Vaches à lol : dans l'Internet qui harcèle pour s'amuser

Toute une portion du web s'est spécialisée dans le harcèlement de gens qu'elle considère comme hilarants, et nous ne pouvons pas grand-chose contre elle.
27 May 2020, 9:07am
des vaches
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Les animaux ne rient pas de leurs semblables : comme les pleurs, les moqueries passent pour le propre de l’homme. Qu’elles se manifestent sous la forme de taquineries fraternelles ou de caricatures acides, elles font rire partout, de la forêt amazonienne aux plus coûteux laboratoires. Les inuit·es, les pachtounes et les aborigènes les pratiquent pour les mêmes raisons que nous : se protéger, créer ou renforcer un lien, souligner un comportement perçu comme déviant et donc dangereux, manifester son indépendance ou son pouvoir et tant d’autres choses dont les docteurs en anthropologie et en psychologie débattent encore. Dommage qu’aucun ne s’intéresse à Internet.

En ce moment même, plusieurs milliers d’internautes naviguent sur des sites exclusivement dédiés aux moqueries. Tous fonctionnent de la même manière. D’abord, un·e membre identifie une cible potentielle et la présente au public. Selon l’enthousiasme de la foule, cette cible pourra être abandonnée ou proclamée « lolcow ». Comme des vaches à lait harnachées à une trayeuse électrique, ceux qui ont le malheur d’être élus « vache à lol » seront ensuite exploités à des fins de divertissement par les membres du forum. Ce système est le même depuis presque quinze ans, quand Internet a élu sa première lolcow.

Mi-Sonic, Mi-Pikachu

Christian Weston Chandler avait 25 ans lorsqu’il a attiré l’attention d’internautes malveillant·es. C’était en 2007. Cet « autisme à haut niveau de fonctionnement » avait eu le malheur de créer et promouvoir un personnage mi-Sonic, mi-Pikachu appelé Sonichu, mais aussi de chercher une copine en brandissant un écriteau douteux («…cherche une COMPAGNE ♀FÉMININE♀ CÉLIBATAIRE MIGNONNE ») dans divers lieux publics de sa Virginie natale. La diffusion de ces détails dans deux hauts-lieux éternels de la méchanceté numérique, 4chan et Something Awful, a sonné le début de la campagne de trolling la plus longue et brutale de l’histoire.

Au fil des mois suivants, Christian a subi d’innombrables abus de la part d’hommes et de femmes inconnu·es. Certain·es l’ont accusé d’être homosexuel, révélant au passage son homophobie, d’autres se sont fait passer pour des partenaires potentielles avant de simuler leur mort. Condamné à la naïveté par son trouble développemental, « Chris-Chan » s’est toujours laissé tromper. On l'a ainsi poussé à révéler son racisme, son anatomie et ses habitudes sexuelles. Certain·es troll·es se sont même rendu·es célèbres par leur cruauté : un certain BlueSpike a poussé Chris-Chan a insérer son médaillon Sonichu dans son anus. L’enregistrement de cette séance de torture est toujours disponible sur Internet.

L’univers et les tourments de Christian Chandler ont suscité un tel intérêt que le jeune homme s’est vu consacrer un wiki et un forum affilié en 2009. Les « CWCki Forums » ont grandi en se diversifiant assez vite pour justifier un schisme : sans doute porté par le développement des blogs puis des réseaux sociaux et des smartphones, Internet s’était soudain transformé en océan d’individualités, et donc en fabuleuse vitrine pour lolcows. Soudain, Chris-Chan n’était plus la seule cible des CWCki Forums. Les discussions concernaient tante de cibles différentes qu’un changement de nom s’imposait. C’est comme ça qu’est né Kiwi Farms.

La ferme des 1001 vaches

« Le nom Kiwi Farms vient de plusieurs lolcows qui n’arrivaient pas à prononcer “CWCki Forums” (Quicky Forums), explique Null, l’administrateur du site. Iels finissaient par dire Kiwi Forum ou Kiwi Farms. » Le forum revendique presque 45 000 membres. Plusieurs sous-cultures numériques connues pour leur haute teneur en chamailleries et en personnalités fortes disposent de leur propre sous-catégorie sur le site : les furries, les fans de culture japonaise, les homosexuel·les, les utilisateur·ices de Tumblr… D’autres sous-catégories honorent les lolcows déjà reconnues : Christian Chandler, donc, mais aussi la politicienne transgenre Brianna Wu et le youtubeur DarkSydePhil.

« Publier un nom ou une adresse n’a rien d’illégal. Les bottins le font depuis un siècle. »

Kiwi Farms n’est pas le seul site de sa catégorie. L’imageboard Lolcow.farm existe depuis 2014 au moins et le forum Pretty Ugly Little Liar semble avoir vu le jour en 2015. 8kun, la réincarnation du tristement célèbre 8chan, dispose également d’une catégorie /cow/. Le modus operandi de leurs utilisateur·ices est sensiblement le même : recherche de cible, stalking, moqueries plus ou moins contenues, harcèlement pur et dur.

Tous les sites mentionnés autorisent la publication de données personnelles, ou doxing. Le numéro de téléphone et l’adresse postale de Chris-Chan sont presque des informations publiques. Kiwi Farms se défend sur sa page « Comment ce site peut-il être légal ? » : « Publier un nom ou une adresse n’a rien d’illégal. Les bottins le font depuis un siècle. [...] Vous pourriez opposer mille arguments éthiques mais aucun ne tient la route. Il est de votre seule responsabilité de gérer votre anonymat sur Internet. » Même politique du côté de Pretty Ugly Little Liar : pour ce qui est des informations personnelles, « Tout est permis. » Et quand ça dérape, ces sites n’acceptent aucune responsabilité.

Impunité générale

Null invoque la section 230 du Communications Decency Act, selon laquelle un site ne peut être tenu responsable des informations qui sont partagées grâce ses services, pour balayer les reproches des internautes qui se présentent comme des victimes de Kiwi Farms. Il tranche : « Ce que [ces gens] réclament ne peut être réalisé que par des entreprises privées. » Il semble que Kiwi Farms et consorts n’ont jamais été condamnés pour les histoires troubles de leurs utilisateur·ices. Le forum dispose même d’une sous-catégorie dédiée aux « menaces judiciaires frivoles » qu’il reçoit régulièrement.

Une artiste transgenre connue sous le nom de Chloe Sagal, s’est suicidée par immolation en 2018 après cinq ans de cyber-harcèlement. Son geste a été annoncé sur Kiwi Farms avec le morceau « Burn it down » d’Awolnation.

Au moins deux victimes de cyber-harcèlement de la part de membres de Kiwi Farms se sont suicidées. La première, Julie Terryberry, avait été épinglée pour sa coiffure étrange et ses tendances polyamoureuses. « Elle était foutue bien avant qu’on la découvre, se défend un utilisateur du forum. Même si nous n’avions jamais commencé à parler d’elle, elle se serait probablement suicidée à cause de n’importe quel truc de sa vie qu’elle n’arrivait pas à gérer. » La seconde, une artiste transgenre connue sous le nom de Chloe Sagal, s’est suicidée par immolation en 2018 après cinq ans de cyber-harcèlement. Son geste a été annoncé sur Kiwi Farms avec le morceau Burn it down d’Awolnation.

« Tout le monde aime le drama. »

Kiwi Farms, Pretty Ugly Little Liar et tous les autres semblent privilégier les cibles « faciles ». Comme dans le monde physique, les victimes apparaissent différentes de leurs harceleur·ses : beaucoup sont transgenre ou atteintes de troubles psychologiques. Les obèses et les prétentieux·ses sont également des proies de choix. Cependant, n’importe quelle personnalité un tant soit peu remarquable s’expose aux méchancetés des troll·es. Un fil de discussion français sur Kiwi Farms propose ainsi de transformer Alain Soral en lolcow. Null nie toute forme de discrimination dans le choix des victimes : « Le forum est un système et tout le monde est traité de la même manière. »

Cette prétention à l’objectivité est caractéristique des coins les moins fréquentables d’Internet. En somme, les membres de Kiwi Farms et consorts tiennent le même discours que certain·es militant·es Twitter : « La liberté d’expression ne protège pas le locuteur des conséquences de son discours. » Après tout, tout le monde se moque plus ou moins violemment de ses ouailles, parfois sans se rendre compte du mal que cela peut causer. Les internautes francophones n’ont pas eu besoin d’un forum-quartier général pour gâcher la vie de Mila ou de « Snoop Doggy Dog ». Et même sans Internet, des moqueries apparemment triviales peuvent amener leur victime au suicide. Pretty Ugly Little Liar, Lolcow.farm et les autres ne sont que la manifestation numérique et assumée d’un comportement extrêmement répandu.

Pretty Ugly Little Liar, Lolcow.farm et les autres ne sont que la manifestation numérique et assumée d’un comportement extrêmement répandu.

« Le forum parle de gens et de drama, explique Null. Ça peut faire froncer les sourcils mais même la littérature classique peut être résumée à des gens qui s’embrouillent. Il n’existerait pas et il ne serait pas si gros s’il n’y avait pas de demande. YouTube et Twitter essaient de faire cesser ces comportements par la modération mais ça ne marchera pas. Tout le monde aime le drama. »

Par chance, le tableau n’est pas tout à fait noir. Le monde des « chasseur·ses de lolcows » est rarement consensuel. Il arrive que ses membres s’entre-déchirent sur les limites du trolling. Chris-Chan, la mère [Christian est devenu Christine en 2015, lorsqu’elle a révélé sa transidentité, NDLR] de toutes les lolcows, a même fini par s’attirer un groupe de protecteur·ices qui tentent de lui rendre un semblant de vie normale. Null lui-même a pris position pour la malheureuse créatrice de Sonichu en révélant qu’elle avait été victime d’extorsion. Même dans les pires confins de l’humanité et d’Internet, on trouve donc un peu d’espoir.

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Cet article a été publié sur VICE FR.