tiré sa première latte trop tard pour être accro, je m’imaginais tiré d’affaire. Pour autant, je fais partie de l’une des dernières générations qui a grandi dans le sexisme, la misogynie et la méconnaissance sexuelle la plus totale. La première fois que j’ai lu le terme « consentement », j’approchais la vingtaine et Virginie Despentes venait tout juste de publier King Kong Theory. Si les anciennes générations sont déjà foutues, la mienne peut encore prendre le train en marche. Je n’avais donc aucune raison de ne pas m’y pencher.

Dès le départ, je trouvais l’ensemble très mignon. Les personnages sont à la fois beaux et drôles. Leurs problèmes sont tout ce qu’il y a de plus universel. Comment donner du plaisir ? Comment savoir si je lui plais autant qu’elle me plaît ? Comment savoir si je suis une merde ? Comment faire face à l’agression d’un pervers ? Toutes ces questions structurent la série et chaque épisode est centré sur un thème : le viol, la première fois ou l’identité sexuelle. Dans une société où l’émancipation sexuelle débute majoritairement avec une vidéo BLACKED visionnée sur Pornhub entre deux cours de français, le tout suivi de lamentables expériences dans les toilettes d’un lycée sans électricité, Sex Education a le mérite de montrer autre chose : le plaisir, ça s’apprend – surtout celui de l’autre. Le consentement n’est pas une option, de même qu’une capote. Et une identité, ça se construit et ça s’accepte. Mais après quelques épisodes, les réponses à ces questions me donnèrent un violent mouvement de recul. Je me voyais assis au fond de la classe de madame N’Guyen en 3 ème B, enfilant un préservatif sur une banane.

Rapidement, la série m’a paru davantage ressembler à un catalogue de ce qu’il faut faire et ne pas faire en 2020 plutôt qu’à une œuvre. La raison principale : la série a fait de son sujet – le safe sex – sa cause. Ainsi, les personnages passent systématiquement au second plan. Tou·tes ne sont défini·es que par leurs problèmes sexuels et jamais (ou très rarement) par ce qu’iels sont : famille, âge, goûts, contexte. Iels n’ont pas de passion, pas d’envie et ne s’ennuient jamais. Leur quotidien n’existe pas. De même, l’espace y est toujours imperceptible : on ne sait jamais où l’on se trouve exactement. Le cadre est vague, les décors beaux mais impalpables. Tout y est impersonnel comme dans un Airbnb espagnol. Ici, les éléments doivent pouvoir disparaître pour laisser la série nous servir son message sur un plateau pour enfant avec des gros dessins pour bien différencier le bien du mal.

« Iels semblent coupés du monde, loin d’Instagram, du Brexit et des inégalités sociales »

Cet effacement de tout ce qui constitue une fiction au profit du message se manifeste dans chaque épisode. Alors que la narration classique suit son cours, celle-ci s’arrête pour nous vomir le point crucial de la morale. Deux personnages se retrouvent alors face à face et discutent tels des chatbots. D’un côté, le mauvais adolescent qui représente le passé, de l’autre le bon adolescent qui représente 2020. Le mauvais joue le rôle de celui ou celle qui pense que se faire éjaculer dessus dans un bus est OK. Le bon adolescent est là pour lui rappeler (à juste titre) que non, qu’il faut porter plainte et ne pas hésiter à en parler. Une fois la vérité dite, les deux personnages partent en souriant, heureux.

Sex Education annihile tout ce qui pourrait donner une certaine profondeur à une fiction et donc apporter un propos intéressant. Tout ce qui constitue la vie d’un·e adolescent·e en 2020 est mis de côté. Les personnages ne semblent avoir aucune autre préoccupation que celle d’aller au lycée pour parler de la prochaine MST. Iels semblent coupés du monde, loin d’Instagram, du Brexit et des inégalités sociales. À l’inverse, une série comme Euphoria (11 millions de dollars par épisode, certes) qui traite de thématiques similaires – la sexualité, l’identité et dépression – tient compte de ces éléments pour mieux laisser les spectateur·ices se faire leur propre jugement. Finalement, Sex Education en oublie presque d’être une série et la simplification à l’extrême laisse son message mort-né. Le réalisateur Martin Scorsese écrivait dans sa tribune tristement polémique au New York Times que :

« Le cinéma était une histoire de révélation (révélation esthétique, émotionnelle et spirituelle). Il s’agissait de personnages, de la complexité des gens et leurs contradictions, et parfois leurs natures paradoxales, la façon dont ils peuvent se blesser et s’aimer les un·es les autres et se retrouver soudainement face à elleux-mêmes. […] À l’inverse, c’est la nature d’une franchise moderne : études de marché, tests auprès du public, validations, modifications, nouvelles validations, et nouvelles modifications jusqu’à ce que ce soit prêt à être consommé. »

Si la série ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes (certes, bien utiles car elles sont encore bien fermées dans la tête de certain·es), est-ce le rôle d’une fiction de nous éduquer sur notre sexualité, qui plus est de façon si grossière ? Quand Netflix développe une série pour éduquer la sexualité des jeunes partout dans le monde, qui parle ? Les producteur·ices ? Les scénaristes ? Les acteur·ices ? Netflix ? De par son hégémonie dans le monde, est-ce à la plateforme américaine de proposer un contenu à portée pédagogique ? L’année dernière, la PDG du groupe public Radio-Canada, Catherine Tait, exprimait sa crainte de voir en Netflix « un nouvel empire culturel », et ajoutait également lors d’une conférence donnée à l'Association canadienne des producteurs médiatiques du Canada :

« Il fut un temps où l'impérialisme culturel était tout à fait accepté […] Je pensais à l'empire britannique et combien, si vous étiez le vice-roi des Indes, vous pouviez penser que vous n'étiez là que pour le bien de la population d'Inde. Ou de la même manière, si vous étiez un colon en Afrique française, vous vous disiez : "Je les éduque, j'exporte leurs ressources dans le monde et je les aide" »

Si la comparaison avec le colonialisme est sans doute un peu forte (puisque Netflix ne tue pas encore), l’idée est qu’il peut être dangereux de laisser un diffuseur aussi impérial nous dire quels changements nous devons opérer dans notre société et nous y plier. C’est mieux que rien me direz-vous, car il est vrai que nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir tous se regarder dans la glace, et Sex Education exprime des choses importantes que beaucoup devraient se faire inscrire au fer rouge sur leur front. Mais est-ce le bon chemin ?

Gide écrivait « Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature. » Devons-nous attendre de Netflix de nous apprendre à manger, à faire caca et à ne pas dire ni penser « sale pute » dans la rue ? Un changement de société passe par une réflexion sur ce que nous sommes, et pour ça la culture a son rôle à jouer. Mais personne ne change parce qu’on lui demande d’écrire « Je dois respecter les femmes » dix mille fois. Le seul constat possible est que si nous en sommes à nous réjouir d’une série qui doit nous apprendre à faire l’amour, c’est que nous avons bien merdé.

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Cet article a été publié sur VICE FR.