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Le plan machiavélique du Pentagone avec ses super soldats cyborgs

L'armée américaine rêve de soldats surhumains avec des muscles contrôlés par la lumière, des oreilles cybernétiques et la même vue que "The Sentinel".

par Matthew Gault
15 January 2020, 1:59pm

Image: Getty 

Les améliorations cybernétiques qui fusionnent l’humain à la machine approchent, et l’armée américaine veut se préparer. Un nouveau rapport de U.S. Army Combat Capabilities Development Command Chemical Biological Center, un département scientifique de recherche de l’armée, spécialisé dans les armes biologiques et chimiques, a détaillé ce à quoi la cybernétique pourrait ressembler en 2050.

Le rapport, intitulé Cyborg Soldiers 2050 : Human/ Machine Fusion and the Implications for the Future of the DOD, semble tout droit tiré d’un roman dystopique, dans un futur proche où les soldats blessés seraient augmentés par des greffes cybernétiques et reviendraient dans une Amérique terrorisée par les cyborgs. « Le premier objectif de ce projet était de déterminer le potentiel des nanotechnologies intégrées dans le corps humain pour augmenter et améliorer la performance de ces derniers dans les 30 prochaines années », ont annoncé les chercheurs.

Selon l’étude, l’opinion publique négative sur la cybernétique est un obstacle à son adoption massive. Le film Terminator II : Le Jugement dernier nous a monté la tête contre les robots tueurs, au grand dam des militaires. « Les réseaux sociaux, les médias, la littérature et les films, transmettent une vision déformée et dystopique de l’utilisation de machines pour augmenter la condition physique de l’espèce humaine, et ce, au nom du divertissement », décrypte l’étude. « Le département de la défense devrait comprendre que les perceptions sociales et populaires négatives seront à surmonter pour que ces technologies puissent être déployées. »

La cybernétique appartient au domaine de la technologie de pointe, et il est difficile de prédire ce qu’elle deviendra dans les trente prochaines années. Les chercheurs du Pentagone sont focalisés sur quatre zones passibles d’augmentation : la vision, l’audition, les muscles, et « une augmentation neuronale du cerveau humain en vue de transferts de données bilatéraux ».

Une vue comme The Sentinel

Le Pentagone prédit un monde où les soldats augmentés auront des yeux bioniques qui leur permettront de voir à travers le champ de bataille sur différentes longueurs d’onde et d’identifier des cibles dans « des environnements denses, urbains ou des grandes villes souterraines qui mettront à l’épreuve l’identification et la traque des cibles », ont-ils confié.

Les chercheurs évoquent un critère perturbant - beaucoup de ces augmentations ne pourront arriver qu’après la blessure d’un soldat. Quand on parle de membres délicats comme les yeux, la blessure pourrait être le seul moyen de convaincre un guerrier blessé de se faire opérer, note l’étude.

« Les augmentations oculaires pourraient être une alternative médicale attirante dans le cas où le tissu de l’œil a été endommagé ou détruit par une blessure ou une maladie », expliquent les chercheurs. « On estime peu probable que des individus acceptent de leur plein gré de se faire enlever un tissu sain dans une zone considérée comme sensible. Cependant, le rôle central et critique que cette vision joue dans la société pourrait possiblement motiver les combattants qui ont perdu une partie ou toute leur vision de se faire volontairement opérer pour restaurer ou même améliorer leur vue ».

Des muscles contrôlés par la lumière

La tendance de soigner les soldats tombés par la cybernétique va plus loin avec les systèmes de contrôle optogénétiques de l’appareil locomoteur.

« Il est fort probable qu’on se serve de ce système pour remplacer des fonctions perdues suite à une blessure des muscles ou des nerfs », estime l’étude. « Les blessures locomotrices sont la seconde cause de perte de temps de travail dans les forces armées des Etats-Unis. »

Pour augmenter les muscles, le Pentagone améliorerait les tissus faibles avec un « réseau de capteurs sous-cutanés fournissant une stimulation optogénétique grâce à des impulsions lumineuses programmées », selon les chercheurs. L’optogénétique stimule le tissu musculaire, voire les neurones, par la lumière et non l’électricité.

« Le contrôle optogénétique pourrait réellement prendre le contrôle des mouvements des membres d’un combattant, permettant donc à un novice (combattant de guerre) d’agir à un niveau professionnel »

« Le corps humain aurait une série de petits capteurs optiques incrustés sous la peau dans les zones du corps qui ont besoin d’être contrôlées. Ces capteurs pourraient se manifester sous la forme de fins fils optiques placés à intervalles réguliers sur les faisceaux musculaires et nerveux critiques et seraient liés à une zone de contrôle central qui servirait à stimuler chaque nœud uniquement lorsque les muscles en dessous l’exigeraient. »

Selon l’étude, cela permettrait aux soldats blessés de revenir sur le terrain avec des muscles cybernétiques qui fonctionneraient mieux que leur seule chair ne le faisait. Cela pourrait aussi leur permettre de contrôler des outils externes tels que des drones et des systèmes d’armes non directement attachés à leur corps. Ou que quelqu’un d’autre puisse les contrôler à distance.

« Le contrôle optogénétique pourrait réellement prendre le contrôle des mouvements des membres d’un combattant, permettant donc à un novice (combattant de guerre) d’agir à un niveau professionnel »

On pourra entendre une épingle tomber

Non seulement les oreilles cybernétiques augmenteront la perception, mais elles permettront aussi aux soldats de découvrir de nouvelles habilités, selon le Pentagone.

L’étude imagine que les progrès du futur ne se contenteront pas d’améliorer l’audition des gens, mais qu’ils permettront aussi « la conversion et la transmission de ces signaux à distance ». Autrement dit, les gens pourront se servir de leurs oreilles bioniques pour entendre un réseau de voix et de communication perceptible seulement par eux. C’est comme implanter un Smartphone dans votre oreille, avec des outils de traductions de langues étrangères en temps réel.

La perte auditive est un problème majeur dans l’armée et, pour cette raison, les chercheurs pensent que vendre de l’audition augmentée aux soldats sera plus facile que pour les yeux et les muscles. Cependant, les chercheurs sentent que l’audition augmentée sera plus invasive et moins réversible que d’autres technologies et donc ils recommandent que le Pentagone poursuive des approches moins invasives. « Les électrodes qui interagissent directement avec les neurones pourraient être implantées lors d’une opération chirurgicale mineure et être potentiellement enlevées avec un minimum d’effets indésirables. »

Branché

La cerise sur le gâteau de l’augmentation bionique est l’interaction directe entre le cerveau humain et les machines. The Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) travaille sur la technologie depuis des années. Cet organisme a déjà testé avec succès l’implantation « de prothèses de mémoire électroniques. » Même Elon Musk travaille sur des implants neuronaux dans le but d’«[atteindre] la symbiose avec l’intelligence artificielle. »

L’étude du Pentagone suggère un futur où les humains avec des implants neuronaux seront branchés à une matrice qui leur permettra de contrôler des machines, d’être contrôlés par des machines, et de se contrôler les uns les autres. « Les améliorations impliqueraient non seulement le contrôle de l’équipement par son utilisateur (du cerveau à la machine) mais aussi la transmission à un opérateur (de la machine au cerveau) et de l’humain à l’humain (commandes et dynamiques de contrôle) pour améliorer la conscience générale des situations, comme un drone, avec des analyses numériques et des informations humaines relayée à l’opérateur », dit-il.

Les soldats améliorés pourraient contrôler des drones et des systèmes d’armes complexes à distance avec le pouvoir de leur esprit. Le problème est que, contrairement à d’autres technologies mentionnées, il n’y aura sans doute pas de manière non-invasive d’atteindre la symbiose entre le soldat et la machine.

A cause de cela, les chercheurs suggèrent que les liens neuronaux soient restreints à une classe d’élite de soldats, comme les Navy SEALs, qui pourront être dociles «s’ils peuvent apporter des améliorations significatives en capacités, mortalité, survie, et autre supériorité générale sur le champ de bataille », disent-ils.

Conséquences inattendues

Ce qui est plus effrayant encore que la vision négative de la population sur les cyborgs, abordée par le rapport, est la pertinente observation du Pentagone disant que la technologie a dépassé les cadres légaux et éthiques gouvernant la société. Quand un humain fusionne avec une machine, les lois martiales doivent-elles toujours le considérer comme une personne ou comme une pièce d’équipement ?

« Si un combattant augmenté est arrêté et capturé, a-t-il les mêmes protections prévues par la Convention de Genève, et est-ce que son statut d’augmenté transformera le traitement qu’on pourra lui accorder ? » interrogent les chercheurs.

Il y a aussi des questions basiques de sécurité nationale. Est-ce que les cyborgs peuvent se faire pirater ? Quel genre de cryptage sera utilisé et est-ce que ça sera jamais suffisant ? Est-ce qu’un soldat retournant à la maison devra abandonner ses augmentations ? Est-ce éthique de retirer les muscles augmentés qui permettent à un soldat de marcher ? Quels seront les effets à court et à long terme pour la santé de ces technologies ? Est-ce que les cohortes de l’armée seront mélangés à des soldats cyborgs ou devra-t-on créer des unités séparées ?

Le Pentagone ne sait pas. Personne ne sait. La seule chose que l’on sait c’est que, sous certaines formes, ces améliorations approchent. Elles pourraient ne pas ressembler exactement à ce que le Pentagone prédit ici, mais les puissants veulent que cela arrive. Les milliardaires veulent que cela arrive. L’armée des Etats-Unis veut que cela arrive. La triste vérité c’est que la plupart des considérations morales, éthiques et légales seront probablement définies après coup.

Comme le stratège de guerre du futur Peter W. Singer, directeur de recherche pour New America et auteur du livre à paraitre Burn-In : A Novel of the Real Robotic Revolution, l’a confié à Motherboard dans un email : « Il y a tant de choses dans le monde aujourd’hui qui auraient semblé comme de la science fiction extrême il y a trente ans, que ce soit un ordinateur dans la main sur lequel on peut chercher toute l’information du monde, ou un Président des Etats-Unis utilisant ce même ordinateur pour provoquer de la désinformation sur des gouvernements étrangers […] Donc, même si le rapport de l’armée sur la potentielle fusion de l’homme à la machine ne se réalise pas complètement en 2050, nous ne devrions pas être choqués d’en voir certaines parties devenir réalité. »

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Cet article a été publié sur VICE US.

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